
Publié en italien le 29 octobre 2024 sur Machina Rivista et traduit de l’anglais depuis Ill Will
Maître : « Réfléchis, mon enfant, d’où viennent ces choses. Tu ne peux rien avoir de toi-même. »
Enfant : « J’ai tout reçu de mon père. »
Maître : « Et d’où les tient-il, lui ? »
Enfant : « De mon grand-père. »
Maître : « Mais non. Et d’où le grand-père les a-t-il tenus ? »
Enfant : « Il les a pris. »
— Marx, Le Capital
Notre impuissance politique actuelle est la conséquence directe de l’exclusion de la guerre et des guerres civiles de la théorie critique, exclusion qui résulte elle-même d’une autre exclusion : celle de la lutte des classes, c’est-à-dire de la révolution. Poser aujourd’hui la question de la guerre, c’est poser la question du marché mondial.
Chaque fois que la guerre, la guerre civile, le génocide et le fascisme refont bruyamment surface à la une – et, avec eux, paradoxalement, la possibilité impossible de la révolution-, nous nous découvrons impuissants parce que, bien qu’ils soient un résultat manifeste de la production capitaliste, ils demeurent inexplicables dans les catégories fournies par la critique de l’économie politique. Quel rapport les guerres entretiennent-elles avec le capitalisme et sa production ? Sont-elles des accidents de son développement, ou des éléments structurels ? Et, plus encore : quel rapport existe entre l’État — qui a le pouvoir de déclarer et de conduire la guerre — et le capital ? Un concept de production qui marginalise l’État et sa souveraineté peut-il encore tenir ? Peut-on continuer à considérer ceux-ci comme simplement fonctionnels et subordonnés aux besoins de l’accumulation du capital ?
Dans notre article précédent (Pourquoi la guerre ?), nous avons montré comment l’affirmation de la souveraineté américaine allait de pair avec un rôle que nous avons hâtivement défini comme la subordination de l’État à la finance. En réalité, le pouvoir souverain — qui trouve son expression la plus haute dans la guerre — ne peut se manifester sans le pouvoir de la finance, et le monopole économique de cette dernière ne peut subsister sans le monopole politico-militaire de la force qui promeut et impose la dollarisation, condition indispensable à l’existence tant de l’État américain que de la finance. L’économique et le politique (et — je l’affirme une fois pour toutes — lorsque je dis politique, j’entends aussi le militaire) se présupposent mutuellement, mais, dans des phases comme celle que nous traversons, la politique (et sa force militaire) prend le pas, même si, dans la décision souveraine de faire la guerre, la question de l’hégémonie économique reste décisive. Dans nos sociétés, l’action économique et l’action politico-militaire sont étroitement liées en ce qu’elles forment une seule « machine État-capital », au sein de laquelle la première n’est pas simplement instrumentale ni subordonnée à la seconde. L’État et le capital poursuivent des fins distinctes mais convergentes : l’accroissement de puissance de l’un et l’accroissement du profit de l’autre se nourrissent mutuellement.
Il est faux de dire que la politique a disparu, que l’État s’est retiré ; l’État et la politique font partie intégrante de la machine où l’accumulation du profit et l’accumulation du pouvoir fonctionnent ensemble. Les concepts et les réalités du pouvoir et de l’État ont été au centre de la théorie critique des années 1960 à aujourd’hui. Parmi ses objectifs figuraient une critique du concept de souveraineté et la volonté de dépasser l’interprétation marxiste qui identifie le pouvoir à la production et réduit l’État à une simple fonction des processus d’accumulation de la valeur.
À la fin des années 1970, le concept foucaldien de gouvernementalité (l’ensemble des techniques disciplinaires, biopolitiques, de contrôle et pastorales) semblait avoir atteint ce but : non seulement il épuisait et marginalisait le pouvoir souverain, mais il prétendait contenir les relations qui expliquent le fonctionnement des mécanismes de pouvoir dans les sociétés contemporaines. Ces dispositifs, selon Foucault, étaient présentés comme irréductibles à l’action de la production comme à celle de l’État. Agamben, quelques années plus tard, corrige cette pacification théorique et politique qui élimine la souveraineté, en combinant gouvernementalité et pouvoir souverain, biopouvoir et État, mais en faisant de ces catégories des réalités transhistoriques, des invariants qui traversent les siècles en demeurant inchangés. Tous deux excluent le capitalisme, sa dynamique, ses contradictions, que ce soit pour adopter la « théologie économique » des Pères de l’Église comme alternative efficace à la critique de l’économie politique (ce qui est assez ridicule), ou pour identifier le fonctionnement du capitalisme aux premiers chapitres du Capital que Foucault utilise brièvement pour expliquer l’action des disciplines.
En bref, ma thèse est simple : l’État et sa souveraineté — le monopole de la force qui se manifeste pleinement dans la guerre, mais aussi son pouvoir administratif — doivent être intégrés aux concepts marxistes de capital et de production. Essayons d’expliciter plus précisément cette relation, qui échappe à Foucault et à Agamben, mais qui se trouve au fondement de la conjoncture présente. On peut aborder le problème en demandant : comment définir la situation ouverte par la crise financière de 2007-2008 ? Sa condition négative tient à la fin du néolibéralisme et à l’agonie de sa gouvernementalité, qui entraîne la subordination des techniques disciplinaires, biopolitiques et pastorales aux besoins du régime de guerre, lequel a le plein pouvoir de les utiliser, de les suspendre ou de les supprimer purement et simplement.
Que l’économie puisse être régulée par le marché et par la concurrence — même s’ils sont juridiquement définis et activés par un État qui intervient avec la même intensité et la même fréquence que l’État keynésien, comme le soutiennent les ordolibéraux allemands — a été l’idéologie des quarante dernières années, à laquelle une grande partie de la pensée critique a donné crédit en reconnaissant que le marché et la concurrence correspondaient à quelque chose de réel. Fernand Braudel, qui n’était pas marxiste, nous a appris que le capitalisme « a toujours été monopoliste », que la concurrence sert à éliminer les adversaires et que le marché, dans le capitalisme, n’existe pas, parce qu’il est un « contre-marché » contrôlé par quelques acteurs qui, précisément grâce à la concurrence, mènent toujours et inévitablement au monopole.
Braudel écrivait que les capitalistes « ont mille façons de fausser le jeu à leur profit, par le crédit », la monnaie, le pouvoir politique, etc. « Qui pourrait douter qu’ils détiennent des monopoles, ou tout simplement le pouvoir d’éliminer la concurrence neuf fois sur dix ? » Assurément pas les ordolibéraux, les néolibéraux, Foucault, Dardot et Laval, tous les disciples ou admirateurs du philosophe français, les médias, les politiciens, etc.
Comment expliquer que la fin de la gouvernance néolibérale par le marché nous ait laissés avec la plus grande concentration monopolistique de l’histoire du capitalisme et de l’humanité ? Tout simplement par le fait que la centralisation économique (comme la centralisation politique) ne s’est jamais arrêtée. En réalité, sous le néolibéralisme, elle s’est accélérée de façon spectaculaire, masquée par l’idéologie du marché et de la concurrence. Marché et capitalisme ne sont pas la même chose, nous dit Braudel, et les confondre a causé — et continue de causer — une confusion immense. Confondre capitalisme et néolibéralisme est une erreur tout aussi grossière.
Pour saisir la situation contemporaine, il faut prendre en compte un enchevêtrement d’événements : crise financière, populismes, nouveaux fascismes, guerres civiles, guerre, génocides. Giovanni Arrighi décrirait cette période comme une « phase de transition hégémonique » ou de « chaos systémique ». Pour être plus précis, on pourrait soutenir que la phase politique ouverte par la crise financière de 2007-2008, marquant la fin des « cycles hégémoniques » (Braudel, Wallerstein, Arrighi), a les caractéristiques de « l’accumulation primitive » chez Karl Marx et de « l’état d’exception » chez Carl Schmitt. Nous avons donc un « Karl und Carl » différent de celui de Mario Tronti, et un peu plus opératoire.
Deux observations à cet égard : pour obtenir un tableau du capital et de son rapport à la souveraineté — qui joue un rôle décisif précisément durant cette période — nous partirons non pas du début, mais de la fin du livre I du Capital, c’est-à-dire de l’accumulation primitive. Marx l’a décrite comme l’époque de la formation des classes et de l’État (absolutiste) par l’exercice de la grande violence des guerres, des guerres civiles, des guerres de conquête et des génocides. Le révolutionnaire allemand a cru, à tort, qu’une fois la production capitaliste affirmée, elle reproduirait ses propres conditions. C’est vrai, au mieux, de manière limitée (elle reproduit ses conditions d’existence dans un mode d’accumulation donné jusqu’à ce que ce mode entre en crise), ou faux, puisque le passage d’un mode d’accumulation à un autre — par exemple du fordisme au néolibéralisme — ne procède pas spontanément et de façon immanente de la production et de la consommation fordistes ni de l’État keynésien. La machine État-capital a dû organiser une rupture, une discontinuité — la décennie 1969-1979— qui a impliqué l’intervention du pouvoir souverain et, au besoin, de la force armée. C’est le politique, et pas seulement l’État — en d’autres termes : la guerre, les coups d’État, les révolutions, la lutte des classes et leurs résultats — qui décide de la nouvelle configuration des rapports capitalistes, des rapports de pouvoir et de la forme étatique. La première division du travail est toujours politique, non économique, parce qu’elle doit produire dominants et dominés, séparer propriétaires et non-propriétaires. La propriété privée est un présupposé du capital, une institution ni créée ni garantie par le capital lui-même, mais par l’État. L’organisation de la production et la division effective du travail, telles que présentées dans Le Capital, émergent ensuite pour normaliser les rapports de pouvoir définis par les luttes politiques entre classes.
La seconde observation concerne le concept d’état d’exception, qui permet la suspension des normes juridiques, productives et démocratiques, laissant l’État, l’usage de la force et la guerre dominer et décider. Toutefois, contrairement à Agamben, il faut distinguer l’état d’exception de l’état d’urgence. Le Patriot Act de Bush ou les mesures imposées par les États durant le Covid relèvent de l’urgence. Nous réservons le concept d’état d’exception aux périodes de rupture radicale marquant la transition d’un ordre économique et politique mondial à un autre : la Révolution française, qui marque la fin de l’Ancien Régime (féodal) ; les deux guerres mondiales — qui furent en réalité une longue guerre civile mondiale — et, à l’intérieur de ces conflits, les révolutions soviétique (ou chinoise) qui, ensemble, ont défini un nouvel ordre mondial (la guerre froide). Les années 1970 marquent la transition du fordisme vers un néolibéralisme mal défini, tout comme la situation actuelle annonce la fin de ce dernier et le « nouveau » qui émergera précisément du conflit en cours.
Il serait peut-être plus juste d’adopter les concepts schmittiens en complément de l’accumulation primitive : le nomos de la terre, événement historique au cours duquel conquête, guerre et appropriation — comme chez Marx l’accumulation primitive — génèrent et instituent un nouvel ordre et un nouveau pouvoir mondial. Cet événement n’a pas besoin immédiatement de normes, qui seront instituées ultérieurement. Le nomos est un événement, un lieu et un moment de discontinuité où, par l’exercice de la force, se décident la forme de l’État, les classes sociales et les rapports de pouvoir. Sans accumulation primitive — c’est-à-dire sans capital — le nomos de la terre serait purement politico-historique, alors qu’en réalité, surtout depuis la fin du XIXe siècle (mais déjà depuis la Révolution française), il est devenu indissociablement économique et politique (Schmitt en est parfaitement conscient : il voit dans la lutte des classes, devenue irréductible depuis la rupture des années 1830-1848, la raison principale de la fin de l’État tel qu’il le désirait, c’est-à-dire un État autonome et indépendant de la « société »).
Le droit ne naît pas dans la zone d’indifférence entre « dedans et dehors » provoquée par la suspension de l’ordre juridique (Agamben), mais des conflits entre forces, où il y a des vainqueurs et des vaincus. On ne peut donc en aucun cas définir le camp de concentration comme le « nomos du moderne », sa « matrice cachée », car, comme l’urgence, il n’est qu’une pièce des stratégies qui détruisent un ordre et en instaurent un nouveau. Ce qui devient la règle, la gestion quotidienne du pouvoir, c’est l’urgence, non le nomos de la terre, qui demeure une exception. La pandémie ne définit pas un nouvel ordre mondial, mais la guerre qui a éclaté immédiatement après, oui. Agamben s’est beaucoup agité pendant la pandémie et a pratiquement disparu pendant la guerre, précisément parce qu’il réduit le nomos de la terre au problème de la suspension de l’ordre juridique. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le « vide juridique » de l’état d’exception est rempli de forces qui luttent pour une nouvelle hégémonie économique et politique, voire, si possible, pour une impossible révolution.
À la racine tant de l’accumulation primitive que de l’état d’exception/nomos de la terre, on trouve la conquête — un acte de prise de possession qui sert à la fois de source de pouvoir pour l’État et de source de profit pour le capital. C’est par l’appropriation, par la prise de possession, que l’État et le capital communiquent. Ici, Karl et Carl nous disent qu’avant de produire, il faut prendre, s’approprier, exproprier (terres, êtres humains, ressources, moyens de production, richesses, etc.) et diviser ce qui a été pris entre propriétaires et non-propriétaires. La production ne crée ni les classes ni l’institution de la propriété ; elle n’est pas non plus capable d’organiser l’expropriation des moyens de production et des ressources nécessaires pour la mener à bien. Au contraire, elle présuppose l’acte de prendre, d’exproprier et de diviser entre propriétaires et non-propriétaires, entre dominants et dominés. Pour exercer la grande violence nécessaire à la prise et au partage, ce qui devient décisif, c’est l’usage de la force, la guerre et la guerre civile. Avant même de produire du droit, il faut prendre et diviser. Alors que, pour Marx, la violence est « en elle-même une puissance économique », chez Schmitt, le fait qu’elle devienne une puissance juridique est affirmé de manière ambiguë (ambiguë, car le véritable état d’exception — révolution, nouvel ordre mondial, guerre civile, etc. — ne peut être un moment discipliné par le droit ; celui-ci, pour se sauver lui-même et sauver l’État, admet la violence en l’intégrant à son ordre), tandis que la réalité d’un nouveau nomos de la terre met toujours en jeu la force, qui devient à la fois une nouvelle puissance économique et juridique.
Dans l’accumulation primitive décrite par Marx, comme dans ses écrits historico-politiques, on retrouve de nombreuses similitudes — mutatis mutandis — avec notre situation : multiplicité de sujets (capteurs et négriers, aventuriers, pirates, rentiers, financiers, capitalistes, paysans, soldats, marchands, etc.) ; multiplicité de modes de production et d’exploitation (esclavage, servage, travail salarié, exploitation financière et crédit, etc.) ; multiplicité de formes de violence (génocide des peuples autochtones, expropriation des terres communes en Europe et des terres « libres » du Nouveau Monde, guerres de conquête, assujettissement, guerre civile, guerres inter-impérialistes, etc.). Dans cette phase de violence déployée, le rôle central est joué par l’État (« la bourgeoisie naissante ne peut se passer de son intervention constante », et « toutes les méthodes de l’accumulation primitive exploitent, sans exception, la puissance de l’État ») — non seulement militairement, comme détenteur du monopole de la force (« brutale », dit Marx), mais aussi économiquement, comme gestionnaire du crédit et de la dette publique, ainsi que politiquement/législativement, capable de pondre des lois d’exception (« législation sanglante » contre les paysans réduits à la mendicité par l’expropriation).
Le chapitre XXIV contient une importante affirmation marxienne qu’il faut étendre à notre présent : c’est l’État qui précipite violemment le passage d’un ordre à un autre (en l’occurrence du féodalisme au capitalisme), en raccourcissant la phase de transition par l’usage de la force.
Le développement du capitalisme introduit un changement radical dans la relation entre l’État et le capital. S’il est vrai qu’ils ont toujours entretenu un rapport de dépendance mutuelle, à partir de la fin du XIXe siècle — et surtout au début du XXe — l’autonomie relative de l’État vis-à-vis de l’économie (Poulantzas) et celle de l’économie vis-à-vis de l’État diminue, et les deux réalités commencent à s’intégrer en une seule machine bicéphale.
La naissance et la mort du néolibéralisme
La définition que nous avons donnée de la situation actuelle (moment de synthèse entre l’accumulation primitive et l’état d’exception) nous permet d’éclaircir les ambiguïtés et confusions auxquelles le concept de néolibéralisme a pu donner lieu. De l’expérience de sa naissance et de son déclin rapide, nous pouvons peut-être tirer quelques leçons pour la situation que nous vivons aujourd’hui.
Grâce à mon grand âge, j’ai pu vivre et voir de mes propres yeux l’alternance entre des phases de gouvernementalité et des moments où se déchaîne la violence de l’accumulation primitive et de l’état d’exception. Les deux guerres mondiales ont imposé un nouveau nomos de la terre (hégémonie américaine à l’Ouest, hégémonie soviétique à l’Est). Des rapports de force sans précédent furent ensuite stabilisés et normalisés dans le Nord global par une gouvernementalité tantôt keynésienne, tantôt social-démocrate. La nouvelle accumulation du capital menée par les États-Unis est entrée en crise à la fin des années 1960. La machine État-capital américaine a aussitôt lancé une nouvelle accumulation primitive et un nouvel état d’exception qui ont ravagé la planète de 1969 à 1979, opérant la transition du fordisme au post-fordisme. La victoire remportée par la machine État-capital au cours de cette décennie a ouvert la voie à une nouvelle forme de gouvernementalité — le néolibéralisme — qui a accompagné une accumulation centrée sur le crédit et la finance, jusqu’à l’effondrement de cette dernière (2008). Une succession de crises financières, de populismes, de guerres et de génocides a marqué sa fin. Nous sommes désormais plongés dans la grande violence caractéristique des moments où se met en place un nouvel ordre, un nouveau noms de la terre (si tant est que les grandes puissances y parviennent, ce qui est loin d’être garanti !).
Regardons de plus près ce qui s’est passé entre 1969 et 1979, ce qui nous donnera une idée plus claire de la forme et de la fonction de l’accumulation primitive et du nomos de la terre à l’origine de la nouvelle mondialisation entamée dans les années 1980 et qui se défait aujourd’hui sous nos yeux. Le cycle mondial des luttes qui culmine en 1968 a contraint la machine État-capital américaine à changer de stratégie politique ; elle a cherché, d’abord à tâtons, puis avec une confiance croissante dans son projet, à définir une nouvelle forme d’accumulation. Celle-ci commence par la défaite et la transformation de la composition de classe, en bâtissant un État qui est une critique en acte de l’État keynésien, étant donné que les masses avaient réussi, grâce aux conquêtes du XXe siècle, à y tailler des espaces de contre-pouvoir. Le travail de destruction ne pouvait commencer que là où le sujet politique était le plus fort : le Sud global. Les États-Unis, dirigés par Kissinger, ont organisé une série exemplaire de coups d’État en Amérique du Sud en utilisant des militaires fascistes. Le pouvoir de l’État de déclarer la guerre civile, d’imposer l’état d’exception et d’utiliser des fascistes se manifeste même au sein d’un capitalisme mûr, en revendiquant un droit de mort et de vie sur des milliers de communistes et de socialistes. Au Nord, l’intégration relative de la classe ouvrière au système, rendue possible par les salaires et la consommation, a plus simplement exigé une défaite politique (Reagan et Thatcher). Les normes juridiques, productives, sociales et les techniques qui avaient gouverné de l’après-guerre à 1968 furent suspendues. Sans toucher à la constitution formelle ni au droit, la constitution matérielle fut renversée et profondément modifiée. Les rapports de force, radicalement modifiés en faveur du capital, créent les conditions de changements de facto des normes juridiques, des normes productives et des techniques de pouvoir qui n’émergent pas immanquablement de la production fordiste et de l’État keynésien, mais doivent être instaurés par la force armée du fascisme et la force politique de l’État. La violence se concentre d’abord sur les processus de subjectivation révolutionnaire. De nouvelles normes ne sauraient se poser d’elles-mêmes dans une situation de « chaos, qu’elle soit ou non provoquée par une lutte de classe, comme en Amérique latine. Pour les imposer, il faut d’abord établir l’ordre au niveau des subjectivités ; seuls des sujets vaincus seront disposés à adopter de nouveaux comportements, de nouvelles façons de travailler, de nouveaux modes de reproduction. C’est la division entre vainqueur et vaincu qui trace et tracera les ligne du nouveau nomos de la terre.
Dans les années 1970, comme dans le concept marxien d’accumulation primitive, c’est l’État qui a forcé violemment le passage d’un ordre politico-économique à un autre, en raccourcissant la phase de transition par l’usage de la force. Ce ne sont pas les capitalistes qui, dans les années 1970, ont bombardé la résidence présidentielle d’Allende, emprisonné et torturé des milliers de militants socialistes et communistes (qui ont assassiné des membres des Black Panthers, organisé la stratégie de la tension en Italie, etc.) ; mais une fois la victoire sur la révolution acquise, les économistes néolibéraux se sont assis aux côtés des militaires fascistes dans les gouvernements sud-américains. Ce n’est qu’après avoir complètement normalisé la « situation » créée par les coups d’État (« est souverain — nous rappelle Schmitt — celui qui décide définitivement si l’état de normalité règne réellement ») que les néolibéraux pourront gouverner seuls, en imposant de nouvelles normes et de nouveaux comportements. Une fois le commandement de la machine État-capital rétabli, la situation est normalisée par la construction d’un nouveau consensus des vainqueurs, fondé sur l’économie de la dette et la consommation à crédit, plutôt que sur les salaires et l’État social.
Le résultat politique le plus important de la nouvelle accumulation primitive et de l’état d’exception sera, comme toujours dans le capitalisme, une nouvelle configuration de la propriété privée, non plus basée sur le capitalisme industriel mais sur la finance : le nouveau principe de distribution des richesses ne place plus au centre les producteurs et industriels, mais les propriétaires d’actions, d’obligations et d’actifs financiers.
Ce n’est qu’après que la machine État-capital a semé la mort politique que le néolibéralisme intervient comme gouvernementalité des nouveaux rapports de pouvoir entre classes. Alors seulement le biopouvoir (disciplines, biopolitique, pouvoir pastoral) se voit confier la mission de « gérer la vie » des subjectivités vaincues, de gouverner leurs existences assujetties et subjugées. Le modèle de pouvoir décrit par Foucault (le biopouvoir) n’est pas fondé sur la violence d’État ou la souveraineté, mais sur l’économie. Mais est-il encore vrai que capitalisme et économie coïncident ? Le capitalisme contemporain — parfaitement incarné par la prédation financière, la grande violence de l’appropriation de l’accumulation primitive et la guerre de classe entre propriétaires et non-propriétaires — a peu de chose en commun avec une économie où des hommes anthropologiquement disposés à l’échange, pour éviter de s’entretuer, préfèrent se mesurer dans la production et le commerce selon les lois aseptisées de l’économie politique écossaise. Le biopouvoir s’approprie cette image pacifiée de la concurrence et du marché : son but n’est pas la répression, mais d’encourager, d’inciter, de stimuler l’activité des gouvernés ; il ne travaille pas pour la guerre, mais pour la paix. Son modèle est celui du pouvoir pastoral, qui ne connaît ni violence ni ennemis : « La fonction principale du pouvoir pastoral n’est pas de nuire aux ennemis, mais de faire du bien à ceux qu’il surveille. Faire le bien au sens matériel du terme, c’est-à-dire : nourrir, offrir la subsistance. » (Foucault)
Cette véritable idéologie, qui oppose gouvernementalité biopolitique et pouvoir souverain en effaçant les protagonistes de la lutte de classes (à la fois la puissance de la machine État-capital et la puissance de la révolution), a pénétré jusqu’au cœur de la pensée critique, par exemple dans la dite Italian Theory, redevable à la fois des concepts de gouvernementalité et de biopouvoir. Agamben, Negri, Esposito adoptent ces catégories de manières différentes, mais semblent ignorer que leur présupposé, chez Foucault, est l’abandon de la guerre civile (de la guerre des classes) comme modèle des relations sociales. Le rapport de pouvoir n’est plus juridique ni guerrier, mais gouvernemental. Il n’est à rechercher ni dans le contrat, ni dans la violence, ni dans la lutte. Le rapport ami/ennemi imposé par la révolution mondiale déclenchée par la rupture soviétique et reproduit jusqu’aux années 1960-1970 est devenu une relation innocente, paisible, consensuelle, entre gouvernants et gouvernés : l’assaut du ciel se réduit à « ne plus être gouverné » de telle ou telle manière. Le nouveau concept de pouvoir introduit par Foucault est tout simplement inutile au regard de son exercice actuel par l’Occident capitaliste.
La relation de guerre, qui n’avait jamais disparu mais constituait la condition de possibilité de la gouvernementalité, réapparaît avec toute sa violence lorsque cette dernière n’est plus capable de gérer les contradictions du capitalisme. C’est la suppression de cette relation qui est à la racine de l’échec de toutes ces théories, incapables d’anticiper et de prévoir la guerre, la guerre civile et le génocide — autrement dit, de comprendre la nature du capitalisme.
Ces récits pacificateurs ont été balayés par la crise même de l’économie financière, fondement du biopouvoir. Ce qui ne s’était jamais retiré est réapparu avec toute sa force terrible : le pouvoir souverain sur la vie et la mort, signe qu’une nouvelle accumulation primitive se prépare à créer les conditions politiques d’un nouvel ordre mondial. Le libéralisme classique a été effacé par la Première Guerre mondiale, mais le capitalisme a continué à se reproduire, s’alliant au fascisme et au nazisme. Le néolibéralisme est mort, mais le capitalisme persiste à travers la guerre, la guerre civile et des alliances renouvelées avec de nouveaux fascismes, assumant la grande violence du génocide.
Un nouveau concept de production ?
De ce qui précède, on peut déduire que l’accumulation primitive et sa grande violence, tout comme l’état d’exception ou le nomos de la terre et la lutte des classes, doivent faire partie intégrante du concept de production et constituer les présupposés qui, à chaque fois, en déterminent la forme. Nous nous libérons ainsi définitivement des ambiguïtés et des limites — y compris marxiennes — du concept de production, qui risquent souvent d’entraîner ses épigones dans un économisme embarrassant. La violence, la guerre, la guerre civile et le génocide ne sont pas des accidents de l’accumulation du capital, mais ses éléments structurels et fondateurs.
Dans les années 1960 et 1970, on a tenté à plusieurs reprises d’enrichir et d’élargir le concept de production afin de surmonter les limites économistes du marxisme de l’époque : économie libidinale (Lyotard), économie des affects (Klossowski), discours du capitaliste (Lacan), production désirante (Deleuze et Guattari), biopolitique (Foucault), et ontologie spinoziste de Negri. Toutes ces théories semblent faire un pas en avant sur le plan théorique (puisque le capitalisme fonctionne aussi par les désirs et les affects), mais, politiquement, elles reculent de deux, puisqu’elles ont contribué à pacifier le capitalisme en séparant la production des guerres de la radicalité des luttes de classes.
Le capitalisme naît d’une grande violence — massacres, génocides, expropriations, guerres et asservissement. La machine État-capital se renouvelle, se reproduit et s’impose par une barbarie qui croît continûment au fil des siècles, en proportion du développement des forces productives du travail et de la technologie qui, si elles ne sont pas orientées vers l’émancipation par des révolutions, convergent vers la destruction non seulement du capital variable ou fixe, comme le soutient le marxisme des crises, mais aussi de l’espèce humaine et de son monde.
La fureur sanguinaire qui saisit nos gouvernants n’est ni un trait psychologique, ni une maladie mentale, ni une nouveauté. Elle se répète avec une régularité désarmante, et l’avoir exclue de la définition du capitalisme et du capital est tout simplement idiot et suicidaire. Avoir réduit le capitalisme au marché et le pouvoir à la discipline, au gouvernement et à la biopolitique, dans la croyance que ceux-ci avaient enfin décapité le Léviathan moderne (qui brandit le symbole du pouvoir politique d’une main et, de l’autre, le pouvoir économique plutôt que religieux) alors qu’en réalité il continue, imperturbable, de décider de la vie et de la mort, est l’un des résultats les plus désastreux de la théorie critique post-68. La vérité de cet exercice mortifère est aujourd’hui aisément vérifiable, mais l’affrontement avec la réalité de la guerre des classes semble impossible à assumer dans un Occident désormais à son crépuscule définitif. Le profit capitaliste et le pouvoir d’État se nourrissent mutuellement, mais, dans la phase où l’accumulation primitive agit en synergie avec l’état d’exception, le pouvoir souverain de tuer, de prendre et de diviser prédomine nécessairement. Ce pouvoir ne peut plus s’identifier uniquement à l’État, mais plutôt à la force politique de la machine État-capital qui décide et guide la stratégie. L’envers de cette situation est ce qui, du point de vue des opprimés est le moment où l’impossible de la révolution peut devenir possible (pourvu, comme toujours, que les conditions subjectives soient réunies).
Qu’est-ce que la démocratie ?
La démocratie n’a existé que très peu de temps en Occident, grâce à la lutte des classes et aux révolutions du XXe siècle. Celles-ci disparues, elle est redevenue ce qu’elle a toujours été pour les libéraux : la démocratie des propriétaires (Marx rappelait que la constitution matérielle en Occident, c’est la propriété), démocratie pour la guerre et le génocide, démocratie pour les fascismes.
Il manque un élément dans l’accumulation primitive chez Marx : le fascisme, qui surgit en fait avec l’impérialisme. Le capitalisme monopoliste, à la différence du capitalisme concurrentiel, « ne développe plus une tendance au socialisme, mais à la barbarie fasciste », suggérait Hans-Jürgen Krahl.
L’un des traits les plus distinctifs du fascisme historique est que, contrairement aux communistes et aux révolutionnaires, il n’a pas besoin de prendre le pouvoir : on le lui offre sur un plateau par les classes dirigeantes, effrayées par leurs propres crises, qui, chaque fois, rendent possible l’abolition de la propriété privée (seul véritable fondement de l’Occident). Fascisme et nazisme sont indispensables à l’existence et à la reproduction de la machine État-capital lorsqu’elle mobilise l’accumulation primitive et l’état d’exception.
La même chose se produit aujourd’hui, mutatis mutandis. La « république bananière » française en est un cas exemplaire. Au moment de sa réélection, le président Macron n’avait plus de majorité et a gouverné par décret, privant complètement le parlement de son pouvoir (processus à l’œuvre depuis la Première Guerre mondiale, et qui ne fait que s’approfondir !). Ayant perdu les élections européennes, son plan était de porter les fascistes au pouvoir, comme ses prédécesseurs l’avaient fait au XXe siècle, parce qu’ils représentent la solution idéale en temps de désastre capitaliste : ils appliquent les politiques du capital comme les libéraux, mais avec une gouvernance « illibérale ».
Considérez les soi-disant positions antisystème des fascistes italiens déjà au gouvernement. Une fois au pouvoir, ils ont immédiatement abandonné le souverainisme, devenant des exécutants dociles des ordres de l’Europe et des serviteurs de l’atlantisme, tout en promettant de vendre la « patrie » aux fonds de pension américains. Les fascistes — ces grands patriotes — ouvrent leurs frontières au capital « étranger » pour appauvrir la « mère patrie », tout en les fermant à quelques milliers de migrants ou en les déportant en Albanie. Pour services rendus à leurs maîtres américains, leur servante Meloni a été récompensée par l’Atlantic Council (dont le nom dit tout).
Le gouvernement a aussi réduit les ressources de la santé et de l’école publiques pour promouvoir la privatisation de tous les services publics, ce qui est précisément la politique des fonds américains. Il a appauvri le pays — surtout les retraités —, fait passer des lois liberticides contre les grèves et les manifestations, et a même inventé le délit de résistance passive (baptisé Gandhi). Il n’a pas taxé les bénéfices énormes des banques, des assurances, des multinationales de l’énergie et du pharmaceutique, ni des géants du numérique (GAFAM). Il a encouragé l’évasion fiscale légalisée, dite optimisation fiscale, autre condition préalable du capitalisme financier. Ce transfert massif de richesses dans les poches des patrons a vidé les comptes publics, et voilà que les fascistes réclament des « sacrifices ». Pour les sept prochaines années, après s’être prononcée contre l’austérité lorsqu’elle était dans l’opposition, Meloni impose des coupes de douze milliards d’euros par an dans les dépenses publiques afin de se conformer aux paramètres du nouveau Pacte de stabilité européen (également vertement critiqué avant son arrivée au pouvoir). Les fascistes sont plus libéraux que les libéraux en matière de politique économique et fiscale. Le seul terrain sur lequel ils tiennent leurs promesses fascistes est la répression de toute dissidence et différence. Les collègues français ne parviennent toujours pas à conquérir le pouvoir par les urnes ? Macron s’en charge, convaincu que dissoudre l’Assemblée et convoquer de nouvelles législatives était le meilleur moyen de paver la route à ces alliés plus que fiables (mais qui peuvent toujours suivre leur propre voie, comme les nazis). Raté ! Les fascistes ont perdu, tout comme Macron, et la force politique arrivée en tête fut la gauche. Le président a aussitôt refusé de reconnaître les résultats des élections. Dans une situation d’accumulation primitive et de nomos de la terre, où seule compte la force, il faut faire ce qu’exige la machine État-capital. Les normes démocratiques sont de facto suspendues et dépendent de la volonté du « souverain » démocratique Macron, qui nomme un gouvernement où toute la droite est représentée, des républicains aux fascistes, c’est-à-dire les forces sorties battues des urnes. Le gouvernement n’existe que grâce à l’abstention des fascistes qui le tiennent sous leur pouce et qui, en l’affichant publiquement, s’en vantent. La voie politique était ouverte au pouvoir fasciste ; il ne manquait plus que la voie économique. La voici : le nouveau gouvernement doit combler les trous budgétaires laissés par le précédent gouvernement de banquiers, qui a distribué des milliards d’argent public aux entreprises et aux riches avec une immense générosité. Désormais, la dépense publique doit être réduite de soixante milliards d’euros, ce qui ne peut être obtenu qu’au prix d’une austérité du même ordre (2 % du PIB) que celle imposée à la Grèce par l’Europe magnanime.
Le nazisme n’a pas fleuri entre les deux guerres à cause de l’inflation, comme le storytelling démocratique allemand le prétend, mais à cause de l’austérité imposée par la crise de 1929. Toutes les conditions sont réunies pour que les fascistes, rejetés par « le peuple » lors des élections, arrivent au pouvoir dans un avenir proche. Voilà la démocratie !
La situation de toutes les démocraties occidentales aujourd’hui est parfaitement rendue par les concepts schmittiens de « guerre juste » et de « guerre civile ouverte ou latente » : « toutes deux, écrit-il, placent absolument et inconditionnellement l’adversaire hors la loi ». La gestion calamiteuse par l’OTAN de la guerre en Ukraine retire tout droit à l’adversaire (la Russie, derrière laquelle se profile déjà la Chine) au nom de la supériorité politique et morale des soi-disant démocraties (Israël compris !). Les ennemis sont criminalisés au point d’être transformés en « incivilisés », « barbares », « sauvages », définitions qui réactivent les proches mémoires coloniales. L’hostilité devient absolue « dans la croyance paroxystique en son propre droit ». La même procédure rhétorique et politique s’applique à l’ennemi intérieur, dans une guerre civile encore latente mais déjà manifeste par des « diffamations et discriminations légales et publiques, des listes de proscription publiques ou secrètes, des déclarations faisant de tel ou tel un ennemi de l’État, du peuple et de l’humanité », visant à supprimer jusqu’au moindre dissentiment à l’égard de la guerre contre la Russie ou du génocide des Palestiniens. Là où la rhétorique médiatique et la politique ne suffisent pas, la police prend le relais. L’usage honteux de l’antisémitisme résume parfaitement la définition actuelle de l’ennemi. Depuis le début de la guerre contre la Russie, et plus encore avec le génocide déchaîné contre les Palestiniens — deux moments de l’affrontement avec le Sud global —, les principes définitoires de Schmitt sur la guerre juste et la guerre civile ont été ouvertement appliqués contre tous ceux qui ne se plient pas à la militarisation en cours : « Le doute sur son propre droit est considéré comme une trahison ; l’intérêt pour l’argument de l’adversaire, comme une déloyauté ; la tentative de discussion devient entente avec l’ennemi. »
L’analyse de Schmitt nous offre une dissection parfaite de la situation entourant les guerres (guerre juste, guerre civile ouverte ou latente) que les démocraties capitalistes ont choisies comme leur tentative ultime et désespérée d’enrayer leur déclin inévitable.
Pour conclure : s’il n’est pas vrai que le capitalisme doive inévitablement conduire au socialisme et au communisme, il est absolument vrai qu’il conduit, avec une régularité désarmante, à la guerre et à la guerre civile.
Maurizio Lazzarato
Images : Robert Nickelsberg




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