Signalé par Alex Robin
Clémence Loonis Psicoanalista-Psychanalyste
En 1973, huit personnes parfaitement saines entrèrent volontairement dans des hôpitaux psychiatriques aux États-Unis.
Elles n’étaient pas malades.
Mais personne, à l’intérieur de ces murs, ne put le voir.
Il s’agissait d’une expérience.
L’une des plus troublantes de l’histoire de la psychiatrie.
Son auteur, le psychologue David Rosenhan, partait d’une question aussi simple que dérangeante :
le système est-il capable de distinguer de manière fiable la santé mentale de la maladie ?
Pour le vérifier, il recruta huit volontaires.
Des personnes ordinaires.
Un peintre.
Une femme au foyer.
Un pédiatre.
Un étudiant en troisième cycle.
Tous mentirent sur une seule chose.
Ils dirent entendre des voix.
Trois mots vagues et abstraits :
« vide », « creux », « coup sourd ».
Rien de plus.
Ils ne simulèrent aucun comportement étrange.
Ils n’exagérèrent aucun symptôme.
Et une fois hospitalisés, ils cessèrent totalement de mentir.
Ils se comportèrent normalement.
Furent polis.
Coopératifs.
Demandèrent leur sortie.
Ils ne l’obtinrent pas.
À partir de ce moment-là, ils ne furent plus perçus comme des personnes, mais comme des diagnostics.
Chaque geste quotidien fut réinterprété à travers cette étiquette.
Prendre des notes devint un comportement obsessionnel.
Marcher dans les couloirs, une recherche pathologique d’attention.
Être aimable, une forme d’autocontrôle propre au trouble.
Sept furent diagnostiqués schizophrènes.
Un, atteint de trouble maniaco-dépressif.
Aucun ne fut considéré comme sain.
Mais certains le remarquèrent.
Les vrais patients.
Certains s’approchèrent à voix basse et dirent :
« Tu n’es pas comme nous. Tu ne devrais pas être ici. »
Ceux que le système considérait comme malades virent avec clarté ce que les experts ne surent pas reconnaître.
La durée moyenne du séjour fut de dix-neuf jours.
L’un des volontaires resta cinquante-deux jours.
Chaque journée renforçait la même conclusion :
une fois imposée, l’étiquette pesait plus lourd que la réalité.
Lorsque Rosenhan publia l’étude, intitulée De la santé mentale dans des lieux de folie, la réaction fut explosive.
Une partie de la communauté psychiatrique la rejeta avec colère.
Un hôpital le défia publiquement :
s’il envoyait de nouveaux imposteurs, ils les détecteraient sans difficulté.
Rosenhan accepta. Au cours des mois suivants, cet hôpital affirma avoir identifié quarante-et-un faux patients.
Rosenhan n’en avait envoyé aucun.
La leçon fut impossible à ignorer. Dans de nombreux cas, le diagnostic ne reposait pas sur des faits objectifs, mais sur le contexte.
Une fois étiquetée, la personne se retrouvait piégée dans un récit dont il était presque impossible de sortir — même en étant saine, même en disant la vérité.
L’expérience entraîna des changements importants dans les critères diagnostiques et dans la manière de comprendre la santé mentale.
Mais elle laissa surtout un avertissement dérangeant :
La perception peut déformer la réalité plus que la maladie elle-même.
Et parfois, l’illusion la plus dangereuse n’est pas celle de ceux qui doutent, mais celle de ceux qui sont convaincus d’avoir toujours raison.
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