MONTEE DE LA POLITISATION OUVRIERE DANS LE MONDE : QUELLES CONSEQUENCES PRATIQUES ?

Dans de plus en plus de pays, il y a une crise croissante de la direction politique de la bourgeoisie car il n’y a plus, ou moins, de consentement de la population aux politiques du capital. Inversement, il y a une politisation du prolétariat, lente mais croissante, à l’échelle du monde, avec bien sûr de multiples gradations localement, des hauts et des bas suivant les circonstances, mais toujours une reprise d’un mouvement général ascendant.
Il est important d’assimiler profondément cette tendance mondiale afin de garder confiance dans l’avenir dans les périodes de creux, de comprendre où on se positionne dans la dynamique ou l’échelle de cette tendance générale pour préparer ce qui va se passer demain
Cette évolution générale se traduisait jusqu’à peu par un double mouvement : d’une part, en haut, une tendance à se passer de plus en plus des organes de la démocratie ; d’autre part, en bas, un dégoût de cette démocratie dénaturée et une propension à l’abstention électorale et politique en même temps qu’une amplification des luttes économiques, sociales, sociétales et environnementales qui, par exemple en France, n’ont quasi pas cessé, en tous cas sans grandes interruptions, depuis 2016.
En bas, cette amplification des luttes a fini par croiser le rejet du politique par des mouvements ou des grèves d’ampleur durant les périodes politiques électorales. On l’a vu par exemple aux dernières présidentielles en France qui n’avaient jamais connu autant de grèves durant des élections depuis le printemps électoral de 1967 ou encore aux USA avec Black lives Matter en 2020, exerçant de fait une pression, pas vraiment consciente et de toute façon indirecte, mais réelle du courant prolétarien ascendant sur la politique.
Mais depuis peu, on assiste à une nouvelle évolution.
Avec l’accentuation rapide de la démolition de la démocratie par en haut, on assiste à la défense de cette dernière par ceux d’en bas mais en cherchant à lui donner des caractéristiques propres aux mobilisations ouvrières. Ainsi à l’inverse de la période précédente abstentionniste, il y a une recherche du prolétariat à utiliser consciemment et volontairement ces périodes politiques électorales, les seules périodes où la bourgeoisie autorise ceux d’en bas à faire de la politique, pour faire sa propre politique cette fois consciemment.
Cela se fait certes sans encore y avoir ses représentants propres, puisque ceux qui y prétendent sont encore la plupart du temps soit confinés dans le jeu électoral traditionnel bourgeois soit confinés dans des attitudes propagandistes sans être capables d’articuler le jeu politique traditionnel et la mobilisation de rue.
Cependant, il y a suffisamment de cas aujourd’hui dans le monde pour pouvoir suivre cette articulation de l’action politique dans un cadre bourgeois institutionnel avec en même temps son expression prolétarienne par ses moyens propres, la grève et les mobilisations de rue. Il va de soi que dans une étape suivante, lorsque le prolétariat sera en capacité de mener sa propre politique en toute conscience, on s’approchera de la révolution.
Les situations ne sont bien sûr pas exactement les mêmes dans chaque pays, mais la tendance est générale.
C’est certainement en Inde que cette disposition est la plus prononcée, du fait que ce pays a connu en 2020-2021 un immense mouvement de paysan-ouvriers qui a touché des centaines de millions de prolétaires, le plus grand mouvement prolétarien, le plus radical et le plus long depuis très longtemps, basé sur la démocratie directe, mené par une coordination qui a fait reculer le pouvoir d’extrême-droite… mais qui s’est divisé face à des élections.
Cependant, l’expérience accumulée lui permet cette année où se profilent les élections nationales décisives du printemps 2024 de mener dans cette perspective une campagne de grèves et de manifestations de masse de plusieurs mois entraînant des millions et des millions de personnes autour d’un programme économique mais aussi politique démocratique extrêmement radical et fondamentalement anticapitaliste, exigeant que le gouvernement actuel dégage mais exigeant aussi la satisfaction de son programme par le gouvernement qui lui succédera. En mêlant consciemment les méthodes d’action du prolétariat à la période politique de la bourgeoisie, il oblige les candidats bourgeois à se prononcer ou soutenir tout ou partie de ce programme et il impose ainsi à cette période électorale une tonalité politique ouvrière.
Bien sûr, ce n’est encore qu’une pression sur le système, pas son renversement, mais c’est un niveau de pression tel qu’il est la dernière étape avant celle de l’objectif de la prise du pouvoir.
Or, on retrouve, dans la foulée du mouvement paysan-ouvrier indien, la même combinaison d’utilisation d’une forte mobilisation prolétarienne par la grève et la rue pour utiliser le cadre politique électoral bourgeois afin de faire pression au plus haut niveau sur le système. C’est le cas aujourd’hui au Bangladesh, au Pakistan, en Indonésie en vue de ce début d’année 2024 où auront lieu des élections déterminantes mais aussi aux USA fin 2024, touchant au total plus de2,5 milliards de personnes, faisant de 2024 une sorte d’année zéro ou tout peut basculer, dans un sens ou un autre, les violences d’Etat ou les coups d’Etat, ouverts un rampants, faisant toujours partie du possible de ces situations, ce qui se passe en Israël nous en donne une idée..
Aux USA, la campagne électorale a déjà commencé sous ces auspices prolétariennes avec aussi bien Trump que Biden contraints à aller soutenir les ouvriers en grève de l’automobile, Biden étant même poussé à déclarer que la revendication d’une augmentation de 40% des salaires était légitime !
Cette situation où le prolétariat se politise, qui ouvre à tous les possibles mais aussi tous les dangers, doit obliger tous ceux qui se posent la question de l’émancipation de l’humanité, à rompre avec les habitudes de petits groupes propagandistes qui sont « contre » mais à devenir « pour ». Il s’agit de se faire les représentants des mouvements d’opinion de ceux d’en bas qui cherchant leur émancipation, veulent une radicalisation de la lutte et refusent les barrières qui séparent l’économique du politique, parce qu’ils ont compris par exemple en France, que pour gagner sur les retraites ou les salaires, il faudra virer Macron. Ce faisant, comme en Inde, ils cherchent à monter sur la scène politique, parce que la logique de leur mouvement dans la situation actuelle conduit à cela.
C’est ce courant à qui il faut donner une expression dans tous ses mouvements, pour lui donner conscience de son existence et à partir de là, de sa force.
C’était possible dans la mobilisation du 23 septembre. Ce courant y était présent, c’était sa mobilisation, par sa diversité anti-policière, sociale, antifasciste, écologiste… dans le contexte du lâchage du mouvement des retraites par les directions syndicales. Comme suite au 23 septembre qui regroupait les éléments les plus conscients et les plus critiques de ce qui s’était passé au printemps, c’est-à-dire dans la suite du mouvement du printemps, il aurait été judicieux d’appeler à la mobilisation tous les samedis à partir du 23 jusqu’au 13 octobre.
Ça n’aurait pas été massif mais suffisamment quand même, pour permettre de faire de ce courant d’opinion présent le 23 une force visible, consciente d’elle-même, et à même de proposer de continuer le 14 octobre avec les Gilets jaunes et certains lycéens ou syndicalistes qui y appellent aussi, de même que de préparer la suite d’ici la prochaine journée de décembre. Cela aurait permis aussi d’éviter la division de ce courant le plus conscient, puisqu’un certain nombre d’entre eu, parmi les plus combatifs, qui étaient présents le 23 ne veulent pas participer au 13 octobre pour ne pas cautionner le lâchage du printemps et la politique des journées saute moutons des directions syndicale ainsi que ce qu’elles veulent faire du 13 octobre, tourner la page, et reprendre le joug du pseudo dialogue social.
Plus le prolétariat se politisera, et c’est la dynamique de la situation actuelle, plus il nous faudra être capable de donner une expression pratique unifiée quotidienne à cette tendance.
Ce sont les enjeux de la période.
Jacques Chastaing, 8 octobre 2023
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