Complotisme, islamophobie et désinformation: qui sont les nouveaux «journalistes» du Pentagone?

Présents au ministère américain de la Défense depuis maintenant un mois, ces nouveaux journalistes accrédités sont, pour beaucoup, des figures importantes de la « galaxie MAGA ».

Le 2 décembre 2025, les nouveaux «journalistes» accrédités par le Pentagone (notre photo) ont pris part à leur première conférence de presse. AP – Alex Brandon
« Nous voulons être sûrs que seules les meilleures personnes possibles travaillent ici ». C’est en ces termes que la porte-parole du département de la Défense (que Donald Trump souhaite toujours rebaptiser « de la Guerre »), Kingsley Wilson, s’est adressée au panel d’influenceurs et de médias conservateurs réunis le 2 décembre dernier.

Vingt minutes d’éléments de langages maîtrisés et millimétrés. Sourire inébranlable aux lèvres, jamais la fonctionnaire n’a été inquiétée. Et pour cause, le parterre de reporters est majoritairement acquis à la cause MAGA.

Voilà un mois que le Pentagone a accueilli les 60 journalistes fraîchement accrédités pour couvrir son actualité. Pour rappel, en octobre 2025, les reporters du New York Times, de l’Associated Press, du Washington Post, et près d’une cinquantaine d’autres médias avaient quitté l’enceinte du bâtiment. Une décision prise collectivement suite aux nouvelles règlementations particulièrement restrictives, mises en place par le département de la Défense, que les rédactions ont refusé de signer.

Le texte interdit tout déplacement sans escorte au sein de l’enceinte du bâtiment et fait peser le risque de poursuites judiciaires sur les journalistes qui inciteraient les fonctionnaires à leur livrer des informations. Une atteinte à la liberté de la presse, fustigée par les différents organes de presse qui auraient dû s’y soumettre sous peine de perdre leur accréditation. Plus surprenant, même Fox News, la chaîne conservatrice d’information en continu, a également retiré ses journalistes.

Face à ce départ massif, le Pentagone avait annoncé, en urgence, la composition de l’effectif des remplaçants.

Superstars conservatrices

James O’Keefe, Tim Pool, Laura Loomer, Jack Posobiec… autant de noms qui, en Europe, n’ont que peu de résonance. Pourtant, leur présence médiatique, en particulier sur les réseaux sociaux, leur confère une influence considérable sur la société américaine. Suivis chacun par plusieurs millions de personnes sur leurs comptes X, ces influenceurs promus « journalistes » n’ont jamais caché leur soutien à la politique de l’administration Trump dont ils essaiment les éléments de langage conservateurs sur leurs plateformes respectives.

Proche du pouvoir en place, Jack Posobiec rayonne de plus en plus fort dans la « galaxie MAGA ». Avant d’être introduit au Pentagone, cet ex-membre de la Navy suivait déjà le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, dans un voyage en Ukraine en février 2025. Jack Posobiec y était alors invité en tant que média et en sa qualité d’influenceur, rapporte Politico.

Soutien de Trump de la première heure, le trentenaire a bénéficié d’une immense exposition médiatique en 2017 lorsque le président américain – alors dans son premier mandat – repartage plusieurs de ses tweets sur les manifestations suprémacistes meurtrières de Charlottesville. Depuis, son nombre d’abonnés sur la plateforme à l’oiseau bleu, devenue X, a explosé – il en compte aujourd’hui plus de trois millions. Une présence médiatique que le quarantenaire a su entretenir, rejoignant en 2021 Turning Point USA (TPUSA), l’organisation fondée par Charlie Kirk, militant pro-Trump assassiné le 10 septembre 2025.

Au sein de TPUSA, il a maintes fois croisé James O’Keefe, autre personnalité des réseaux accréditée par le Pentagone. Fréquemment présents à des événements de l’organisation, les deux hommes ont aussi participé ensemble à des émissions du podcast de Charlie Kirk. Ils lui ont d’ailleurs tous deux rendu hommage à la cérémonie tenue en son souvenir le 21 septembre 2025. Reçu par Donald Trump en 2019 à la Maison Blanche à l’occasion d’un « sommet des réseaux sociaux », James O’Keefe se revendique « journaliste de guérilla » sur son compte X aux 3,3 millions d’abonnés.

Fondateur de l’organisation d’extrême droite Project Veritas en 2010, il est l’un des principaux relais du récit de la « victoire volée » – selon lequel Donald Trump aurait en vérité remporté l’élection de 2020. Ironie du sort, James O’Keefe est actuellement attaqué en justice par un ancien agent du FBI et… fonctionnaire du Pentagone pour avoir publié des vidéos obtenues grâce à une caméra cachée dans l’objectif de dépeindre ce dernier en membre du chimérique « État profond » (deep State).

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Les cours de justice sont familières à d’autres membres de la nouvelle équipe de reporters du Pentagone. Mike Lindell, fondateur de LindellTV, a été condamné en juin 2025 à verser 2,3 millions de dommages et intérêts pour avoir diffamé un employé d’une entreprise de machines de vote. L’homme d’affaires a, lui aussi, fait courir les rumeurs de fraude dans l’élection de 2020. Comme lui, l’influenceuse Laura Loomer – qui a fait ses armes au sein de Project Veritas – n’a eu que peu de succès face aux tribunaux.

Bannie de Twitter en 2017 après s’y être revendiquée « islamophobe et fière de l’être », elle a intenté un procès à la plateforme, balayé par la justice. Réactivé en 2022 après la prise en main du réseau par Elon Musk, son compte est suivi par 1,8 million de personne. Parmi lesquelles se trouveraient le vice-président JD Vance ou encore le secrétaire d’État Marco Rubio, selon le New York Times. La voici aujourd’hui au premier rang des conférences de presse du Pentagone.

Moins investi que ses nouveaux confrères, le podcaster Tim Pool ne s’est pas présenté à la conférence du 2 décembre. Cette absence n’est pourtant pas signe de discrétion. Sur les réseaux sociaux, l’animateur au bonnet noir cumule plus de 3 millions d’abonnés. En avril 2025, il avait déjà été invité à rejoindre la salle de presse de la Maison Blanche.

Alors, présenté par la porte-parole Karoline Leavitt comme une « nouvelle voix », Tim Pool s’était vu accorder la première question de la conférence. Face à une salle pleine de journalistes, le trentenaire avait accusé la plupart des « organisations de presse représentées dans cette pièce d’avoir relayé à l’unisson de fausses informations ». Des propos adoubés par Karoline Leavitt. « Nous voulons rassembler tous les points de vue et nous accueillons des journalistes impartiaux qui s’intéressent à la vérité et aux faits ».

Journalistes ?

Cette proximité idéologique avec le pouvoir fait de ces influenceurs une équipe de communicants plus que de véritables journalistes, selon Seth Stern, directeur des campagnes de défense de la liberté de la presse à la Freedom of the Press Foundation (FPF). « L’administration privilégie les propagandistes et les influenceurs sur les réseaux sociaux au détriment des journalistes sérieux, parce qu’elle préfère la flatterie à la vérité. Elle veut des personnes suffisamment malhonnêtes pour répéter sans esprit critique les absurdités qu’elle débite ».

Interrogé sur l’apparent manque de pluralisme au sein de son nouveau corps de reporters accrédités, le Pentagone n’a pas souhaité répondre aux questions de RFI. « Nous n’avons rien de plus pour vous que les déclarations sur X de Sean Parnell [porte-parole du Pentagone] en octobre ».

« De nouveaux médias et des journalistes indépendants ont mis au point une formule permettant de contourner les mensonges des médias dominants et de transmettre une information réelle directement au peuple américain. Leur portée et leur impact, pris collectivement, sont bien plus efficaces et équilibrés que ceux des médias moralisateurs qui ont choisi de s’auto-exclure du Pentagone », s’épanchait alors le fonctionnaire. Des arguments déjà maintes et maintes fois mobilisés par l’actuel locataire de la Maison Blanche.

« Ce n’est que la suite et l’augmentation des attaques de Trump sur les, soi-disant, « fake news » et sa préférence pour les « faits alternatifs » », souligne Seth Stern. Le journaliste estime « néanmoins que Trump surestime sa main. D’un point de vue journalistique, les conférences de presse de son administration ont relativement peu de valeur. Sur le plan symbolique, l’éviction de journalistes sérieux est extrêmement préoccupante. Mais, concrètement, ne pas être invité à des conférences de presse où l’on nous ment et nous insulte n’est pas une grande perte ».

Alors que la cote de popularité du président des États-Unis baisse petit à petit depuis sa prise de fonction en janvier, ces accréditations d’influenceurs conservateurs au Pentagone pourraient aggraver cette tendance. Un risque que les prises de position passées de bon nombre d’entre eux ne devrait pas arranger.

Islamophobie, complotisme, russophilie…

L’islamophobie revendiquée de Laura Loomer ne s’est pas limitée à un tweet. Depuis le début de sa carrière numérique, elle affiche sans concession son hostilité à la religion musulmane. Sa dernière sortie notable en date est survenue après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour l’élection municipale de New-York. Réaction de Laura Loomer : « Il y aura un autre 11-Septembre à New York et Zohran Mamdani en sera responsable ».

Question prises de parole défiant la moralité et la bienséance, Jack Posobiec n’est pas en reste. Une chose est certaine, il a su lisser son image au fil des années. Mais internet n’oublie jamais et certains propos lui collent à la peau, comme des références au nazisme et à Adolf Hitler. Les appels du pied de Posobiec aux nationalistes blancs sont bien documentés. Le plus évident, l’utilisation du nombre « 1488 », n’a pas pu être enterré. Le doublement du chiffre huit, position de la lettre H dans l’alphabet, renvoie directement au salut nazi – « Heil Hitler », tandis que 14 correspond au nombre de mots dans le slogan dont l’auteur David Lane, un suprémaciste blanc, est à l’origine : « Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs ».

À cela s’ajoute la tendance qu’a Jack Posobiec de diffuser de fausses informations. L’influenceur a, entre autres, été l’un des colporteurs du « Pizzagate ». Selon cette théorie conspirationniste, une pizzeria de Washington servait de façade à des membres du parti démocrate – Hillary Clinton en tête – pour dissimuler un réseau de trafic sexuel de mineurs. Aussi infondé qu’ait pu être cette rumeur, elle a conduit un homme de 28 ans à ouvrir le feu dans le restaurant suspecté le 4 décembre 2016. Mais au-delà de leur simple diffusion, Jack Posobiec a également déjà fabriqué de toute pièce des fake-news. Selon BuzzFeed, il aurait orchestré l’affichage, en 2017, d’une pancarte appelant au « viol de Melania », la femme de Donald Trump, dans une manifestation hostile au président tout juste élu pour décrédibiliser les participants.

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Un goût pour la désinformation partagé par James O’Keefe. En 2017, Project Veritas s’attaque à la chaîne de télévision américaine CNN. Une vidéo, filmée en caméra cachée, met en cause John Bonnifield, présenté comme producteur délégué de CNN, se plaignant de la couverture médiatique accordée par la chaîne à l’ingérence russe suspectée dans l’élection présidentielle de 2016. Une vidéo trompeuse à bien des égards, surtout car le journaliste filmé n’est pas affecté à la couverture de l’actualité politique mais médicale, rapporte le média de fact-checking Politifact.

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Voilà ainsi des années que ces influenceurs inondent leurs canaux numériques de désinformation, quand ce n’est pas au micro du podcast de Tim Pool. Ce dernier a, lui aussi, été plus d’une fois au centre d’une controverse. En septembre 2024, le Département de la Justice accuse deux employés du média russe, proche du Kremlin, Russia Today (RT) d’avoir versé 10 millions de dollars à Tenet Media, une société pour laquelle Tim Pool anime alors le podcast « The Culture War » (« la guerre culturelle »). L’objectif ? Influencer la politique américaine.

Le créateur de contenu s’est immédiatement défendu, affirmant être « victime de tromperie ». Des auditeurs de ses émissions précédant les révélations n’ont cependant pas manqué de remarquer que Tim Pool avait déjà pu marteler, par exemple, que « l’Ukraine était l’ennemi de notre pays [les États-Unis, ndlr] » et qu’elle avait « provoqué le conflit » avec la Russie. « Nous devrions nous excuser auprès de la Russie », conclut-il. Rien ne permet toutefois d’affirmer que ces propos ont été tenus moyennant rémunération de RT.

En jouant le jeu des algorithmes et du référencement, ces influenceurs galvanisent leurs fidèles et consolident leur audimat. Un travail de longue haleine qui a fini par porter ses fruits. Ils sont ainsi passés des sphères numériques, aux sphères du pouvoir, dont la frontière semble devenir chaque jour plus poreuse.

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