L’appel à manifester du fils du défunt chah d’Iran a donné du dynamisme aux manifestations de jeudi soir à travers tout le pays, qui ont pris ensuite un tour très violent. Confronté à une menace intérieure et extérieure, le régime a coupé Internet et intensifié la répression.
Mediapart
Jusqu’à présent, les nombreux appels à manifester ou à faire grève lancés au fil des ans, depuis l’extérieur de l’Iran, par l’opposition n’avaient jamais reçu beaucoup d’écho à l’intérieur du pays, y compris ces derniers jours. Le bouleversement est intervenu le jeudi 8 janvier au soir, quand des manifestations, cette fois massives et coordonnées, se sont déroulées sur tout le territoire iranien à l’appel de Reza Pahlavi, le fils en exil du dernier chah d’Iran, mettant en difficulté les forces de sécurité dans certaines localités.
Dans une vidéo, Reza Pahlavi n’a pas fait que demander à la population de descendre dans la rue et protester de toutes les façons possibles, y compris depuis ses fenêtres, il a aussi indiqué une heure précise, 20 heures, pour commencer les manifestations.
« La précision de l’appel et la mobilisation qu’il a suscitée ont surpris autant ses partisans que les sceptiques, commentait vendredi Mehdi Parpanchi, le directeur de la télévision Iran International, établie au Royaume-Uni. La nuit n’a pas entraîné de changement de régime, mais elle a marqué un tournant non moins significatif : le franchissement visible d’un seuil politique. »
Dans l’ouest de l’Iran, où le soulèvement contre le régime est le plus intense (en particulier dans la province d’Ilam), c’est plutôt l’appel d’une demi-douzaine d’organisations kurdes qui a poussé la population à manifester au même moment. C’est dans ces provinces que le règne de la dynastie Pahlavi, Reza Chah, puis Mohammad Reza Chah, avait été particulièrement brutal.

Les manifestations ont touché plus d’une quarantaine de villes, en particulier Téhéran, où pour la première fois depuis le début du mouvement, il y a une douzaine de jours, elles ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de protestataires, venus à pied ou klaxonnant en voiture sur l’une des principales artères de la ville. Parmi les slogans les plus entendus : « Mort à Khamenei », le Guide suprême iranien, et « Liberté, liberté », ainsi que d’autres en faveur de Reza Pahlavi.
Si les marches avaient commencé dans le calme en début de soirée, elles ont rapidement pris un tour plus violent, que ce soit dans la capitale ou dans les autres villes. À Ispahan, l’antenne régionale de la radio-télévision a été incendiée. Dans la cité sainte de Mechhed, deuxième agglomération iranienne et ville natale du Guide suprême Ali Khamenei, les affrontements avec les forces de l’ordre ont été particulièrement violents.
Quarante-cinq morts
Des vidéos filmées jeudi soir ont également montré des bâtiments gouvernementaux en feu à travers le pays, y compris à Téhéran où, selon la mairie, une quarantaine de bus et de véhicules de la municipalité ont été incendiés.
Des flammes étaient également visibles dans le bâtiment du gouvernorat à Chazand, dans le centre de l’Iran, après que des manifestant·es se sont rassemblé·es à l’extérieur, selon d’autres vidéos.
Des internautes ont aussi relayé une même vidéo qui montre des corps étendus par terre en précisant que les images ont été filmées à Karaj et à Tabriz, soit deux villes situées à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Il n’a pas été possible de vérifier ces affirmations de source indépendante, mais elles ont largement circulé sur les réseaux sociaux, contribuant à accroître la colère des contestataires.
« La répression s’étend et devient chaque jour plus violente », a indiqué Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur d’Iran Human Rights (IHR), une organisation établie en Norvège. Des ONG confirment des tirs à balles réelles dans plusieurs localités. Selon Amnesty International, « les forces de sécurité iraniennes ont blessé et tué » des manifestants mais aussi de simples témoins de ces événements.
On compterait depuis le début du mouvement, pour tout l’Iran, au moins quarante-cinq morts, dont huit mineurs. Plusieurs agents des forces de répression, dont un colonel, ont également été tués. Selon un bilan publié jeudi par IHR, « des centaines » de personnes ont également été blessées et plus de deux mille arrêtées.

Le régime a aussi réagi en imposant jeudi un black-out d’Internet, ce qu’il avait déjà fait à plusieurs reprises dans le passé. Des données sur les branchements au réseau mondial ont montré une chute brutale et quasi totale des niveaux de connexion dès l’après-midi, selon NetBlocks, un groupe de surveillance d’Internet, et la base de données Internet Outage Detection and Analysis de l’Institut de technologie de Géorgie (États-Unis). Ces mêmes données indiquent que le pays est presque entièrement hors ligne.
« Le gouvernement iranien utilise les coupures d’Internet comme un outil de répression », commente Omid Memarian, expert iranien des droits humains et chercheur principal à Dawn, une organisation installée à Washington et spécialisée dans le Moyen-Orient. « Chaque fois que les manifestations atteignent un point critique, les autorités coupent les connexions du pays afin d’isoler les protestataires et de limiter leurs communications avec l’extérieur. »
Khamenei dénonce un Trump aux mains « tachées de sang »
Le régime a aussi multiplié les menaces contre les manifestant·es. Le chef du pouvoir judiciaire du régime, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a même demandé à la population de « dénoncer les fauteurs de troubles ». Il y a quelques jours, il avait ordonné aux procureurs de tout le pays d’agir contre les contestataires et ceux qui les soutiennent « sans aucune indulgence, ni aucune complaisance ».
De son côté, le Guide Ali Khamenei est sorti vendredi de son long silence dans une allocution retransmise par la télévision d’État : « Manifester est légitime mais ce n’est pas la même chose que de semer le chaos. La nuit dernière à Téhéran, une bande d’émeutiers a saccagé un bâtiment public pour plaire au président des États-Unis. Les Iraniens doivent rester unis. Que chacun sache que la République islamique est arrivée au pouvoir grâce au sang de centaines de milliers de personnes honorables. L’Iran ne tolérera pas les mercenaires agissant pour le compte d’étrangers. »
Le prince héritier [Reza Pahlavi] est sans conteste le candidat le plus populaire pour mener cette transition vers un Iran démocratique.
Le Guide s’en est pris aussi nommément à « l’arrogant » Donald Trump, l’accusant d’avoir les mains « tachées du sang de plus d’un millier d’Iraniens », dans une référence à la « guerre des douze jours » déclenchée en juin par Israël et à laquelle les États-Unis s’étaient associés. « Trump devrait savoir que des tyrans comme Pharaon, Nimrod, Reza Shah et Mohammad Reza ont été renversés au comble de leur arrogance. Lui aussi sera renversé », a-t-il poursuivi.
La déclaration du Guide, devant des dizaines de ses partisan·es qui l’acclamaient à chacune de ses phrases, traduit l’inquiétude du régime qui, pour la première fois, est confronté à une double menace, la première venant de sa propre population, la seconde de l’extérieur – Israël et les États-Unis –, les deux se conjuguant. Le président Donald Trump a d’ailleurs menacé à nouveau de « frapper très fort » l’Iran si les autorités « commençaient à tuer » des manifestant·es.
En faisant référence à son père et à son grand-père, Ali Khamenei semble aussi avoir pris la mesure de la montée en puissance de Reza Pahlavi dans l’opposition. « La cause principale et déterminante des troubles en Iran réside dans la nature du régime, son despotisme, son incompétence et sa corruption, explique l’historien irano-américain Abbas Milani, directeur du programme d’études iraniennes Hamid et Christina Moghadam à l’université Stanford, contacté aux États-Unis. C’est sur le terrain que le changement peut, et à mon avis va se produire. »
« L’Iran est, et a toujours été, en transition, poursuit l’historien. Le prince héritier est sans conteste le candidat le plus populaire pour mener cette transition vers un Iran démocratique. Il dispose d’un capital politique supérieur à celui de quiconque. Aucune coalition viable ne peut l’ignorer, et il ne peut réussir sans une telle coalition – une coalition qui doit inclure des forces à l’intérieur du pays et au sein de la diaspora. »
Face à l’escalade, un haut fonctionnaire du gouvernement iranien qui a requis l’anonymat a déclaré dans une interview au New York Times que de nombreux responsables s’appelaient et s’envoyaient des SMS en privé, ne sachant pas comment contenir le mouvement de contestation.
Selon lui, le Corps des Gardiens de la révolution islamique, les Pasdarans, pourrait probablement « prendre le relais » pour disperser les manifestant·es à travers le pays. Comme ils l’ont fait lors des grandes manifestations de 2007, 2009 et lors du mouvement « Femme, vie, liberté », en 2022, la répression serait alors encore plus terrible.
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