Témoignage d’un chômeur, partie 2

Vous avez été nombreux et nombreuses à réagir au billet précédent et je vous en remercie, nous sommes le grand nombre qui subissons les décisions absurdes et idéologiques d’une poignée. Aujourd’hui le Premier Ministre, Edouard Philippe, présentera la réforme de l’assurance chômage. Au programme entre-autres : durcissement des conditions d’accès aux allocations chômage, dégressivité de celles-ci.

Vous avez été nombreux et nombreuses à réagir au billet précédent et je vous en remercie, nous sommes le grand nombre qui subissons les décisions absurdes et idéologiques d’une poignée. Aujourd’hui le Premier Ministre, Edouard Philippe, présentera la réforme de l’assurance chômage. Au programme entre-autres : durcissement des conditions d’accès aux allocations chômage, dégressivité de celles-ci. Un thatchérisme antique  et dépassé, inadapté à l’urgence humaine du chômage de masse.

Son argument ? L’endettement de l’Unedic, organe séparé de l’Etat cogéré par les organisations syndicales et le Médef dont le financement repose sur les cotisations salariales et patronales dont une partie a été supprimée. 38 milliards de dette, et un objectif affiché de faire un milliard d’économie par an. Sur le dos des privés d’emploi. Calcul rapide, il faudra donc 38 années pour résorber une dette qui pourrait l’être par de la création d’emploi, le maintien des cotisations.

Un choix idéologique absurde donc, qui va placer dans une situation de détresse les plus précaires et les plus durement touchés par la forme concurrentielle et brutale du marché du travail.

Alors que l’emploi est un droit constitutionnel et que l’assurance chômage est une cotisation prévisionnelle de protection des travailleurs qui amoindrit l’impact d’une perte d’emploi.

Pour cette deuxième partie de mon témoignage j’ai souhaité donc vous parler de ce que signifie « être au chômage » et vous faire un compte-rendu d’une partie de mon expérience lors de mon entrée (un retour plus qu’une entrée) dans celui-ci. A nouveau je ne considère pas mon témoignage comme représentatif ou même exhaustif mais simplement une tentative de décrire une réalité.

Je vous encourage par ailleurs à écouter le reportage de la journaliste Cécile Hautefeuille pour FranceInter (ici) sur les conditions de travail des conseillers pôle-emploi et à regarder la vidéo de DataGueule qui enfonce les représentations les plus incohérentes de ce phénomène social de masse ici.

Être au chômage

Que signifie être au chômage ? 

Instinctivement, la plupart des citoyens en âge d’exercer une profession, un métier ou une activité professionnelle frémissent à l’idée d’affronter le pendant négatif du marché de l’emploi. Nous avons toutes et tous dans notre entourage ou nous avons-nous-même prononcé cette phrase véhémente, pleine d’une arrogante fierté, fierté de n’avoir eu recours aux services de l’agence pour l’emploi, soulagement également de ne pas faire partie de la foule invisible qui pointe tous les mois aux guichets ou en ligne. Cette phrase donc qui cristallise en sept mots l’angoisse pesante qui plane sur tous les travailleurs : « je n’ai jamais été au chômage ».

Il est important de s’attacher à lire cette expression, sa forme, son ton, les espoirs et les craintes qu’elle enferme.

S’il faut parler d’espoir lorsqu’il s’agit de la relation au marché du travail, ce serait d’un espoir de ne pas s’en éloigner, de rester au contact de celui-ci, de rester employable, considéré comme qualifié, acceptable. Peut-être alors serait-il plus juste de parler d’espérance.

Espérance serait en effet possiblement plus juste, plus proche du sentiment qui habite l’employable, l’employé, le sentiment de la probabilité de la réalisation d’un maintien dans l’emploi ou peut-être plus justement d’une non mise à l’écart de celui-ci.

Alors en lieu et place de ce sentiment, peut-être pouvons-nous en déduire que cette espérance de la non réalisation de cette mise à l’écart est nourrie par la crainte de la mise à l’écart.

Dans une société au chômage structurel qui comprend selon les estimations minimales six millions de chômeurs pour trois-cents mille emplois non-pourvus (selon les estimations maximales), alors la crainte de basculer dans le chômage se fait présente de manière constante.

A juste tire.

Lorsque l’on s’inscrit à pôle emploi, ce n’est donc jamais de gaieté de cœur.

La privation d’emploi constitue pour le citoyen / salarié une perte de statut, une dévalorisation alimentée par l’activité effervescente du monde néo-libéral, l’invisibilisation d’une population pourtant massive dans les représentations culturelles et médiatiques si ce n’est par des descriptions statistiques de masse ou des représentations négatives et infantilisantes.

Ce à quoi il faut ajouter les discours politiques culpabilisant qui font reposer sur les épaules des individus les défauts et dysfonctionnements d’une organisation sociale compétitive qui ne laisse, à l’image d’un jeu des chaises musicales, pas de place à chacun.

Le chômage et le chômeur de plaie majeure de notre ère productiviste, le stigmate laissé par ses rouages puissants et lourds devient l’objet de dédain, de mépris voire de haine.

Une chaude colère étreint les entrailles de beaucoup au sein d’une société où l’argent manque toujours plus au grand nombre et toujours moins à une minorité. Une colère brûlante qui se dirige contre les inactifs, accusés de tous les maux, de tous les vices, de l’oisiveté à la fourberie, profitant d’un argent indu, financé par cette masse désargentée et précarisée. Une fournaise de passions agitée par des discours populistes qui feignent de ne pas connaître la cruelle réalité du marché de l’emploi.

Situation absurde qui pourtant se perpétue depuis plus de trente ans comme on peut en juger au regard des lois de durcissement successives du contrôle des chômeurs, de la diminution de durée des indemnisation et la diminution graduelle des montants d’indemnisation ou récemment (décret du 30 décembre 2018 ) des mises en place de sanctions lors d’un rendez-vous raté ou le refus d’une Offre Raisonnable d’Emploi.

Une violence absurde, arbitraire et injuste qui devrait susciter indignation, colère et rejet et qui pourtant ne trouve qu’un écho modéré dans les franges conscientes de la supercherie au sein d’une société qui met en exergue la « Valeur Travail ».

Le plus cruel de cette situation est certainement la collaboration involontaire (contrainte) des chômeurs et chômeuses à cette situation. Le sentiment de dévalorisation et de perte de statut intrinsèquement liés à une société qui définit l’utilité sociale à l’emploi occupé provoque de manière plus ou moins consciente une intériorisation de la perte de valeur de l’individu dans la contribution nationale. Une conviction consciente ou inconsciente d’être un poids pour le reste de la société.

En somme, l’organisation sociale et ses normes de relations interindividuelles et aux institutions entraîne d’une part une dégradation de l’estime de lui-même de l’individu au chômage, un rejet plus ou moins marqué par les membres du corps social  mais également une négation ou acceptation contrainte et forcée du principe de solidarité nationale nourri par les cotisations sociales.

Par là même, l’organisation d’une société se fondant sur son marché du travail dans lequel la concurrence est féroce et où les places et les rôles, même moindre, sont ardemment disputés, revient à la négation même de la devise sur laquelle cette société a établi ses fondations : Liberté, Egalité, Fraternité.  

Un service gratuit à considérer comme une entreprise à part entière

Convocation pur un entretien d’accueil et de présentation des services pôle emploi.

Cet après-midi, le hall de pôle-emploi est vide, contraste net avec l’affluence du matin. L’agence ne reçoit que les personnes sur rendez-vous ou convoquées. Aujourd’hui, nous assistons à un entretien collectif. Déjà certains usagers sont présents, ils sont arrivés en avance. L’injonction du courrier conjuguée aux mesures prises par le gouvernement à la fin de l’année 2018 a un effet dissuasif pour les éventuels retardataires.

La pensée craintive de l’individu sous la menace constante d’être radié me vient à l’esprit : « Que se passe-t-il si l’on est en retard ? » Voyez, stratégie efficace. La terreur quand bien même je suis capable d’avoir du recul je reste un être d’émotions.

Chacun attend dans une zone un peu à l’écart des guichets et des postes informatiques dédiés à la consultation. Il n’y a pas d’échange, chacun s’occupe comme il le peut, généralement avec son téléphone. Chacun dans son sentiment de solitude, chacun dans sa honte.

Je m’assois à côté d’une dame qui m’explique avoir travaillé en maison de retraite, au ménage. Elle a trouvé un stage par pôle-emploi en compagnie de quinze autres « filles », toutes on été embauchés sous le statut de stagiaire pour une courte durée.

Elle me dit qu’elle a eu de la chance, une cadre l’a repérée et l’a embauchée pour rester au service d’entretien en CDD. Mais elle ne se fait pas d’illusion sur ce milieu, on lui a même proposé d’intégrer les équipes de soin (devenir aide-soignante) mais cela ne l’intéresse pas. Elle n’apprécie pas les conditions de travail éreintant, à temps partiel. Pour le poste qu’elle occupait, quatre heures par jour, elle avait à sa charge le nettoyage de trente chambres dans lesquelles vivent les personnes âgées d’une maison aux tarifs élevé. Je fais le calcul dans ma tête. Trente chambres à nettoyer chaque jour, sachant que chaque chambre fait environ vingt mètres carré, ça fait environ sept chambre à nettoyer par heure. Une sinécure. Je ne peux que compatir avec cette dame.

D’autres usagers continuent d’arriver, ils passent la porte en sonnant à un interphone pour annoncer la raison de leur présence. Une agente est postée derrière un comptoir, au guichet de réception, elle y pointe les noms, coche une case sur une liste de présents puis leur indique d’essayer de trouver une place où attendre sa collègue.

Chacun est installé et ne croise pas le regard des autres, isolé dans sa situation. Je fais office de personne étrange en regardant autour de moi et en observant les allers et venues de tout un chacun. En fond sonore : un usager qui semble avoir du mal avec l’informatique et les technologies numériques est devant un poste en libre-service accompagné par un agent.

Ici pas de confidentialité, pas d’intimité, on expose ses difficultés aux yeux et oreilles de toute et tous. Cette scène se déroule à haute voix, on distingue chaque mot prononcé.

Sur un écran, au fond, une vidéo tourne en boucle. Elle vante les mérites d’une nouvelle application « emploi store », c’est toujours mieux avec un mot anglais, ça paraît plus dynamique, plus jeune. D’ailleurs le jeune homme qui en vante les mérité à grands renforts de geste ample et dynamiques en exprime l’enthousiasmante innovation.

Finalement, la conseillère qui doit s’occuper de nous vient et nous conduit dans une salle de réunion où des chaises sont réparties en rang face à un écran sur lequel est projeté le titre de l’entretien collectif du jour

« Le Suivi et vous »

Mise en scène scolaire encadrée par deux agentes bienveillantes qui nous font patienter « le temps que les petits retardataires arrivent ».

Le Suivi et vous

Une relation décrite comme de personne à personne, vous je vois de qui il s’agit mais on se demande tout de même qui est ce « suivi ». sur un coin de bureau une petite pile de dossier nous attend, ils seront sans doute distribués plus tard. En face de la salle de réunion un bureau ouvert où se déroule un entretien entre une usagère et une agente. On n’entend pas mais on voit, la gestuelle calme de la conseillère face au corps plié en avant de l’usagère. Là encore l’intimité est discutable.

Entre la conseillère qui doit réaliser la présentation, elle a un ton enjoué, énergique parle haut et fort et tente même quelques saillies humoristiques qui ne trouve pas un écho très spontané dans l’assistance.

Dans une mise en scène comique, elle présente sa collègue.

« – Ça c’est ma collègue. C’est mon espion, elle fait le client mystère. »

Impossible de mémoriser l’ensemble des paroles de cette conseillère à la voix douce et aux paroles ponctuées de succinct « d’accord ? » mais l’ensemble laisse planer une atmosphère que l’on ne peut qualifier que d’infantilisante.

Nous sommes apparemment un groupe autonome, capable de nous débrouiller par nous-même, d’ailleurs on nous le signifie au début de cet entretien collectif. Néanmoins, il semble important de nous rappeler les bases de la fonction, ou disons du métier, d’usager.

Les droits et devoirs du demandeur d’emploi

Voilà qui est une étape cruciale de laquelle découlera l’ensemble de cette prise de parole. Une allocation chômage, quand bien même découlant de cotisations sociales acquises par le travail, ça se mérite.

Montrer patte blanche, être actif, proactif. Le droit est conditionné, les devoirs, eux sont inconditionnels.

Créer son CV, lister ses compétences, se connecter quotidiennement, explorer la plate-forme et naviguer sur l’interface nouvelle génération, remplir sa carte de visite, inscrire ses emplois recherchés dans le cadre des Offres Raisonnables d’Emploi.

Il n’est plus nécessaire de pointer chaque mois comme avant, non, ça c’est le passé, c’est archaïque et demandait énormément de travail aux agents (400 dossier par agent, officiellement. Plus, beaucoup plus, comme le montre l’enquête de Cécile Hautefeuille.). Maintenant par une ubérisation responsabilisante, l’usager devient son propre bourreau par les bienfaits de l’évolution technologique. Il n’est plus nécessaire d’avoir un agent sur le dos de l’usager, la technologie et la magie algorithmique est là pour ça.

Garde-fou pour les imprudents qui ne souscrirait pas à cette logique d’une auto-exploitation pour le droit de toucher la somme due par le service public : les contrôles aléatoires.  Ne songez donc pas à faire le mort, votre corps finirait par remonter à la surface.

Exit d’ailleurs la notion de service public : considérez pôle-emploi comme une entreprise à part entière qui propose des services gratuits pour que vous soyez disponibles pour le marché de l’emploi.

La boucle est bouclée. Dans cette vaste tragi-comédie il n’est pas de place pour la réflexion, il n’est pas de place non plus pour le recul critique par l’analyse statistique du marché de l’emploi. Un emploi pour quarante chômeurs ne rentre pas dans les considérations de ces innovations contraignantes qu’un langage orwellien fait passer pour du progrès.

 

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