Briser l’engrenage de la violence lors des manifestations

Plain-clothes police officers arrest a protester during a demonstration called by the Yellow vest (Gilets jaunes) movement on May 11, 2019 in Nantes, western France "Yellow vest" protesters gathered in Paris and other French cities on May 11 for the 26th straight week of rallies against French President, with scattered incidents of violence but overall a marked decline in the size of the crowds. / AFP / Sebastien SALOM-GOMIS

ÉDITORIAL

Editorial. Depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », des affrontements ont lieu chaque samedi. Pour que cette spirale prenne fin, il semble nécessaire que la police et l’exécutif reconnaissent des erreurs.

Interpellation par la police d’un manifestant, lors de la 26e journée d’action des « gilets jaunes », à Nantes, samedi 11 mai. SEBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP

Editorial du « Monde ». L’irruption de la violence dans le mouvement social, son installation dans la durée constituent un redoutable défi pour une démocratie. Les syndicats, débordés, se demandent à quoi ils servent. Le gouvernement, impuissant à ramener la concorde sociale, est mis au défi de contenir les débordements de la rue.

Samedi 11 mai, lors de la 26journée d’action des « gilets jaunes », le nombre de manifestants, somme toute dérisoire, comptait moins que la densité des affrontements entre les irréductibles du mouvement et des forces de l’ordre surexposées depuis une demi-année. Ce fut calme à Paris, plus tendu à Nantes et à Lyon. Le gouvernement a maîtrisé, sans pour autant dissiper le malaise ambiant.

Lire notre enquête : « Je ne l’excuse pas, mais je comprends le craquage » : les policiers face à leur propre violence

Depuis le début des manifestations, en novembre 2018, plus de 200 plaintes ont été déposées pour violences policières, revers d’une tension inégalée ces dernières années. Aucune sanction n’a encore été prononcée. Des vidéos circulent, montrant, ici, une femme frappée par-derrière le 20 avril, là des manifestants embarqués à coups de matraque après s’être introduits dans l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, le 1er mai. L’intrusion avait été qualifiée à tort d’« attaque » par le ministre de l’intérieur. Mises bout à bout, ces scènes entretiennent l’engrenage : plus l’Etat réprime, plus ceux qui descendent dans la rue ont envie d’en découdre avec lui.

Une doctrine qui a radicalement évolué

La haine est tangible et le bilan désastreux : lorsque des policiers racontent avoir craint pour leur vie, le 1er décembre et encore le 16 mars, les manifestants rétorquent que 283 des leurs ont été blessés à la tête, 24 ont été éborgnés, 5 ont eu la main arrachée et qu’une vieille femme a perdu la vie à Marseille, touchée par un éclat de grenade. Œil pour œil, dent pour dent.

Sidéré, le reste du pays compte les points sans toujours réaliser l’ampleur du risque pour la démocratie : une loi anticasseurs a été votée dans l’urgence en début d’année, restreignant le droit de manifester. La doctrine du maintien de l’ordre a radicalement évolué, autorisant les contrôles préventifs et l’intervention plus réactive d’unités anticasseurs, accroissant le risque de bavures.

Lire le récit : quand des « gilets jaunes » disent manifester « la boule au ventre »

Le gouvernement estime agir en légitime défense, qui plus est avec le soutien majoritaire du pays, mais les défenseurs des libertés publiques s’alarment. « Tout est désormais possible », s’insurgeait l’avocat François Sureau, au lendemain du vote de la loi anticasseurs. « Les libertés fondamentales sonten très mauvais état en France », renchérit le conseiller d’Etat Jean-Marie Delarue, en s’inquiétant de voir « les gouvernements donner toujours raison à leur police », alors que les policiers peuvent, comme tout être humain, être sujets à l’erreur. Le reconnaître ne réglerait pas tout, mais contribuerait à briser l’engrenage de la violence.

Admettre que des débordements condamnables ont pu être commis par quelques-uns n’affaiblirait en rien l’action des autres policiers. S’engager à les sanctionner et à les contenir rassurerait sur le respect de l’Etat de droit. Il faudrait pour cela que le ministre de l’intérieur se sente en position de force vis-à-vis de ses troupes, ce qui n’est pas encore le cas. Il faudrait aussi que le président de la République lui donne le feu vert. Or, jusqu’à présent, Emmanuel Macron a préféré surjouer la posture sécuritaire, précisément parce qu’il avait été pris en défaut sur une des demandes fondamentales des Français. Lui aussi doit évoluer, s’il veut espérer apaiser le pays.


 

Violences policières : quand des « gilets jaunes » disent manifester « la boule au ventre »

Après plusieurs mois de manifestations, Sylvie et Fabienne, deux cousines quinquagénaires, et leurs proches ont radicalement changé de regard sur les forces de l’ordre.

Par Aline Leclerc Publié hier à 11h18, mis à jour hier à 11h27

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Quand Sylvie et sa cousine ont commencé à manifester en janvier avec les « gilets jaunes » à Paris, pour la première fois de leur vie, elles ont choisi de le faire dans les cortèges déclarés en accord avec la préfecture. « Parce qu’on avait peur des casseurs de banlieue », précise cette assistante dentaire de 55 ans, attablée dans un café de sa ville de Meaux (Seine-et-Marne) aux côtés de sa cousine Fabienne (toutes deux n’ont pas souhaité donner leur nom), 50 ans, gérante adjointe dans la restauration, venue avec son fils Tony, et ses amis Jordan et Rémy, avec qui elles manifestent chaque week-end. « On se disait qu’avec des manifestations bien encadrées par les policiers et les gendarmes il ne pouvait rien nous arriver ! » Filles de parachutistes militaires, elles avaient le plus « grand respect » pour les forces de l’ordre.

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Alors, Fabienne n’en revient pas quand elle s’entend dire aujourd’hui : « Récemment, quand je me suis retrouvée entourée de black blocs, je me suis sentie plus rassurée que face aux CRS. » Des semaines de manifestations ont radicalement changé leur point de vue. Notamment depuis ce jour de février où Jordan a été blessé.

« Le cortège a tenté de bifurquer du parcours déclaréLes CRS nous ont rattrapés et ce fut une pluie de matraques et de gaz, se souvient ce chaudronnier de 23 ans. On s’est mis contre le mur pour montrer qu’on n’était pas violent, mais un CRS m’a éclaté sa gazeuse à main sur le crâne. J’avais la tête en sang, et le liquide lacrymogène coulait dans mes cheveux et mes yeux. Ça brûlait horriblement. »

A l’hôpital, on lui a posé une agrafe sur le cuir chevelu. Il a gardé une photo de la plaie. « On l’avait perdu dans la foule, quand on l’a vu arriver la tête bandée, on était vraiment très choqués », raconte Fabienne. Tony aussi a pris un coup. Tous ont vu d’autres en prendre. « Depuis, je manifeste la boule au ventre, confie Jordan. J’ai l’impression d’avoir face à moi des brutes, des Robocop, qui tapent sans distinction, avec en plus à leur disposition un sacré arsenal. »

« Les dérives commencent à se voir »

« Sans distinction » : l’expression reviendra souvent dans le témoignage de ce petit groupe non violent : cette impression que leur sort n’est plus lié à ce qu’ils pourraient commettre, mais que la répression est aveugle. Ils évoquent aussi des stratégies de maintien de l’ordre illisibles où ils se sentent en permanence soumis à l’arbitraire, même dans les manifestations déclarées. Ainsi cette fois où ils tentaient de sortir d’une nasse. Trois ont passé le cordon policier. « Et d’un coup, le CRS a dit : On ne passe plus, et je suis resté coincé dedans, raconte Jordan. Sylvie essayait de négocier mais le chef disait : Les ordres sont les ordres. »

 

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