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Condamnés à se frayer une place entre l’Amérique de Trump et la Russie de Poutine, les pays européens vont se réunir pour peser en faveur de l’Ukraine.
INTERNATIONAL – Le Vieux Continent au défi d’exister. C’est en évoquant une « réunion de travail » que le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot a présenté ce dimanche 16 février le sommet qui aura lieu dès lundi à Paris avec « les principaux pays européens » autour d’Emmanuel Macron.
Au micro de France Inter, le ministre des Affaires étrangères a dévoilé les contours de cette réunion des principales puissances européennes pour évoquer « la sécurité européenne », mais surtout l’avenir de l’Ukraine. Ont reçu une invitation Donald Tusk pour la Pologne, Olaf Scholz pour l’Allemagne, Keir Starmer pour le Royaume-Uni, Giorgia Meloni pour l’Italie. Ainsi que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen António Costa, avancent Les Échos.
Un défi de taille pour l’UE, contrainte et forcée d’agir dans l’urgence au risque de voir le conflit entre l’Ukraine et la Russie lui échapper totalement après l’échange téléphonique de Donald Trump et Vladimir Poutine. Sans la moindre consultation des Européens (et de Kiev) sur la manière d’appréhender des négociations au préalable.
Si le ministre de l’Europe préfère à ce stade parler de « réunion de travail », cette accélération des discussions entre puissances européennes cache mal la fébrilité qui s’est installée face aux déstabilisations à répétition de l’administration américaine sur des sujets aussi variés que Gaza la liberté d’expression en Europe.
Exister pour l’Ukraine
Mais c’est surtout l’avenir de l’Ukraine, à quelques jours des trois ans de guerre avec la Russie, qui donnent des sueurs froides à l’UE. L’ancien ministre et commissaire européen Thierry Breton, s’en est fait l’écho ce dimanche sur BFMTV, jugeant que l’Europe et plus largement le monde occidental arrive à un « moment historique ». L’« un des plus graves de notre histoire contemporaine » affirme-t-il.
« Tout est crédible », même une guerre en Europe, a aussi lancé l’ancien ministre et commissaire européen, résolument alarmiste depuis l’annonce des discussions entre Washington et Moscou. Laissant craindre, selon les mots du président ukrainien Volodymyr Zelensky, un accord « dans le dos » de l’Ukraine et de l’Europe.
Les inquiétudes sur « l’accélération du dossier ukrainien » sont partagées par l’Élysée, qui a fait savoir dimanche soir son souhait que les Européens fassent « plus et mieux » pour leur « sécurité collective » et face aux « initiatives du président Trump ». La réunion formelle de lundi aura « pour but de faciliter la suite des conversations à Bruxelles », a indiqué un conseiller d’Emmanuel Macron à l’AFP, en insistant sur « les besoins de souveraineté et de sécurité de l’Ukraine comme de l’Europe ».
L’attentisme du Vieux Continent sur le dossier ukrainien pourrait en effet coûter cher. Au point où certains dirigeants européens présents à la Conférence pour la sécurité à Munich ce week-end ont comparé la situation à celle de 1938. Cette année-là, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et son homologue français Édouard Daladier avaient cédé aux revendications territoriales d’Hitler sur les Sudètes en Tchécoslovaquie, espérant éviter la guerre.
Si les Européens et l’Ukraine étaient exclus des négociations, « nous retomberions dans l’esprit de Munich que la Tchécoslovaquie connaît bien », s’est notamment inquiété samedi le président tchèque Petr Pavel. C’est pourquoi le président ukrainien multiplie les appels pour que l’Europe soit partie prenante d’éventuelles négociations. « Je crois vraiment que le moment est venu de créer les forces armées de l’Europe », a même lâché Volodymyr Zelensky à Munich dans sa quête de garanties s’il accepte de négocier avec le Kremlin. « Le temps où l’Amérique soutenait l’Europe simplement parce qu’elle l’avait toujours fait est révolu », a-t-il encore prévenu.
Preuve que même à l’est, le constat d’une Europe figée et démunie sans protection américaine est difficile à ignorer. « Seuls les Ukrainiens peuvent décider d’arrêter de combattre, et nous les soutiendrons tant qu’ils n’auront pas pris cette décision », indique ce dimanche Jean-Noël Barrot. Sans une perspective de paix durable avec de vraies garanties de sécurité, les Ukrainiens « n’arrêteront jamais ». « Qui apportera les garanties ? Ce seront les Européens », a-t-il également affirmé.
Manière de dire que la réunion de lundi devra déjà anticiper des leviers pour peser dans les débats. Le ministre des Affaires étrangères en est d’ailleurs certain : « Les Européens seront d’une manière ou d’une autre partie prenante aux discussions ». Ce qui n’est pas vraiment ce qu’avançait l’homme du dossier ukrainien de Donald Trump, Keith Kellogg. « Si l’on est réaliste, je pense que cela n’arrivera pas », affirmait-il samedi. Il y aura, selon lui, « deux protagonistes et un médiateur », les États-Unis.
Défendre une Europe démocratique
À Paris, les dirigeants européens devront donc aborder leur avenir militaire pour envisager celui de l’Ukraine. Surtout que Washington semble avoir définitivement enterré l’idée de faire entrer Kiev dans l’OTAN. Tout comme celle de déployer des troupes américaines pour garantir un cessez-le-feu.
Mais une autre menace plane sur l’Europe. Celle introduite par les propos hostiles de J.D. Vance vendredi à Munich. Le vice-président américain avait profité de cette Conférence sur la sécurité pour accuser l’UE de ne pas respecter la « liberté d’expression ». Un bel appel du pied à l’extrême droite européenne.
Sur ce point, Jean-Noël Barrot s’est exprimé à la veille de la réunion à Paris pour engager le bras de fer idéologique avec l’Amérique réactionnaire de Donald Trump. Sur la liberté d’expression, « nous n’avons pas de leçon à recevoir ». « Il faut se défaire des complexes d’infériorité », « nous n’allons pas nous laisser intimider », a promis le ministre.
Bien que fragiles, la démocratie et le débat public « sont nos biens les plus précieux », a également défendu Jean-Noël Barrot, qui s’est permis de qualifier d’« inacceptables » les propos de J.D. Vance sur le cordon sanitaire mis en place par les partis allemands traditionnels à l’encontre de la formation d’extrême droite AfD. « Nous n’accepterons pas les ingérences quelles qu’elles soient », a-t-il fini par ajouter à une semaine des élections législatives en Allemagne. Comme une énième référence aux inquiétantes incartades européennes d’Elon Musk, devenu en quelque mois l’un des plus proches conseillers du nouveau président américain.
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