Macron dissout l’Assemblée après la victoire historique de l’extrême droite aux européennes

Dimanche, le Rassemblement national a obtenu plus de 30 % des voix, très loin devant le parti présidentiel, sévèrement sanctionné. Le président de la République a suivi la demande de l’extrême droite en annonçant des élections législatives les 30 juin et 7 juillet.

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Un choc, et un événement. Dimanche soir, les résultats des élections européennes en France ont offert un visage absolument inédit : une extrême droite à plus de 30 % des voix, selon plusieurs estimations diffusées à 20 heures, très loin devant le parti présidentiel qui s’est effondré, et une gauche émiettée tel un puzzle.

Emmanuel Macron en a tiré les conséquences une heure plus tard. Lors d’une rapide allocation télévisée, le président de la République a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale.

« Les partis d’extrême droite progressent partout sur le continent. En France, leurs représentants atteignent près de 40 % des suffrages exprimés. C’est une situation à laquelle je ne peux me résoudre. […] Après avoir procédé aux consultations prévues à l’article 12 de notre Constitution, j’ai décidé de vous redonner le choix de votre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale », a expliqué le chef de l’État. Avant d’ajouter : « Cette décision est grave, lourde, mais c’est un acte de confiance. C’est un temps de clarification indispensable. »

L’allocution d’Emmanuel Macron annoncant la dissolution de l’Assemblée nationale depuis la soirée électorale du Rassemblement national, le 9 juin 2024 à Paris. © Photo Lewis Joly / AP via Sipa

Un peu plus tôt, la tête de liste du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, en avait exprimé la demande. « Emmanuel Macron est ce soir un président affaibli, désormais rétréci dans ses moyens d’action au niveau européen. Nous lui demandons de prendre acte de cette nouvelle donne politique et d’organiser de nouvelles élections législatives », avait-il indiqué.

Il a donc été entendu. Les élections législatives auront lieu le 30 juin pour le premier tour et le 7 juillet pour le second.

Il s’agit d’une décision rarissime dans l’histoire récente de la Ve République pour un président en milieu de mandat. Elle rappelle la décision prise en 1997 par Jacques Chirac après son recul face au mouvement social de la réforme des retraites – la gauche unie de Lionel Jospin l’avait alors emporté, et le contexte était très différent.

Les résultats des européennes

Selon des estimations de dimanche à 22 heures, le Rassemblement national (RN) de Jordan Bardella obtient 31,5 % des voix aux élections européennes, devant la liste de Valérie Hayer (14,5 %). Vient ensuite le Parti socialiste-Place publique de Raphaël Glucksmann (14 %). Quatre autres listes devraient passer la barre fatidique des 5 % qui permet d’obtenir des député·es au Parlement européen : La France insoumise (10,1 %), Les Républicains (7,2 %), Les Écologistes (5,5 %) et Reconquête (5,2 %).

© Infographie Mediapart

Le RN pourrait ainsi envoyer la plus grosse délégation au Parlement européen, tous pays confondus – les estimations les placent au même niveau que les conservateurs de la CDU/CSU en Allemagne, qui arrivent en tête outre-Rhin.

Le résultat est d’autant plus spectaculaire que la participation s’affiche en hausse par rapport à 2019 – scrutin pour lequel elle avait déjà largement progressé par rapport aux élections européennes précédentes. Elle atteint entre 52 et 53,1 % selon différents instituts de sondage, en hausse par rapport à 2019 (50,12 %).

Jamais un parti n’avait obtenu plus de 30 % des voix aux élections européennes en France depuis 1984 – il y a quarante ans !

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Jordan Bardella après l’annonce des résultats des élections européennes à Paris, le 9 juin 2024. © Photo Julien de Rosa / AFP

Que le RN l’emporte, ou le Front national avant lui, n’est plus une surprise : c’était déjà le cas lors des deux derniers scrutins européens, en 2014 et en 2019. Mais cette année, la progression est énorme : le RN gagne environ dix points. « Un bond de dix points, c’est un effet de seuil », qui peut conduire à de profonds bouleversements politiques, a expliqué le politiste Florent Gougou sur le plateau de Mediapart. « Ce qui s’est passé aujourd’hui est considérable en termes de niveau électoral. »

Il l’est d’autant plus que le score total de l’extrême droite approche les 40 % des voix, en ajoutant le score du RN et celui de Reconquête, qui pourraient obtenir des élu·es malgré une campagne minée par des querelles fratricides.

Un désaveu cinglant pour Emmanuel Macron

Ce résultat vient confirmer ce que la campagne avait donné à voir : Jordan Bardella a semblé dérouler, imposant ses thématiques et sa centralité, face à un pouvoir plus impopulaire que jamais. La tête de liste du RN a fait campagne en martelant le même message : voter RN pour sanctionner Macron.

Les électeurs et les électrices l’ont suivi : le parti présidentiel s’effondre de huit points par rapport à 2019. À l’époque, il talonnait l’extrême droite d’un point seulement… L’écart est cette fois de plus de 15 points, selon les estimations.

« Les élections de second ordre comme sont les européennes sont a priori défavorables aux partis au pouvoir, a fortiori quand ils sont impopulaires », explique le politiste Florent Gougou. De fait, Renaissance subit une sanction similaire à celle infligée par les électeurs et les électrices au Parti socialiste en 2014 – François Hollande était alors à l’Élysée.

Et c’est le RN qui en profite, « car il est perçu comme le principal parti d’opposition », selon Florent Gougou.

C’est aussi une sanction pour la stratégie de l’Élysée qui n’a cessé de construire un duel exclusif avec le Rassemblement national. Pendant la campagne, Bardella s’est ainsi vu offrir deux face-à-face télévisés : l’un avec la tête de liste de Renaissance, Valérie Hayer, puis avec le premier ministre en personne, Gabriel Attal.

Tout le discours du pouvoir a porté sur le risque représenté par l’extrême droite – « l’Europe peut mourir », a insisté le président de la République. Mais cet appel au sursaut ne pouvait que sonner creux, alors que l’Élysée a largement contribué à la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen. Allant jusqu’à reprendre certaines de ses propositions. C’est le cas sur l’immigration avec le vote de la loi portée par Gérald Darmanin en décembre, avec les voix du RN.

« Le choix de vouloir être en tête-à-tête [avec l’extrême droite – ndlr] est extrêmement dangereux. Cela légitime l’extrême droite », a expliqué la chercheuse Anne Jadot sur notre plateau. « Il s’agit pourtant d’une élection à un seul tour, nous ne sommes pas dans le cas du second tour de la présidentielle. »

Emmanuel Macron a décidé, dimanche, d’aller encore un peu plus loin. Au risque de précipiter la France vers l’abîme.

À gauche, un total stable avec le PS en tête

À gauche, le total de voix est relativement stable, un peu inférieur à 30 % selon les estimations. Pour les socialistes, les Insoumis·es et Les Écologistes, le débat va s’ouvrir dès ce dimanche : sans union, leur défaite est assurée. Avec l’union, la défaite est possible mais pas encore écrite.

Mais les discussions seront évidemment très vives : Raphaël Glucksmann, arrivé en tête des gauches et des écologistes, avec la liste du Parti socialiste et de Place publique, a déjà prévenu qu’il ne dévierait pas de sa ligne.

« Estomaqué » par la décision de dissoudre l’Assemblée, qu’il qualifie de « jeu extrêmement dangereux avec la démocratie et les institutions », il a promis de « tendre la main à toutes les électrices et tous les électeurs de gauche, à tous les démocrates de combat ». Avec ce score, « ce que nous allons faire émerger, c’est un nouvel espace politique », a jugé le député européen.

Il l’a défini comme « une nouvelle manière de faire de la politique fondée sur la clarté et la sincérité, sur le refus des outrances, le refus des calomnies, le refus de la violence ». Une allusion à ses désaccords avec La France insoumise, qui ont largement alimenté leurs campagnes respectives. Mais Glucksmann n’est pas socialiste. La ligne du PS sera fixée dans les prochaines heures et au cours d’un bureau national prévu mardi.

Le premier secrétaire du PS Olivier Faure a indiqué dimanche soir qu’il fallait « réfléchir et avancer très très vite. […] On n’a pas beaucoup de temps. »

Du côté de LFI, le débat sur l’union de la gauche sera également très vif dans les prochaines semaines, alors que la Nupes, lancée dans la foulée du score très élevé de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle, est en état de mort clinique.

L’ancien candidat à la présidentielle a dénoncé dimanche le choix du président de dissoudre l’Assemblée plutôt que de remettre son « propre mandat en jeu, ce qui eût été une logique de situation »« Mais il faut bien admettre qu’il a eu raison de dissoudre. Pourquoi ? Parce qu’il n’a plus aucune légitimité pour continuer la politique qui est la sienne […], le système de la maltraitance sociale », a-t-il ajouté.

Il a appelé à ressusciter la Nupes : « Nous avons gagné le premier tour des élections législatives de 2022 […], nous pouvons le gagner de nouveau ! », a affirmé Mélenchon, dont les prises de parole depuis le 7 octobre ont profondément fracturé la gauche. En posant une condition : « Si nous sommes capables de comprendre que la France n’attend pas des embrouilles, des parlotes […] et des alliances que l’on trahit à la première occasion. »

« Je souhaite que l’on puisse repartir sur la base d’un programme clair qui est celui de la Nupes », a également indiqué Manon Aubry, la tête de liste LFI aux européennes.

Ailleurs en Europe

La France n’est pas le seul pays dans lequel l’extrême droite engrange des gains électoraux : c’est également le cas en Allemagne, malgré la campagne calamiteuse de l’AfD, ou en Autriche, où le FPÖ devient la première force politique du pays pour la première fois de son histoire.

Il restait cependant possible, dimanche soir, que les partis assurant les coalitions habituelles au Parlement européen soient toujours majoritaires – les conservateurs du Parti populaire européen (PPE, dont Les Républicains), les sociaux-démocrates (S&D, dont PS-Place publique) et les libéraux de Renew (dont Renaissance).

© Infographie Mediapart
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