29 décembre 2025

Des tranches de foies gras préparés dans l’usine de La Quercynoise, dans le Lot, en 2021. – © Maeva Destombes / Hans Lucas
Dans cette tribune, l’Observatoire des subventions et aides agricoles en France (Obsaf) souligne une réalité peu connue : la filière foie gras, majoritairement intensive, est structurellement dépendante à l’argent public.
Cette tribune a été rédigée par l’Observatoire des subventions et aides agricoles en France (Obsaf). La liste complète des signataires se trouve en fin de texte.
Pendant les fêtes de fin d’année, le foie gras s’impose de nouveau comme un produit symbole de terroir et de convivialité dans le paysage médiatique français. Cette séquence festive coïncide avec une actualité agricole marquée par la multiplication des crises sanitaires, dont la dermatose nodulaire contagieuse qui affecte aujourd’hui les élevages bovins, révélant les limites des politiques de biosécurité appliquées aux systèmes d’élevage.
Le premier rapport de l’Observatoire des subventions et aides agricoles en France (Obsaf) déplace la focale en documentant une réalité peu discutée : celle d’une filière foie gras majoritairement intensive, massivement financée par l’argent public au point d’en devenir structurellement dépendante.
L’Obsaf a analysé les aides publiques pour la filière foie gras en Nouvelle-Aquitaine sur la période 2022-2025, en mobilisant des données européennes, régionales et départementales. Sur les 13 administrations interrogées, seules 7 ont communiqué l’intégralité des informations demandées. Certaines ont opposé des refus, d’autres sont restées silencieuses, contraignant l’Obsaf à saisir la Commission d’accès aux documents administratifs. Cette opacité empêche un suivi rigoureux de l’utilisation des fonds publics et affaiblit le contrôle démocratique sur les politiques agricoles.
Près de 13,8 millions d’euros de subventions publiques
Sur la période étudiée, près de 13,8 millions d’euros de subventions publiques irriguent la filière dans la région, sans même compter les aides sanitaires nationales. Une part importante de ces fonds alimente les plans de modernisation, orientés vers des investissements de biosécurité et de maintien de la production dans un contexte de crises sanitaires répétées. Ces aides incluent parfois des bonus régionaux censés encourager la transition écologique des exploitations. Dans les faits, les subventions accompagnent l’adaptation du modèle existant, sans en modifier les paramètres fondamentaux.
En effet, entre 2010 et 2020, le nombre d’exploitations détenant des palmipèdes gras a diminué de 47 % en Nouvelle-Aquitaine, tandis que la taille moyenne des élevages doublait (Agreste). Cette concentration rend la filière particulièrement vulnérable aux crises sanitaires. La grippe aviaire, qui frappe de manière cyclique les élevages de palmipèdes, donne lieu à une succession de plans d’urgence et de campagnes de vaccination financées par des fonds publics. Ces différentes campagnes représentent en moyenne plus de 60 millions d’euros de fonds publics mobilisés chaque année pour faire face aux crises sanitaires. Ce montant interroge la soutenabilité d’un modèle qui repose sur un soutien public constant pour amortir des « crises » annuelles qui sont devenues la norme.
Les grandes industries agroalimentaires captent l’essentiel des aides à la transformation. En 2022, le groupe Delpeyrat a perçu 1,2 million d’euros de subventions publiques pour la modernisation de son site de conditionnement. La même année, Labeyrie a bénéficié de plus de 489 000 euros, toutes sources de financement confondues. En 2025, ces soutiens se poursuivent avec de nouveaux financements attribués aux infrastructures industrielles, notamment pour Labeyrie. À rebours du récit patrimonial mis en avant dans les discours publics, les ateliers fermiers et les modèles artisanaux ne représentent que 3 % des aides à la transformation.
Standardisation industrielle
De son côté, l’indication géographique protégée (IGP) « Canard à foie gras du Sud-Ouest » contribue à valoriser un modèle présenté comme traditionnel et ancré dans les territoires. Or l’analyse des cahiers des charges, croisée à l’évolution de la réglementation sanitaire, montre que ces dispositifs reposent sur une standardisation industrielle et sur une conception largement théorique du plein air, régulièrement suspendu lors des périodes de risque sanitaire. Les labels stabilisent un modèle productif et encadrent les termes mêmes du débat public, tout en contribuant à maintenir un imaginaire déconnecté des réalités du terrain. En 2024, plus de 315 000 euros ont été consacrés à la seule promotion de l’IGP Sud-Ouest, dans une logique assumée de reconquête des parts de marché.
« À quelles fins l’argent public est-il mobilisé ? »
Au vu de ces éléments, le débat ne peut être éludé et doit être tranché démocratiquement : à quelles fins l’argent public est-il mobilisé, et quels modèles contribue-t-il à pérenniser ? En l’état, les dispositifs de soutien analysés participent au maintien d’un modèle d’élevage intensif, dont les effets sur la souffrance animale sont largement documentés, et qui entre en contradiction avec les objectifs affichés de transition écologique et l’intérêt général. Un débat démocratique sur l’usage des fonds publics agricoles s’impose aujourd’hui pour renforcer la transparence de l’action publique et ouvrir une discussion collective sur les modèles agricoles soutenus par ces financements.
Les signataires de cette tribune :
Chercheurs, chercheuses et universitaires :
François Jacquet, enseignant-chercheur, Université de Strasbourg
Élise Desaulniers, chercheuse et autrice
Laurent Bègue-Shankland, professeur des Universités
Réjane Sénac, politiste
Jérôme Segal, enseignant-chercheur, Sorbonne Université
Sarah Zanaz, docteure en philosophie (éthique), Université de Strasbourg
François-Xavier Roux-Demare, maître de conférences, Université de Brest
Rachele Borghi, enseignante-chercheuse et activiste, Sorbonne Université
Myriam Bahaffou, philosophe et autrice
Antonin Broi, docteur en philosophie, Université de Genève
Nicolas Poirel, docteur en science politique, ingénieur de recherche à l’ENGEES
Responsables associatifs et politiques :
Brigitte Gothière, cofondatrice et directrice de L214
Caroline Roose, Députée européenne 2019-2024
Virginia Markus, fondatrice et présidente de l’association Co&xister
Romain Barbe, fondateur et directeur de Mieux Donner
Amandine Sanvisens, co-fondatrice PAZ (Projet Animaux Zoopolis)
Joséphine G, co-rédactrice en chef de L’Amorce
Les membres du collectif Bretagne contre les fermes-usines
Fabien Robert, Conseiller municipal, délégué à la condition animale
Clémence Peyrot, fondatrice et présidente de l’ObSAF
Personnalités publiques, auteurs et autrices :
Guillaume Meurice, humoriste, auteur et chroniqueur
Jean-Marc Gancille, auteur et conservationniste
François Lasserre, entomologiste, auteur et vulgarisateur scientifique
Florence Dellerie, autrice, illustratrice scientifique et vulgarisatrice
Sébastien Moro, auteur et vulgarisateur scientifique
Victor Duran-Le Peuch, auteur et podcasteur
Insolente Veggie, autrice
Camille Brunel, auteur
Thomas Lepeltier, essayiste
Vipulan Puvaneswaran, militant et auteur
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