Atlantico: Essouflement, Acte XXV : le commencement de la fin ?

Atlantico.fr : Peut-on parler d’échec pour cet Acte XXV des manifestations hebdomadaires des Gilets jaunes ?

Christophe Boutin : Très certainement. Selon le ministère de l’Intérieur à l’Acte XXV aurait mobilisé 18.900 participants en France, dont 1.460 à Paris, contre respectivement 23.600 et 2.600 la semaine dernière, et les relais des « Gilets jaunes » sur les réseaux sociaux, qui se montraient plutôt atones, laissaient clairement entendre qu’il en serait ainsi. La fameuse « semaine jaune » aura donc vécu.

À Paris, la préfecture de police avait interdit de manière classique les manifestations sur les Champs-Élysées, autour de Notre-Dame et dans un périmètre incluant l’Assemblée Nationale et le palais de l’Élysée, et refusé par ailleurs certains rassemblements. Le principal cortège des « Gilets jaunes » avait choisi de passer à proximité d’hôpitaux, en « soutien aux personnels soignants et aux citoyens ayant difficilement accès aux soins », mais aussi – et surtout, sans doute – pour raviver la plaie de cette « attaque » de la Pitié-Salpêtrière du 1er mai qui a contraint Christophe Castaner à se lancer dans une difficile explication de texte. Plusieurs banderoles lui étaient d’ailleurs consacrées, comme « Mensonges Castaner » ou « Dégageons Castaner », une solution qui n’est en tout cas pas celle retenue par le Premier ministre, Édouard Philippe, qui lui a réaffirmé sa confiance. Notons que certains leaders « historiques », comme Maxime Nicolle et, d’après certains journalistes, Éric Drouet, étaient présents à Paris.

À proximité immédiate de la capitale, à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle une petite manifestation – avec Sophie Tissier – demandait elle « l’arrêt de la vente d’ADP ».Par ailleurs, des manifestations ont eu lieu comme à l’accoutumée dans de nombreuses villes de France, comme Montpellier, Toulouse – avec les tensions habituelles dans cette ville -, Nice, Marseille, Bordeaux ou Lyon. Enfin, le mouvement, épaulé d’ailleurs en cela par François Ruffin, le député LFI qui s’apprête à sortir un film qui lui est consacré, a appelé à revenir sur les ronds-points, mais cette directive a été peu suivie.

On aura noté tout au long de ces manifestations de l’Acte XXV le renforcement de l’aspect de « convergences des luttes ». C’est ainsi qu’à Lyon les « Gilets jaunes » défilaient aux côtés des « Jeunes pour le climat ». Qu’à Toulouse l’ancien membre d’Action directe Jean-Marc Rouillan était venu aux nouvelles. Et qu’à La Roche-sur-Yon, où un appel inter-régional avait été lancé et où le centre ville avait été interdit –comme à Angers ou Nantes -, les « Gilets jaunes » défilaient derrière une banderole noire, avec comme slogan « anti, anti, anticapitalistes »…

Quelles seraient les causes de cette désaffection ?

Elles sont multiples. Certaines sont sans doute purement factuelles : les vacances scolaires, par exemple, ont pu avoir un effet très secondaire en bloquant certaines personnes. D’autres relèvent certainement de la lassitude des manifestants. Il est vrai que le mouvement des « Gilets jaunes » est sur la brèche tous les samedis depuis cinq mois de manifestations, et que cette semaine avait été particulièrement chargée, avec celle du 1er mai.

Il convient de noter l’impact de l’encadrement réussi de la part de forces de l’ordre. En amont, ce sont les contrôles de personnes y compris sur les quais de gares de départ, au sortir des bouches de métro, sur les axes, et les contrôles de véhicules aux points de passage obligés que sont par exemple les péages. Avec à la clef la confiscation de tout objet pouvant servir non seulement à des actes de violence, mais aussi simplement à se protéger de gaz lacrymogènes amplement utilisés. Les interdictions de manifester qui touchent les centre villes se sont elles aussi multipliées et concernent des secteurs importants. Il faudra certainement revenir un jour lorsque l’on fera le bilan du mouvement des « Gilets jaunes » sur l’ampleur absolument inédite de ces mesures préventives.

Lors des manifestations ensuite, les forces de sécurité ont perfectionné le saucissonnage des cortèges ou les techniques de nasse, sur-utilisé les projectiles lacrymogènes ou de désencerclement – avec les conséquences que l’on sait en termes de blessures graves infligées aux manifestants. Elles ont aussi usé de tous les moyens disponibles, dont certains nouveaux ou jamais utilisés en zone urbaine – blindés, drones – renoué avec les voltigeurs motocyclistes, et pensé innover avec des marqueurs chimiques. Une excellente école, qui a aussi permis de tester le niveau de résistance des unités et les compensations nécessaires.

Enfin, la justice française, loin de la réputation de laxisme qui est parfois la sienne, lorsqu’elle s’échine à trouver les excuses sociales au comportement d’un multirécidiviste, s’est montrée impitoyable dès le début du mouvement, condamnant par exemple des insultes envers les forces de l’ordre qui sont douces poésies et délicieuses bluettes comparées à ce que les mêmes entendent lorsqu’ils commettent l’erreur de pénétrer dans un « quartier de reconquête républicaine ».Là aussi, le bilan sera éclairant.

On comprend que, dans ces conditions, on se lasse de manifester. Mais il ne faudrait pas oublier dans les causes de cette désaffection l’évolution même du mouvement. Pour faire simple, on trouve actuellement chez les manifestants « Gilets jaunes » trois axes principaux. Le premier représente la partie radicale qui a été rejointe – ou a rejoint – une extrême gauche motivée déjà présente dans certaines villes – on peut penser à Toulouse ou Nantes. Cette extrême gauche, solidaire avec les Black blocs, vise le renversement du « Système », soit dans une version « lutte des classes » issue du marxisme culturel, soit dans une nébuleuse « anarchiste ». Son but n’est pas seulement le départ d’Emmanuel Macron, c’est le « grand soir ». Le deuxième axe est lui aussi globalement « anti-Système », mais reprend la même thématique de manière moins radicale, moins violente. C’est une sorte de suite de « Nuit debout », mélangeant toutes les thématiques à la mode, du véganisme au genre, et dont le but est l’instauration d’une constituante citoyenne qui bâtirait l’arche nouvelle de la diversité inclusive. Le troisième axe, sans doute le moins « révolutionnaire » – mais aussi le plus pratique -, s’est lui rapproché des syndicats et, plus largement, des thématiques de réforme sociale. Il ne s’agit plus ici de casser le « Système » autrement qu’en mots, mais de négocier avec lui des avantages.

Ces trois thématiques, dans les semaines qui viennent, conduiront certainement à des tensions internes au mouvement, sur la question de savoir si, et quand, il faut y mettre fin. Les propositions concrètes du Gouvernement, qui va mettre en œuvre les directives présidentielles, seront autant d’éléments qui renforceront l’axe « révolutionnaire » ou l’axe « réformiste ». Comme il y a peu de thèmes communs – à peine celui du référendum d’initiative citoyenne -, comme aucune personnalité n’a émergé pour servir d’arbitre, et comme les assemblées générales, épisodiques, ne peuvent y parvenir que difficilement, le délitement va continuer. La désaffection vient ici de ce qu’il n’y a plus vraiment de « maison commune ».

Et sur ce dernier point, il convient de noter que ces thématiques ne recoupent que partiellement celles des premiers « Gilets jaunes ». Certes, il s’agissait là aussi de lutter contre « le Système », mais absolument pas de la manière envisagée par les trois axes évoqués, tous clairement ancrés à gauche. Il ne s’agissait ainsi nullement de faire le « Grand soir » et la révolution, mais bien, au contraire, de lutter contre cette révolution permanente qu’est le monde moderne avec son côté « liquide » et sa dissolution de tout ce qui avait structuré nos sociétés. Sur les ronds-points de novembre, on voulait retrouver le « monde d’avant », et surtout pas faire table rase du passé, ni entrer dans le jeu des déconstructions qui faisaient la joie des bobos de « Nuit debout ». Enfin, les syndicats, comme les partis, étaient considérés comme ayant trahi leur mission de défense des intérêts du peuple. La demande des « Gilets jaunes » de novembre était de se faire entendre… c’est donc qu’ils estimaient que les corps intermédiaires n’avaient ni relayé leurs attentes ni empêché le bouleversement de leur monde. Et ils entendaient bien, à cause de cela, retrouver une possibilité d’action politique directe.

On prendra pour conclure un exemple frappant de ce changement de perspective : la publication dans Libération d’une tribune ; « Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes », par un collectif « écrivain•e•s, musicien•ne•s, réalisa•teur•trice•s, édit•eur•rice•s, sculpt•eur•rice•s, photographes, technicien•ne•s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat•eur•rice•s, peintres, circassien•ne•s, comédien•ne•s, product•eur•rice•s, danseu•r•se•s, créat•eur•rice•s en tous genres » (sic). Sous prétexte de monter au créneau pour défendre les « Gilets jaunes » blessés, il s’agit de s’en prendre aux instruments législatifs qui permettent aux forces de sécurité d’agir. Et, après avoir appelé à la « convergence des luttes sociales et environnementales », et annoncé qu’ils vont utiliser leur pouvoir, « celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit et soutenir celles et ceux qui luttent dans la rue et sur les ronds-points depuis des mois », les rédacteurs terminent en citant du John Lennon.

Outre qu’il est permis de noter que ces esthètes raffinés ont été bien silencieux depuis des mois pour dénoncer les violences, quand ils n’ironisaient pas à la manière des Deschiens sur les beaufs de la France périphérique, et qu’ils ne se réveillent qu’après la mue du mouvement, confirmant ainsi sa récupération, on restera rêveur en imaginant la réponse des « Gilets jaunes » des ronds-points aux « crréat.eur.rice.s en tous genres » s’ils les avaient vus débarquer pour leur « dessiner un monde meilleur »…:

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