Crise de la pensée libertaire et retour de la gauche autoritaire
Nous avions publié le premier volet de ce texte en juillet. Comme précisé alors, il s’agit pour Lucas Amilcar de comprendre pourquoi et comment « la gauche » y compris dans sa variante institutionnelle était redevenue en l’espace de quelques années une hypothèse crédible pour nombre de personnes ayant pourtant des aspirations plus vastes et audacieuses. À partir d’un vis-à-vis entre traditions libertaires et autoritaires [1], des pistes sont ouvertes pour comprendre les ressorts du moment contre-révolutionnaire que nous connaissons : l’accumulation des défaites, le chantage à l’urgence, le refus de penser stratégiquement, les leurres campistes et le défaitisme pragmatiste, entre autres. Un troisième et dernier volet est en cours d’élaboration.
Habra marea
(Il y aura des marées)
Slogan féministe d’Uruguay
« Les militants passent d’un groupe à l’autre en même temps qu’ils “changent” d’idéologie, en emportant chaque fois dans leurs bagages la même dose d’intransigeance et de sectarisme. Certains accomplissent de très amples trajectoires. Ils vont du léninisme au situationnisme pour revenir à un néo-bolchevisme en passant par le conseillisme. Tous butent contre ce mur et sont renvoyés plus ou moins loin dans le temps. »
Jacques Camatte
La dernière décennie a connu un nombre de révoltes sans précédent et qui ont tenté, chacune à leur manière, de rompre avec l’ordre général des choses (voir le premier volet). Le début des années 2020, qui s’est ouvert avec la pandémie, fut au contraire marqué par une réponse contre-révolutionnaire protéiforme. Répression, guerres, détournement des colères et enfin augmentation de l’autoritarisme et de différents courants fascisants aux quatre coins de la planète.
Au sein du camp de la libération, si les soulèvements des années 2010 ont souvent permis un déploiement massif des pratiques et idées libertaires, ce moment contre-révolutionnaire est marqué, depuis au moins la fin de la pandémie, par le retour progressif mais déterminé de son pendant inverse, la gauche autoritaire.
S’il existe, bien entendu, de nombreuses nuances à ce que nous nommerons ici « gauche autoritaire », nous utiliserons ce terme pour désigner les militants, médias, partis et intellectuels, qui défendent un changement émancipateur de la société par le haut [2] et donc la nécessité d’un groupe de dirigeants éclairés à même d’éduquer les masses, mener le mouvement réel et en dernière instance de prendre le pouvoir (électoralement ou par les armes). Dans ce texte, le terme « autoritaire » définit donc une vision politique et stratégique du changement et non pas les travers micropolitiques dits “autoritaires” inhérents à toute organisation collective (qu’elle soit dite horizontale ou verticale) et devant être travaillés en continu.
Cette gauche qui s’était faite relativement discrète lors de la dernière décennie, du fait que sa politique entrait en profonde contradiction avec une vague destituante refusant toute médiation (et surtout pas de sa part), est revenue sur le devant de la scène ces dernières années dans un contexte de déroute libertaire. Elle se présente souvent comme le remède nécessaire à un mouvement réel défait et immature – le retour réconfortant du père dont l’autorité avait été remise en question par des aspirations juvéniles.
Si nous nous concentrerons ici sur le cas de la France, insistons d’ores et déjà sur le fait que ce phénomène de progression des idées autoritaires, mais aussi réformistes, au sein même du camp libertaire et révolutionnaire est un phénomène mondial et plus particulièrement au sein des démocraties libérales (Etats-Unis, Brésil, Grèce, etc.) [3]. Ce retour se manifeste à travers deux leviers principaux :
- D’une part, le retour sur la table de certains thèmes alors qu’ils étaient, depuis le début du siècle, de plus en plus disqualifiés : hiérarchisation des luttes (féminisme et LGBT souvent attaqués ou relégués par exemple), soutien ou ambiguïté concernant des dictatures étrangères (Poutine, régime iranien, Chine, régime syrien), pragmatisme ou avant-gardisme assumé, etc.
- D’autre part, un certain nombre de militants libertaires (même anarchistes ou autonomes) se retrouvent de plus en plus à flirter avec les partis électoralistes (dans notre cas ,la France Insoumise). Participations aux élections, tractage et soutien en juillet 2024 sans conditions, invitations de députés à des discussions publiques, promotion régulière de la part de plusieurs médias ou maisons d’édition indépendantes, etc.
Si la mise en avant de ces idées et stratégies de la part de certaines figures traditionnelles de l’extrême gauche n’est pas une surprise (ce sont des idées qu’ils ont toujours défendues et le contact avec les soulèvements ne les a pas fait bouger), ce qui est plus étonnant est qu’une partie de la frange libertaire, comme de la jeunesse néo-militante des centres villes occidentaux, se retrouve beaucoup plus conciliante que par le passé, voire séduite, par certains éléments de ces discours.
Au-delà des stratégies actives de certains militants de la gauche autoritaire rompus aux pratiques d’entrisme, ce retour du « socialisme des chefs » s’explique selon nous par une série de raisons conjoncturelles sur lesquelles il s’agit de revenir avant de pouvoir – dans le troisième et dernier texte de cette série – suivre les pistes qui permettent de se projeter et de reprendre une marche en avant révolutionnaire depuis le mouvement réel et non pas contre lui.
IMPASSES DES RÉVOLTES ET DE LA STRATÉGIE LIBERTAIRE
On ne peut pas comprendre la facilité avec laquelle ces idées se sont diffusées sans revenir sur la crise de la stratégie libertaire déjà évoquée dans le premier volet.
Si les pratiques libertaires ont été centrales dans l’organisation des soulèvements récents, leurs défaites successives sur le long terme ont révélé de nombreuses impasses dans les années qui ont suivi. Au lieu de renouveler ces approches, une partie importante des groupes et militantes concernées a fini, soit par abandonner le combat— parfois provisoirement —, soit par se replier sur elle-même, au risque de transformer en folklore les principes qui avaient pourtant permis de bousculer les traditions politiques ossifiées du XXᵉ siècle. Dans cette phase de repli et de perte de dynamique, il devient difficile d’entreprendre une véritable autocritique ou de chercher à dépasser les limites rencontrées. Faute de cela, les milieux libertaires tendent à devenir, à leur manière, des caricatures d’eux-mêmes.
L’exemple de l’horizontalisme (contre toute forme de verticalité organisationnelle) en est certainement le plus persistant mais se décline sur de nombreux thèmes comme celui de la spontanéité (contre toute prise d’initiative partisane), du care (contre la discipline, le sacrifice, voire le sérieux), de la méfiance pour toute forme d’organisation qui dépasserait l’ultra-local, etc.
Au-delà de ces exemples déjà largement commentés ailleurs [4], le point de blocage majeur qui doit être souligné (et qui constitue précisément un point dont ne sont pas encombrés les fascistes ou la gauche autoritaire) concerne la question du pouvoir. Cette question a été, selon nous, le nœud de nombreuses difficultés aussi bien au sein des révoltes que des propositions libertaires.
Au sein des collectifs militants, le dévoilement du pouvoir sous toutes ses formes a permis de remettre au cœur la question des moyens, du processus et du soin dans les espaces politiques, mettant en lumière de nombreuses oppressions jusque-là souvent ignorées, aussi bien à gauche que chez les libertaires. Pour autant, poussé à son paroxysme, ce refus du pouvoir a eu parfois comme conséquence l’abandon de la stratégie et de l’ambition au changement profond dans une période effectivement de plus en plus sombre, causant une certaine paralysie et une inertie de la pensée : les mouvements, les manifestations, les actions et les réunions d’organisation ne manquent pas mais il y a quelque chose dans l’énergie et l’ambiance qui dit : au fond, on n’y croit pas vraiment, on le fait car c’est ce que l’on a l’habitude de faire, on le fait car il faut le faire.
Mais c’est à l’échelle des révoltes surtout, que la question du pouvoir a suscité un problème de taille. Certaines idées libertaires s’étant imposées : le refus de leader, de représentants et de formes partisanes préexistantes a permis le développement partout de formes d’auto-organisations inventives et empêché dans un premier temps toute récupération. Pourtant dans de nombreuses géographies, ce refus de conquérir le pouvoir central ou l’incapacité à avoir un plan alternatif ont laissé les insurgé.es démuni.es. Ainsi, à défaut de leaders issus des révoltes ou de formes d’organisation politiques s’imposant par le bas sur la durée, le pouvoir a été confié à (ou confisqué par) d’autres que ceux qui avaient fait vivre la révolte.
En Grèce, le mouvement qui s’est déployé de 2008 à 2015, est peut-être l’un des exemples les plus parlant, tant sur la fusion entre mouvement réel et mouvement anarchiste que sur les impasses des stratégies libertaires. Des milliers d’anarchistes (militants ou sympathisants) à chaque manifestation, des assemblées populaires par centaines, des centaines d’espaces autogérés, de coopératives, d’usines, centres de soin, une capacité quasi militaire à tenir tête à la police, un quartier entier pour quartier-général du mouvement, etc. Et pourtant, une incapacité à trouver les gestes décisifs, au moment où ils auraient pu l’être et où il n’y avait plus qu’à tendre la main pour récolter les fruits de toutes ces années de luttes : ce fut notamment le cas lors de l’occupation de la place Syntagma en face du parlement, en 2011.
Cet échec met en lumière la question suivante : que faire du pouvoir d’un point de vue libertaire ? Le « détruire », le « défaire », le « démanteler », le « destituer », le « contrer » ? Et qu’est-ce que cela pourrait signifier concrètement ? Comment empêcher le vide d’être aussitôt rempli par la foule de ceux qui ne font que convoiter le pouvoir ? De droite comme de gauche, y compris « radicale » ? Où se site le pouvoir pratiquement ? Dans les institutions ? Dans les instances économiques transnationales ? Dans les infrastructures logistiques ? etc.
Dans une telle situation, du fait de l’absence d’anticipation, de stratégies, d’espaces de coordination pour les déployer et de projets pour la suite, ainsi que des innombrables conflits internes autour de ces questions, le mouvement n’est pas parvenu à opérer un basculement et a décru peu à peu. C’est ce qui a laissé l’opportunité aux “gens sérieux” de Syriza de prendre les choses en main pour finalement trahir le vote populaire face à la pression de l’Europe [5] et ce faisant, décourageant une fois de plus les foules fatiguées par près de 7 années de mobilisation.
BLOCAGE DE LA PENSÉE STRATÉGIQUE
Le refus ou la paresse idéologique d’adresser sérieusement la question du pouvoir maintient ouverte la crise de la pensée libertaire. C’est tout le paradoxe de la situation française actuelle : d’un côté, une très forte ébullition du mouvement réel (Gilets jaunes, Nahel, Kanaky) et de l’autre une incapacité de la théorie révolutionnaire à tirer les apprentissages de ces mouvements qui provoque le sentiment d’une répétition des mêmes erreurs génération après génération. Cette situation est renforcée par au moins 4 motifs :
- Le peu d’espaces de formation et de transmission au sein du camp libertaire entre génération. Ici aussi, dégoûtée par les vieilles formes idéologiques et descendantes du XXe siècle, une large partie des libertaires a rejeté en bloc les pratiques d’apprentissage (même de l’éducation populaire) négligeant un travail nécessaire qui est au contraire proposé par nombre de formations militantes de la gauche autoritaire.
- La méconnaissance, le manque de curiosité et de recherches approfondies (enquêtes, entretiens, déplacements, rencontres, etc.) au sujet des révoltes à l’échelle nationale comme internationale. Un événement majeur comme la révolte des quartiers populaires suite à l’assassinat de Nahel Merzouk aurait dû produire un électrochoc dans les milieux radicaux mais cet événement a été étouffé par la répression étatique et presque comme un effet symptomatique, par le désintérêt militant – idem pour la révolte de la jeunesse en Kanaky.
- L’homogénéité sociale d’un milieu qui le rend incapable de rencontrer des expériences différentes et donc de construire ou d’accueillir des points de vue complexifiant ses propres convictions et pratiques [6].
- La carence d’espaces de réflexions partisanes mais non-dogmatiques qui cherchent à tâtons des voies stratégiques en phase avec les conjonctures plutôt qu’à imposer des grilles de lectures préétablies.
Nous sommes convaincus que les réponses à ces questions ne viendront ni des bureaux d’universitaires ou d’intellectuels coupés du terrain, ni de militants dogmatiques évitant les questions théoriques et stratégiques difficiles. Elles se trouveront au point de rencontre entre une recherche stratégique autonome et les luttes qui surgissent aux quatre coins de la planète. Car si chaque situation révolutionnaire de cette dernière décennie a connu ses propres limites et impasses, si chaque contexte doit être analysé en situation, un grand nombre de dépassements et de pistes ont aussi été proposés par les révoltés eux-mêmes [7]. C’est là un des apports centraux de l’internationalisme ; multiplier les références, les cas d’études et donc les pistes stratégiques de réponse, en s’ouvrant au monde au lieu de se replier dans le conservatisme confortable de la « tradition » de gauche.
Au contraire, le résultat de ces blocages est que malgré la force insurrectionnelle impressionnante déployée à certains moments et les ressources humaines et logistiques accumulées pendant des années, la parole et la pratique révolutionnaires proprement dites sont restées dans un état de fragmentation entraînant ainsi une confusion quant aux suites à donner aux mouvements. La conséquence de tout cela est un sentiment de fatigue à se sentir acculé dans l’anti-répression mais aussi un épuisement moral lié aux déceptions politiques vis-à-vis de son propre camp et des habituels abus et dynamiques relationnelles néfastes dans la sphère “micro-politique”, qui plus est en période de reflux.
LA CONTRE-RÉVOLUTION ET LES USAGES DE L’URGENCE
C’est dans ce contexte de crise stratégique et de morcellement des espaces libertaires qu’arrive la contre-révolution, sa répression, ses « crises », ses guerres, ses massacres et ses fascistes. Et c’est ce qui vient bouleverser les milieux radicaux occidentaux.
Nous nous retrouvons face à un enchâssement d’échelles qui apparaissent contradictoires ou que nous n’arrivons en tous cas pas à articuler. Comment penser simultanément le plan des soulèvements et des perspectives autonomes et locales et le retour en force des menées impériales, des États-nations et de leurs affrontements entre eux ?
Les guerres, plus que jamais, ont accentué un sentiment d’impuissance face à des événements ou bouleversements opérants à des échelles qui paraissent hors d’atteinte. Ainsi, de nombreuses questions sont revenues à l’ordre du jour alors qu’elles étaient très peu pensées ces dernières décennies par les différentes tendances de la pensée libertaire (à l’exception, peut-être, des mouvements kurdes et zapatistes) car considérées comme des formes de « cogestion de l’existant » : la question militaire et de l’autodéfense ; la question étatique et administrative ; des services publics et des communs, monétaire et économique, etc. Or, dans un moment où les logiques de prédation du capitalisme sont de plus en plus affirmées, il devient de plus en plus compliqué de faire l’économie de ce type d’analyses matérialistes et globales.
Il ne faut pas non plus sous-estimer les effets psychopolitiques que provoque l’accélération contre-révolutionnaire en cours depuis 5 ans : la sidération, l’anxiété et l’impuissance se diffusent et se propagent. Cela débouche sur une recherche de discours rassurant à même de fournir un cadre explicatif commun, simple et englobant. Les religions y pourvoient, le marxisme ou l’anti-impérialisme traditionnels aussi, d’une certaine manière. A l’inverse la théorie libertaire et notamment destituante “pluriverselle” [8], basée sur la différence, le local et l’autonomie beaucoup moins.
Le résultat est un sentiment de vertige et d’accélération. C’est ce qui explique que la principale et la plus récurrente réponse que l’on entend pour justifier le retour en grâce des forces de gauche autoritaires est ce contexte d’urgence auquel nos cadres de pensée ne semblent plus en mesure de répondre. En effet, face à nos ennemis (libéraux et fascistes) que l’on se fantasme d’ailleurs souvent comme unis, il n’y aurait plus le temps de se quereller au sein d’un supposé même camp : anarchistes, écologistes, décoloniaux, trotskystes, autonomes, léninistes… Il faudrait « faire bloc » – c’est-à-dire se rallier derrière ceux qui semblent les plus forts, les mieux organisés, les plus visibles. Dans ce contexte, la France Insoumise et Mélenchon sont des figures certes imparfaites mais rassurantes. Ils ont su récupérer une partie des colères de la dernière décennie en reprenant les mots d’ordres et symboles « anti-système », jusqu’à se présenter comme une « gauche de rupture » tout en conservant un programme social-démocrate [9] .
Or il faut toujours se méfier de ce genre de chantage : « Quel que soit le parti qui la brandit, l’urgence, comme mandat à agir, est une manœuvre. Une manœuvre pour enrôler l’adversaire et le soumettre à son propre agenda. Et à ce jeu il y a peu de doute sur qui aura les moyens de gagner à la fin. Du côté des mouvements populaires, l’urgence à agir est toujours un tremplin vers l’éparpillement des forces et leur épuisement à brève échéance. » [10]
Ce n’est pas un hasard si l’urgence est aujourd’hui convoquée par toutes les forces politiques qui avaient été discrédités par le mouvement de la dernière décennie : les fascistes briguent le pouvoir pour sauver in extremis la civilisation de l’homme blanc ; les libéraux s’y accrochent pour nous préserver de l’arrivée des fascistes et sauver leur forteresse de luxe encerclée de toute part ; et enfin la gauche auto-proclamée radicale qui promet aux mouvements populaires que la seule manière d’éviter ces périls consiste à lui déléguer ce même pouvoir. Si ces trois catégories ne sont pas à mettre sur le même plan, elles partagent l’urgence comme moteur de l’élection.
UN CHEVAL DE TROIE NOMMÉ CAMPISME
Ce contexte d’urgence et de crises a donc permis un retour de thèmes jusque-là mis de côté par le vent libertaire des séquences précédentes. Le premier d’entre eux est apparu, par l’international, à travers un débat qui s’est installé ces dernières années au sujet du “campisme”. Un mot qui désigne, en résumé, un positionnement issu de la guerre froide qui considère que tout adversaire de l’Occident – dirigé par les Etats Unis – doit être soutenu pour défaire son hégémonie dans l’ordre mondial. Quels que soient ses agissements contre son propre peuple ou prolétariat ou vis-à-vis d’autres nations.
En France, ces courants avaient pratiquement disparu lors de la dernière décennie, écartés comme d’autres résidus staliniens du XXe siècle par des événements de plus en plus difficiles à faire entrer dans ses grilles de lecture [11]. Mais au gré de l’évolution de ces situations telles que l’intervention militaire occidentale en Libye, la militarisation de la révolution en Syrie, le début du génocide à Gaza et encore plus récemment l’intervention impérialiste américaine au Venezuela, ces positions ont repris du poil de la bête.
Ses principaux relais, à différents degrés, issus d’une partie de la gauche anti-impérialiste et décoloniale, se sont retrouvés ces dernières années à explicitement ou implicitement défendre un certain nombre de positions découlant d’une lecture binaire et simplifiée du monde qui s’exprime de différentes manières :
- Par le soutien plus ou moins assumé à « l’axe de la résistance » (Hezbollah, Assad, Iran, les Houthis au Yémen) dans la lutte contre Israël et les États-Unis qui s’accompagne d’un oubli majeur : ces mêmes forces ont réprimé ou écrasé les révoltes et causé des centaines de milliers de mort en Irak, en Syrie, au Yémen, en Iran et au Liban ainsi que des millions de déplacé.es depuis quinze ans, tout en nourrissant leurs propres ambitions expansionnistes et coloniales, notamment dans le cas iranien.
- Un silence persistant qui entoure les violences des régimes non occidentaux : impérialisme chinois en Afrique ou en Asie, génocide des Ouïgours ou répressions de révoltes populaires (Syrie, Hong Kong, Liban, Biélorussie, Soudan, Iran, Venezuela), toutes disqualifiées au mieux comme “libérales” et au pire comme complots occidentaux.
- S’y ajoute le relais des discours du Kremlin (et désormais de Trump) imputant la responsabilité de la guerre en Ukraine à la stratégie d’encerclement de la Russie par l’OTAN et refusant de voir dans ce conflit une agression coloniale et des aspirations impériales. La défaite de l’Ukraine est même parfois souhaitée pour accélérer la défaite de l’Occident.
- Enfin, cette vision géopolitique du monde néglige les convergences idéologiques et collaborations effectives entre néo-fascismes russes, américains, israéliens, indiens ou européens, occultées par une gauche radicale encore prisonnière d’une lecture anti-impérialiste du 20e siècle et strictement économiste/géopolitique des relations entre puissants.
En plus d’un contexte contre-révolutionnaire propice au retour de ces discours, ceux-ci bénéficient (hors de la France pour l’instant) du soutien direct de certains régimes ou personnalités, à l’image de Roy Singham, une sorte de George Soros de « l’autre bloc », milliardaire américain installé à Shanghai, qui finance divers groupes, médias et syndicats de la gauche radicale aux USA, en Afrique du Sud, Inde etc. pour diffuser une propagande pro-Chinoise et pro-Russe sous couvert de soutien à la Palestine, à Cuba au Venezuela ou d’autres causes anticoloniales et anti-impérialistes. [12] Cette stratégie, déjà utilisée par la Russie via Russia Today [13], trouve une nouvelle force avec les réseaux sociaux, où prolifèrent pages et influenceurs partageant ce confusionnisme — de Redfish et Africa Stream à Shahin Hazamy, Kemi Seba ou autres — mêlant anti-occidentalisme et soutien à des régimes autoritaires. Jeux dangereux pouvant aller jusqu’à l’antisémitisme et le conspirationnisme (des traits caractéristiques des positions de l’extrême droite), comme l’illustre le cas de Dieudonné ou du rappeur Freeze Corleone.
Dans les milieux libertaires et radicaux français, l’influence de ces discours a longtemps été sous-estimée. Beaucoup de militantes, peu formées ou concentrées exclusivement sur les enjeux franco-français, ont négligé les avertissements venant des personnes et collectifs issues des géographies concernées : d’Iran, de Syrie, ou d’Ukraine par exemple. Ces questions vitales pour ces dernier.es, ont souvent été reléguées à de simples “querelles de milieu” par les militant.es blancs. [14] Sans comprendre qu’ils étaient au contraire annonciateurs de débats stratégiques structurants aussi bien à l’échelle internationale que locale, pour les années à venir.
LUTTES DÉCOLONIALES ET LUTTES INTERNATIONALISTES
L’internationalisme est intimement lié aux réalités locales, d’autant plus dans un pays comme la France au passé et présent colonial et où nombre d’habitantes ont des identités et des liens dépassant le cadre strict de la nation française avec des histoires, des luttes et des oppressions multiples. Les événements récents sont là pour le rappeler : génocide en Palestine, révoltes anti-françaises au Sahel, révolte en Kanaky, assassinat de Nahel, tous ont ravivé les blessures coloniales et la mémoire des dominations occidentales chez les populations non-blanches ou issues de l’immigration postcoloniale.
Ces dernières sont parmi les segments de la population qui ont le plus participé au mouvement pour la Palestine. Mais malgré un point d’évidence souvent partagé sur le refus de toutes les formes de sionisme (ce qui était loin de l’être au sein du reste de la société) le combat pour la fin du génocide et la libération de la Palestine a aussi agi comme un révélateur de tensions latentes entre différentes générations issues de l’immigration et de l’exil vivant en France et en Occident.
En effet, pour plusieurs militantes français.es issues de l’immigration, la lutte prioritaire découle de l’oppression vécue : racisme structurel, islamophobie et rapport colonial toujours omniprésent en France. La Palestine devient alors le reflet amplifié de ces injustices quotidiennes : un combat à la fois contre l’ordre mondial occidental, contre l’État français complice et contre la persistance des rapports coloniaux internes. Une Palestine, enfin, qui nous “retient” toustes dans le paradigme politique de la gauche radicale du 20e siècle comme lutte de libération nationale qui n’a pas “aboutie” et qui persiste donc malgré la fin des guerres de décolonisation tiers-mondiste du siècle dernier.
Lier et penser les luttes entre ici et ailleurs contient un potentiel émancipateur et une vision internationaliste forte, affirmant les liens entre certains combats de par le monde, mais le risque de continuer de penser la Palestine (ou toute autre situation) avec les mêmes lectures du 20e siècle (sans en faire la critique) et uniquement depuis son propre territoire (en l’occurrence la France ou l’Occident) fige (avec exotisme, soit-il “radical”) les combats politiques et les dynamiques sociales des pays des sud dans un ordre du monde partiellement révolu. Le combat décolonial, de fait révolutionnaire et transnational, devient une posture stratégique identitaire dès qu’il laisse primer le contexte national qui, dans certains cas, va jusqu’à nier ou faire taire les enjeux locaux des pays du sud (corruption mafieuse des élites nationales, autoritarisme des gouvernements, répression et violence sociale au nom des traditions, etc.) au nom des combats anti-racistes ou décoloniaux à mener en Occident.
Au risque de reproduire alors le geste de la gauche blanche du XXᵉ siècle, lorsqu’elle ignorait les luttes des “indigènes” au nom de la lutte de classe. La négation du combat de l’autre dès lors qu’il est jugé comme une distraction (ou sujet à l’instrumentation contre) de son propre combat prioritaire, participe à ce que l’on pourrait appeler une boucle occidentalo-centrée où finalement, au nom des luttes décoloniales et anti-impérialistes, on se retrouve dans une situation où les enjeux de l’Occident dominent sur les luttes et oppressions vécues des peuples du Sud. Cette position qui se justifie en général par le devoir de “combattre son propre impérialisme” est renforcée par un soutien de certains militant.es blancs motivé par la culpabilité devant l’expérience traumatique des indigènes de l’histoire et le présent du colonialisme occidental. [15]
Ce primat des oppressions et des luttes de l’Occident (même s’il est porté en partie par des personnes issues de l’immigration) sur celle du Sud, a parfois produit des frictions avec une seconde catégorie d’exilées arrivées récemment en Europe, fuyant guerres, révolutions défaites, répressions ou crises économiques et pour qui le terrain de la lutte est double : les pays d’accueil, leur racisme structurel et les difficultés matérielles innombrables certes mais aussi les pays d’origine, dont le combat reste inachevé. La question coloniale s’y pose alors différemment : beaucoup ont fui des pays décolonisés depuis longtemps, et où l’indépendance a été confisquée par des régimes autoritaires se revendiquant souvent de l’anti-occidentalisme, voire de l’anti-impérialisme. Si les rapports néo coloniaux persistent et sont souvent nommés, l’adversaire principal est considéré comme se trouvant à l’intérieur du pays lui-même, que cela soit le pouvoir local ou les ingérences régionales qui l’entourent [16].
Ces débats ont alors mis en lumière deux tensions profondes auxquelles une politique révolutionnaire doit se confronter : d’une part, les articulations parfois complexes entre les luttes locales et les luttes internationalistes [17]. Et de l’autre, le fait que la géopolitique peut diviser très facilement des causes justes (les résistantes palestinien.nes soutenues par l’Iran et les révolutionnaires syrien.nes qui ont été écrasés par le même régime iranien par exemple) et ce d’autant plus quand la guerre prend le pas sur la politique.
Si ces débats ont souvent été mal ou peu compris au sein des milieux majoritairement blancs, ils ont mis sur la table des enjeux internationalistes et décoloniaux auparavant ignorés et donc méconnus. Les militant.es issus de ces histoires et qui ont participé au soutien avec la Palestine se sont alors divisés en au moins deux attitudes :
- La première mue à la fois par l’urgence du génocide, la montée du racisme et de l’islamophobie en France, la fascisation de la société, le désir de tisser de nouvelles alliances et le sentiment d’appartenir à des milieux peu connectés à des personnes non-blanches a poussé un certain nombre de militants, notamment libertaires, à suivre les voix majoritaires du mouvement pro-palestinien et de ce qu’il reste de l’anti-impérialisme. Cela malgré des positions générales les opposant (soutien au régime iranien d’une partie d’entre eux, analyse uniquement géopolitique et economiste du monde, hiérarchisation des luttes, etc.). Avec tantôt une attitude suiviste (car moins concernés et ne comprenant pas bien les désaccords) tantôt l’ambition d’infléchir ces lignes depuis l’intérieur.
- La seconde, influencée par des exilées ayant fui les régimes soutenus par certains campistes, défendait une intervention dans le cadre du mouvement pour la Palestine depuis des positionnements clairs et refusaient les alliances politiques avec des groupes ou individus défendant des positionnements cautionnant ou minimisant les dictatures et crimes de masses. Défendant plutôt la mise en place d’un rapport de force interne au milieu militant affirmant : pas d’alliance sans clarification préalable. Reprochant aux premiers, par leur choix, de rompre la possibilité d’un tel rapport de force.
L’un comme l’autre de ces choix a connu ses limites : le premier, s’est imposé au sein de la gauche radicale mais malgré une volonté d’unité à partir du plus petit dénominateur commun (fin du génocide et antisionisme) n’est parvenu ni à construire un mouvement puissant de la même façon que dans plusieurs autres pays occidentaux, ni à infléchir les lignes les plus problématiques de leurs allié.es [18]. Le second, rappelant la difficulté de mener le combat sur plusieurs fronts, fut incapable, de construire ce rapport de force durable et public dans un terrain hostile ; entre la répression juridique et médiatique du mouvement palestinien et les postures moralistes au sein du mouvement jugeant néfaste toute critique interne. Ainsi, cette position s’est cantonnée à des interventions critiques épisodiques et un travail politique non-public ayant finalement peu d’impact sur la situation immédiate.
“LES MAINS SALES” DU PRAGMATISME
Dans ce contexte d’extrême violence propre aux luttes décoloniales comme celle pour la libération de la Palestine, un certain nombre de conceptions présentes dans les espaces militants libertaires, féministes ou queer ont été ainsi ébranlées et des thèmes comme la hiérarchie entre les luttes ou celle du pragmatisme politicien ou encore le désir d’hégémonie [19] sur le champ militant ont fait leur retour.
Loin de se cantonner à des contextes extrêmes comme la Palestine, ce retour est nécessaire selon certains militants issus de l’extrême gauche traditionnelle, non seulement pour répondre aux différents visages de l’urgence (fascisme, guerre, colonialisme) mais aussi à cause des défaites des mouvements de luttes de la dernière décennie. Défendant parfois la nécessité de “se salir les mains” entendre : soutenir des forces opposées à nos positions sur le long terme (idéologiquement ou stratégiquement) mais défendant nos intérêts sur le court terme. Pour eux, l’efficacité et l’urgence priment alors sur la cohérence entre les moyens et les fins et sur le besoin d’élaborer une politique révolutionnaire autonome. La suite est classique : nous avons besoin d’une élite éclairée, une avant-garde [20], consciente de tous ces enjeux et capable de diriger la bataille (souvent sans soldats ni arme).
Ces prétendants à l’avant-garde reproduisent souvent l’une des deux erreurs suivantes (parfois les deux) :
1 : Elles ne partent souvent pas du mouvement réel (de fait complexe) et d’une recherche sérieuse sur ses dernières émergences révolutionnaires, mais de leurs propres théories et présupposés et font en sorte, par la suite, de reforger le réel selon leur idéologie. Ils n’ont alors souvent que deux objectifs : convaincre pour recruter.
2 : Sans organisations ni militants de terrain, elles ne représentent souvent qu’elles-mêmes. Dans cette situation, comme Gramsci le mettait déjà en avant au début du XXe, en l’absence de parti révolutionnaire, c’est-à-dire de force militante capable d’incarner des stratégies dans la réalité et pas seulement dans le discours, le rôle d’avant-garde reste entre les mains de médias et d’intellectuels radicaux. Le problème avec cette situation est que même les meilleurs médias (ceux les plus proches du mouvement réel) ne seront jamais des partis formels. Le travail intellectuel et de propagande, aussi fondamental soit-il, ne remplace pas le travail de terrain et la construction du pouvoir populaire. C’est-à-dire l’ancrage quotidien, la construction longue d’une confiance entre les habitant.es d’une ville ou d’un quartier, le corps mis en jeu pour bloquer une route ou pour cultiver un champ, le travail difficile pour trouver des formes organisationnelles adéquates, etc.
Pour les militants correspondant à cette seconde limite, la situation de faiblesse et le retard pris sur la construction d’un parti ainsi qu’une certaine fainéantise pour y remédier soi-même (c’est indéniablement un travail bien plus laborieux et fastidieux que la production de discours), amènent logiquement ces défenseurs du pragmatisme à soutenir les forces les plus en avance selon eux sur leurs objectifs principaux :
- à l’échelle nationale, la construction effective d’une force à même de conquérir le pouvoir, soit le soutien à la France Insoumise.
- à l’échelle internationale : la lutte contre l’impérialisme américain et donc le soutien à l’axe de la résistance, la Russie ou la Chine. Option encore plus “pragmatique” car soutenant des forces aux projets politiques censés être opposés aux leurs [21].
L’hypothèse de la lutte armée en Occident ou alors d’une grève générale révolutionnaire s’étant dissipée à leurs yeux, le retour d’une gauche autoritaire se conclut donc logiquement par un virage réformiste. Ailleurs dans le monde aussi, fatigue, découragement, impuissance, manque d’ancrage populaire et échec des stratégies passées ont convaincu nombre d’anciens révolutionnaires de monter dans le train des forces qui semblaient visiblement les plus en avance pour la prise de pouvoir de l’Etat — celui des forces progressistes institutionnelles. Ce fut le pari qui en a poussé un grand nombre à suivre corps et âmes Podemos, Syriza, le Frente Amplio au Chili, Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn.
Sans solution de repli, la suite est connue : ces expériences ont rallié une partie des déçus des révoltes [22], avant de se briser sur les limites structurelles du réformisme dans un contexte de capitalisme tardif, renforçant le désenchantement et retardant, au côté de la crise de la pensée libertaire, l’émergence d’un véritable mouvement révolutionnaire.
ETHIQUE, STRATÉGIE ET VICTOIRES
Les militants de la gauche autoritaire qualifient souvent les positions de leurs opposants de moralistes, libérales [23] ou idéalistes et tendent à confondre différentes choses pour imposer leurs hypothèses.
La première d’entre elles consiste à mélanger morale et éthique [24]. L’éthique n’est un luxe que quand elle est pensée indépendamment de la stratégie. Car à l’intérieur d’un mouvement par exemple, prendre soin des relations au sein de nos espaces ou avec les autres collectifs, traiter correctement les agressions, refuser les chefs tout puissants ou la bureaucratie, quand ils ne se transforment pas en dogme, ne sont pas des principes paralysant mais des conditions pour bâtir des bases durables et envisager des espaces révolutionnaires sur le long terme.
Il en va de même pour un internationalisme (transnational comme local) qui cherche le commun entre les luttes du monde, tente de combattre les divisions entretenues par les empires et de créer des ponts autant à l’extérieur qu’à l’intérieur de nos propres géographies. C’est ainsi qu’est né et s’est développé l’internationalisme ouvrier au XIXe et au XXe siècle (et donc le mouvement communiste), en essayant de briser la concurrence entre les ouvriers dont les intérêts semblaient divergents dans l’immédiat. Que ce soit dans une même nation (entre travailleurs immigrés et ceux arrivés avant) ou entre les ouvriers de différents pays comme la France et l’Angleterre à l’époque par exemple. Aujourd’hui, si la tâche est tout sauf simple, il s’agit de relier les différents fragments des marges localement comme transnationalement — peuples en lutte, exilées récents, descendants de l’immigration, prolétaires blancs- ainsi que dissidentes des centres. Non par éthique mais en tant que nécessité stratégique pour construire une force réellement ambitieuse et durable. C’est ce que nous appelons tendresse révolutionnaire : la rencontre entre la stratégie et l’éthique. Une rencontre et une approche faites de frottements, de difficultés et parfois de contradictions, mais qui se refusent à nier le combat de l’autre.
Ce qui relève de l’idéalisme néanmoins sont les positions qui consistent à nier les contraintes et obstacles matériels : guerre, survie, répression, racisme et les priorités, dilemmes et contradictions qu’elles instaurent. Et à l’inverse du cynisme (et une erreur stratégique sur le long terme) de s’y résigner pour construire une politique excluante pour une partie des marges. La politique révolutionnaire consistera toujours selon nous, à partir du réel pour essayer de le transformer radicalement. Et malheureusement, personne n’a encore trouvé de raccourci pour y parvenir.
Le second artifice (ou erreur) de cette position est de, tout comme la contre-révolution, taire les acquis et les victoires de la dernière décennie : les révoltes et les pratiques libertaires n’ont pas démontré leurs faiblesses. Au contraire, la radicalité et le renouvellement de tactiques et de formes d’organisations que nous avons vécu aux quatre coins du monde ont prouvé leur capacité à remporter des victoires là où le réformisme et les vieilles stratégies de gauche en étaient totalement incapables depuis des années. Comme le disait une camarade chilienne après 2019 : « la revuelta a obtenu en 30 jours ce que 30 ans de réformisme n’a jamais réussi à faire : une constituante » [25].
Certaines de ces victoires furent d’échelle réduites mais durable (victoire contre l’aéroport de NNDL ; prises de territoires au Chiapas Zapatiste ou au Rojava) et d’autres d’ampleur mais souvent de courte durée (définancement de la police aux USA, fin de la taxe et prime pour les Gilets jaunes, chutes innombrables de gouvernement et de dictatures, etc.). Auquel il faut ajouter l’amélioration de la vie de centaines milliers de personnes par des changements de quotidien profond, que cela soit par la diffusion de pratiques autonomes, communiste, feministe ou queer [26].
Ces victoires, de différentes natures, restent donc partielles, mais si nous voyons ces 20 dernières années comme la naissance d’un mouvement de long terme et non pas comme une séquence fugace de colère et son reflux comme sa fin, il nous faut les cultiver et nous appuyer sur ce qu’elles nous disent afin de les améliorer et d’en dépasser les limites indéniables.
LE DÉPASSEMENT PARTIEL DES SOULÈVEMENTS DE LA TERRE
Justement, parmi les expériences qui se sont construites depuis nos acquis et nos succès plutôt que contre eux, le cas des Soulèvements de la Terre (SLT) est parlant.
Fait quasiment inédit en France, une organisation publique et de large ampleur est parvenue à émerger du mouvement libertaire (au croisement de l’autonomie et l’écologie radicale). En quelques années, les SLT sont parvenus à sortir des impasses qui freinent la construction d’un mouvement de masse radical et à exister en dehors des moments de soubresaut, que ce soit ceux spontanés des marges ou ceux décidés par les organisations traditionnelles de gauche. Née directement de plus d’une décennie d’expériences autonomes – et notamment de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes – l’organisation a su contourner les dogmes qui paralysaient le milieu anti-autoritaire : refus de l’organisation, fétichisme de l’horizontalité, rejet de la stratégie.
En quelques mots, on peut rappeler qu’un groupe central conséquent est chargé de la réflexion stratégique et tactique, des alliances et de l’élaboration théorique du mouvement mais qu’en même temps, plus d’une centaine de comités locaux (plus ou moins dynamiques, bien sûr) sont dotés d’une autonomie réelle. Enfin des instances de rencontres de l’ensemble du mouvement pour l’élaboration collectives sont proposées régulièrement pour étendre la réflexion stratégique. De plus, ne cherchant pas à être hégémonique (mais plutôt à avoir un rapport de force suffisant, ce qui est très différent) ils ont réussi à composer et/ou agréger autour d’eux de nombreuses autres forces, luttes locales, organisations, intellectuels, etc. En témoigne la capacité de proposer des manifestations et actions directes de masse lavec leurs propres mots d’ordre et à travers une diversité des pratiques assumées (offensives comme non-violentes).
Si le terrain a été préparé par la ZAD, le mouvement autonome et les Gilets jaunes, les SLT ont franchi un cap décisif sur au moins 3 points :
- En légitimant l’offensivité et le sabotage (désarmement) dans le champ écologique et militant et même au-delà désactivant la partie “morale” du débat sur la violence.
- A partir d’une forme organisationnelle nouvelle, ils sont parvenus à mutualiser les forces de l’autonomie et de l’écologie (logistique, tactiques, intelligence collective) et à les concentrer sur des points saillants. Ils ont transformé des forces éparses, en une force collective, au moins de façon momentanée et capable de peser sur le plan national.
- En diffusant une culture de l’autonomie à une large échelle.
Ces avancées ont offert à l’autonomie un saut d’échelle inédit, démontrant sa capacité à produire de la puissance collective concrète – un potentiel révolutionnaire encore limité, mais désormais tangible.
Le succès attire naturellement les critiques. Certaines, venues du milieu libertaire, portent sur la verticalité, la centralisation, ou une communication jugée trop triomphaliste. On peut trouver ces critiques légitimes si elles sont formulées en reconnaissant les succès et la difficulté d’une telle entreprise.
Cependant toute organisation vivante doit pouvoir s’auto-évaluer sans sombrer dans la dénégation ni le dogmatisme. Les SLT eux-mêmes ont entamé ce travail dans Premières Secousses – un rare exemple d’auto-évaluation publique d’organisation rappelant les pratiques zapatistes, à l’opposé des pratiques traditionnelles de la gauche autoritaire toujours prompte à s’auto-justifier.
De notre côté, après 4 ans d’existence nous reconnaissons trois limites principales à souligner :
1- Une difficulté à intervenir dans le mouvement réel : lors des révoltes de Nahel, des mobilisations agricoles ou du mouvement des retraites, les SLT ont peiné à s’adapter à des dynamiques spontanées, imprévues. Leur organisation, efficace dans leur propre calendrier, s’est révélée peut être trop lourde pour répondre à la spontanéité de mouvements imprévus ;
2- L’enfermement dans la question écologique. Le choix de l’écologie comme levier principal a permis une montée en puissance rapide, mais limite la transversalité du mouvement. Or, l’écologie – malgré ses avancées – reste encore un champ socialement homogène (encore plus que l’autonomie), éloigné de certaines classes populaires qui rend difficile le changement de cap. Les tentatives de se réorienter semblent pour l’instant plutôt artificielle et on a du mal à voir de quelle façon elles s’inscrivent dans une stratégie plus large.
3- Les ambiguïtés du “pari de la composition” : cette stratégie – permettant de dépasser les antagonismes stériles et de construire des alliances larges, y compris avec des partis, syndicats ou élus – a été féconde quand le rapport de force était en leur faveur et sur leur terrain, soit l’écologie. Or cette approche comporte un risque : la dilution éthique et stratégique, notamment quand il s’agit des enjeux que le mouvement maîtrise peu (les questions géopolitiques ou les enjeux anti-racistes). Sans boussole claire, la “composition” peut tourner à la tactique opportuniste ou conduire à la vassalisation face à des forces plus puissantes.
Au-delà du cas des SLT, ces enjeux mettent en lumière à quel point le moment politique dans lequel nous nous trouvons est crucial et nous place face à un dilemme qui concerne l’ensemble du mouvement libertaire en France :
Faut-il poursuivre la construction patiente d’une force révolutionnaire autonome (y compris de la gauche institutionnelle) enracinée dans les pratiques du terrain et les soubresauts du mouvement réel en refusant le chantage à l’urgence au risque de paraître naïfs et de se faire écraser par les menaces innombrables qui se profilent à l’horizon ? Ou faut-il « faire bloc à gauche » pour tenter de retarder les menaces en se repliant sur des mots d’ordres classiques mais dont on peine à voir les matérialisations pratiques au-delà des cercles militants : antifascisme, anti-impérialisme, union de la gauche, convergence des luttes ?
Selon nous, des alliances tactiques avec des forces qui font des choix différents, que ce soit une politique avant-gardiste et autoritaire qui part du haut vers le bas ou réformistes défendant des changements graduels de la société par la prise de pouvoir électorale ne sont pas impossibles. Une alliance a lieu justement entre des forces qui ne sont pas d’accord sur tout. Mais cela implique aussi d’être clair sur la stratégie poursuivie en faisant ces alliances, de poser des conditions propres à nos aspirations et d’en mesurer les risques. Enfin, et c’est ce que pourrait permettre une stratégie de la composition au-delà de ses fonctions tactiques : composer avec des forces différentes en espérant que cela permettra de transformer nos “alliés” sur les lignes qui nous semblent les plus problématiques (le blanchiment des dictateurs par exemple) tout en reconnaissant aussi là où ils peuvent nous faire bouger (comme sur les enjeux de décolonisations par exemple).
Pour revenir aux SLT, peu importe le choix qu’ils prendront, si on se place sur l’échelle plus large et plus longue de la construction de cette force révolutionnaire qui nous manque, nous pouvons dire qu’ils ont déjà réussi à franchir une étape. Au sens où ils ont brisé plusieurs plafonds de verre des milieux autonomes en déplaçant le cadre de ce qu’il est possible de dire et de faire. Pour y arriver, ils ont dû prendre des risques, subir les foudres d’un milieu conservateur et enfin faire face à une intense répression. Au-delà du cas spécifique de leur organisation, ils ont permis à l’ensemble de l’autonomie de franchir un cap, un saut d’échelle que nous retrouverons tôt ou tard et qu’il ne tient qu’à nous de prolonger et d’approfondir en s’appuyant sur les apprentissages, aussi concernant les propres difficultés qu’entraînent un tel dépassement.
POUR NE PAS FINIR DANS LES ÉGOUTS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION
Il faut prendre au sérieux ce retour de la gauche autoritaire. Il répond à des affects d’impuissance et de perte de sens qui cherchent des figures tutélaires et des formules faciles pour se rassurer face aux précipices devant nous. Face à l’horreur du monde et à nos déceptions, comment continuer sans continuer à perdre ? Dans une telle période, il est normal de se poser cette question. Et si plusieurs des réponses évoquées dans ce texte nous semblent simplistes et court-termistes, elles mettent en lumière les faiblesses et défis de notre camp.
Ces vingt dernières années ont été marquées par la naissance d’un mouvement puissant et créateur qui a explosé de nombreuses digues dressées notamment par ce qui reste de la vieille gauche du 20e siècle. Ce faisant, soulèvements populaires et mouvement libertaire (autonomes, anarchistes, écologistes, féministes, queer etc.) ont réussi à nouveau à faire trembler les puissants. Mais le backlash, marqué par la contre-insurrection, la guerre et les crises est brutal. Dans un tel contexte, une large partie de ces mouvements se sont trouvés isolés et, hors des moments d’intensités, n’ont plus été suivis par le gros de la société. Péché d’idéalisme et de manque de réalisme nous diront certains. Et ils n’auraient peut-être pas tout à fait tort. Ce moment de reflux, dès lors, peut servir à la recomposition et au réajustement pourrait-on considérer.
Dans un tel moment, une première erreur consisterait à s’obstiner dans nos approches et théories politiques sans être modifié par les événements du monde ce qui nous pousseraient indéniablement à nous enfermer dans des micro-milieux et à mépriser ceux qui ne font pas ce choix : “les gens”. Le type d’élitisme qui a fait rater les GJ à certain.es et qui provoque la paralysie au contact des personnes “normales” qui regardent Netflix, s’en fichent de prendre l’avion et ne savent pas utiliser l’écriture inclusive. Au contraire, les expériences passées et contemporaines qui sont allées le plus loin sur le terrain révolutionnaire sont justement celles qui ont mené une recherche sérieuse afin de fusionner idées et pratiques venant du bas avec des stratégies révolutionnaires partisanes [27].
L’erreur inverse, mais qui partage la même position surplombante est, par réaction, de revenir à un excès de pragmatisme et de cynisme qui ne cherche qu’à administrer le réel plutôt que de le transformer. En recyclant de vieilles recettes qui ont déjà prouvé les catastrophes auxquelles elles mènent. Si cela n’est pas toujours visible dès le départ, s’obstiner dans de telles positions risque de faire se rapprocher de plus en plus de certaines stratégies propres à nos ennemis : autoritarisme, anti-féminisme/wokisme, mépris du peuple, realpolitik, effacement de la mémoire de nos combats et de nos morts, etc. Il existe un vrai risque, en agissant de la sorte, de se mettre à nager à contre-courant de notre propre mouvement. Jusqu’à se trouver, un beau matin, à barboter dans les mêmes eaux que nos adversaires : dans les égouts de la contre-révolution.
Au contraire de ces deux options, nous pensons qu’il nous faut rester à l’intérieur de ce qui a émergé dans le mouvement réel et reprendre la vague depuis notre propre force. Celle qui est née dans les vingt dernières années ; celle qui continue à se vivre et se développer loin des projecteurs ; celle qui continue à éclater au grand jour et sans interruptions en Serbie, au Népal, en Indonésie, en Iran ! Celle, enfin, qui attend encore de se renforcer, de grandir, de s’affiner et bien sûr de se déployer dans les décennies à venir.
Les derniers soulèvements de la GenZ le démontrent à nouveau, les soulèvements populaires de notre temps sont bien différents – en termes de symboles, modes d’organisation ou slogans- de l’image que la gauche se fait de la révolution. Cela ne doit pas être un motif pour les ignorer, bien au contraire. La question qui demeure est de savoir comment les différentes générations peuvent se rencontrer, c’est-à-dire se transformer et se renforcer mutuellement, avec les quelques enseignements de celles et ceux qui ont déjà vécu le feu de l’insurrection et avec l’inventivité et l’audace de ceux et celles qui arrivent. Une des tâches des premier.ères est donc de se lier à ces nouvelles énergies révolutionnaires, non pour les encadrer, mais pour dessiner un plan ensemble. Et construire une force à même de le poursuivre.
Pour cela, nous sommes convaincus qu’il existe toujours une voie, (prenant le matérialisme pour point d’ancrage et l’idéalisme pour horizon [28]) périlleuse mais navigable qui nous permet de traverser la tempête tout en restant à flot. Cette ligne, il nous faut absolument continuer à la chercher, car c’est la seule qui mène à la révolution. Et la révolution est la seule issue heureuse à tout ce merdier.
Dans le prochain épisode : Comment tisser entre marges, générations et fronts ? Que garder de l’autonomie ? Comment quitter le « milieu » et retrouver le mouvement ? Que nous manque-t-il pour voir exister un véritable mouvement révolutionnaire en France ? Comment sortir de la dispersion et exister en tant que force autonome ? Et dès lors, quelle relation entretenir avec la France insoumise et la gauche ?
Lucas Amilcar
lucas_amilcar at riseup.net
Merci à H. car une grande partie des idées, élaborations et hypothèses de ce texte ont été co-construites au fil du temps. Je garde néanmoins la responsabilité des moins bonnes d’entre elles :).
Merci à A. pour m’avoir aidé à trouver le “ton” et à tous ceux qui ont relu et nourri ce texte.
[1] Avec tout le respect que nous devons à Joseph Déjaque, nous n’aurions certainement pas repris ces qualificatifs à notre compte tant leur opposition ne nous semble pas situer adéquatement la ligne de partage. Le problème d’une formation politique telle que la France Insoumise ne se cantonne pas à la hiérarchisation de son appareil tout comme l’attention à l’horizontalité formelle n’évacue jamais complètement le risque d’un renfrognement de l’expérience dans une bulle auto-référentielle. S’il fallait distinguer spéculativement l’hypothèse de gauche de l’option révolutionnaire, nous dirions qu’il y a d’un côté l’écrabouillement des moyens dans la fin, la dépendance au pouvoir institué et constituant, la croyance angoissée au monde tel qu’il va (même mal) et le surplomb de l’idéologie sur tout expérience. De l’autre, une certaine foi dans la puissance de l’expérimentation, la certitude que tous les rapports se bouleversent et l’absorption de toute fin dans les moyens, soit le déploiement d’une perception éthique du réel.
[2] Si, à gauche, une bonne partie de cette tendance est habituellement englobée sous le terme de marxiste-léniniste ou seulement léniniste, tous les marxistes-léninistes ne défendent pas pour autant une vision autoritaire de la politique révolutionnaire. Le NPA en est un bon exemple, si le parti est ancré dans la tradition marxiste-léniniste, il se différencie par une recherche de fonctionnement et un projet démocratique. La pensée de Daniel Bensaïd en est un bon exemple qui emprunte et reste en dialogue avec la pensée libertaire.
[3] Peut être que le cas de la page Instagram “fight for the future”, à l’origine se référant à l’anarchisme pour finir récemment avec des photos de Mao est une des plus parlante.
[4] Nous proposons la lecture des excellents travaux de Rodrigo Nunes notamment “Neither Vertical nor Horizontal”, le très bon article de Hanane Al Jouri : https://lundi.am/Pieges-et-principes-de-l-horizontalite ou encore le texte intéressant sur la victoire de la ZAD : https://lundi.am/considerations-sur-la-victoire-et-ses-consequences-depuis-la-zad-de-notre-dame, qui tous trois partent d’une recherche libertaire et révolutionnaire pour penser la question de l’organisation, du leadership, du pouvoir et de la victoire.
[5] Un référendum avait alors voté à 61% contre les mesures d’austérité demandées par l’Europe mais finalement acceptées par le gouvernement.
[6] Prenons l’exemple de la désertion telle que défendue par le comité invisible. Cette idée, pour beaucoup de personnes, n’est pas appropriable car elle est coupée des conditions matérielles réelles et singulières. Comment « déserter » quand on doit envoyer de l’argent à sa famille tous les mois, qu’on a des parents malades et/ou des enfants à l’école. Habiter dans un squat, vivre du vol et de la débrouille peut apparaître comme une alternative séduisante pour une catégorie sociale très déterminée mais pas au-delà, c’est-à-dire par pour la majorité de celles et de ceux à même de constituer quelque chose comme un mouvement révolutionnaire. Si « déserter » implique de se désaffilier autant que possible de ce par quoi l’organisation de la vie nous tient alors il faut aller au contact de toutes celles et ceux qui n’en peuvent plus afin de formuler des possibles en phase avec la diversité des existences matérielles et affectives..
[7] Le cas du pouvoir populaire esquissé aussi bien au cœur des révoltes en Syrie ou au Soudan que par des organisations révolutionnaires comme le PKK ou l’EZLN en font partie. Ils seront évoqués plus longuement dans le dernier texte de cette série.
[8] Concept issu des mouvements décoloniaux d’Amérique latine, c’est l’appel pour une forme d’universalisme de la multiplicité, où certains principes communs seraient partagés mais déclinés selon les cultures, formes et pratiques très différentes : construire « un monde fait d’une multitude de mondes » disent les zapatistes.
[9] C’est un exemple typique de récupération des affects “rupturiste” ou “révolutionnaire” issus des révoltes, au profit d’une politique qui ressemble davantage à un réformisme socialisant (même si il répondait à toutes ces promesses) qu’à un quelconque bouleversement – Sauf à penser effectivement qu’une 6e République peut être proclamée en cas de victoire de LFI et qu’elle signifierait un véritable moment de rupture révolutionnaire, ce qui sera discuté dans le 3e volet de cet article.
[10] Manifeste internationaliste, chapitre 3 « Trouver le frein d’urgence »
[11] Les révoltes à Hong kong, en Ukraine, en Syrie, en Libye ou en Iran ont eu lieu contre des régimes souvent considérés par ces analyses comme anti-occidentaux ou anti-impérialiste donc sauf à se retrouver opposé à ces révoltes et à soutenir des régimes de plus en plus meurtriers, il était difficile de continuer à soutenir ces positions publiquement.
[12] Il est supposé financer notamment Code Pink, mouvement pro-palestinien et anti-guerre, mais également vecteur de propagande pro-chinoise — récemment présent à un congrès anti-guerre aux côtés de LFI et d’autres figures campistes, ou encore interviewé par Blast sans mention de son soutien au régime de Pékin.
Autre exemple : le Tricontinental Institute, dirigé par Vijay Prashad, intellectuel marxiste indien de renom, figure de l’anti-impérialisme mais aussi négationniste du génocide des Ouïgours.
[13] Qui mettaient en avant le black bloc et les GJ pour séduire la gauche radicale et les “anti-système” et car déstabilisant la France tout en faisant l’éloge du régime Russe.
[14] Une rhétorique semblable est souvent utilisée pour disqualifier ou minimiser les dénonciations d’agression sexuelle par exemple pour pouvoir se concentrer sur les enjeux “serieux” ou prioritaires. Ce qui explique en partie le cercle vicieux de l’homogénéité du milieu autonome incapable de prendre en considération les enjeux qui ne concernent pas directement la majorité de ses membres ou bien les personnes à sa tête.
[15] Lire notamment à ce sujet l’excellent Après la Défaite, la nouvelle idéologie arabe de Hamza Esmili. « Quoique d’affirmation décoloniale, cette conscience idéologique a pour principal lieu d’incubation l’Occident, ce qui l’institue comme une lutte interne portée, d’un côté, par des minorités en quête de reconnaissance et, de l’autre, par certaines franges de la société majoritaire œuvrant à redéfinir à nouveaux frais leur propre idéal du nous ».
[16] Les occidentaux, depuis l’Irak, n’envoyant que rarement des troupes d’occupation même s’ils financent des massacres, pillent et interviennent de façons plus ou moins directes dans à peu près toutes les affaires des pays de sud.
[17] La lutte contre l’islamophobie en France et le soutien à la révolution féministe en Iran par exemple (que le féminisme intersectionnel a pourtant résolu avec l’idée que de la France à l’Iran les femmes peuvent bien s’habiller comme elles veulent. Une position que les conservateurs des deux côtés tentent continuellement de fragiliser.
[18] lire https://communesbrochures.noblogs.org/les-allie-es-sont-partout/
ou moment représentatif : alors que nous assistons impuissant à la révolte en Iran et aux massacres commis par le régime iranien un nombre importants d’acteurs traditionnels (les plus jeunes ou récents défendent des positions souvent plus clairs) du mouvement décolonial ou propalestinien basé en Occident se mettent, sans surprise à minimiser les crimes commis, à nier la révolte et donc l’agentivité des insurgé.es qui seraient tous.tes manipulées par le Mossad ou les occidentaux. Rappelant ainsi le traitement de la révolution syrienne : un comportement qui va du mépris des morts, des blessures, des prisonniers, des exils jusqu’au négationnisme pur et simple.
[19] Si le mot a pris une tournure de plus en plus positive à partir de la redécouverte d’un auteur important comme Gramsci qui parle d’ « hégémonie culturelle » pour parler de la domination idéologique d’une classe sur une autre et ce avant tout pour la différencier des formes de coercition plus directes. Rappelons ce que signifie le terme à l’origine : « Une domination sans partage ». Ambition qui pose question au sein de son propre camp ou comme projet de société mais qui sied parfaitement à une vision autoritaire de la gauche.
[20] Attention, il faut se méfier aussi bien de l’avant-gardisme que d’une critique simpliste de l’avant-garde. La première a tendance à prendre le mouvement réel de haut et se convaincre du bien-fondé de sa propre idéologie et la seconde considère souvent toute prise d’initiative pour une volonté de pouvoir et de reniement des aspirations populaires supposément spontanées et se transforme en dogme paralysant empêchant de s’organiser vers un but défini. Nous pensons, comme nous le développerons dans le dernier volet, que la nécessité de s’organiser en noyaux de partisans (quelle que soit la forme qu’ils se choisissent) est l’un des enseignements des révoltes pour au moins deux raisons 1 : ne laisser à personne d’autre qu’aux pouvoirs populaires la possibilité de décider de “l’issue” de la révolte. 2 :assurer la continuité entre les marges mais aussi entre différents moments de révoltes afin de contribuer au tissage d’un mouvement révolutionnaire permanent.
[21] Nous nommons ce phénomène écart d’indulgence : plus l’espace en question est lointain, plus on sera indulgent sur nos principes. Exemple : en France tout ce qui est fasciste doit être combattu avec ardeur et violemment. Mais au Liban, en Iran ou en Chine, on est beaucoup plus souple avec ce qui pourtant ressemble sûrement le plus à du fascisme contemporain : régime iranien, chinois ou russe par exemple.
[22] À ce sujet, on peut lire le relativement mauvais If we burn qui en guise de conclusion de son “bilan” des révoltes des 20 dernières années conclut que finalement, il nous a manqué plus de Boric et Vallejo, soit des militants de partis à même d’utiliser les révoltes pour obtenir une issue politique et se faire élire. Ignorant totalement le fait que Boric n’a absolument rien amélioré aux conditions de vie des chilien.nes et a au contraire renforcé le pouvoir de la police, flexibilisé le travail, etc.
[23] Nous ne reviendrons pas en détail sur l’accusation de libéralisme mais nous pouvons cependant rappeler là où les libéraux placent le droit, la liberté individuelle et la propriété privée au centre, les libertaires fondent leur force sur l’égalité et l’autonomie. À la différence des libéraux comme de la gauche autoritaire, ils cherchent à conjuguer libération individuelle et collective, autonomie personnelle et commune.
[24] : la première impose des normes extérieures qui viennent d’une entité supérieure (État, clergé, institutions), tandis que la seconde naît d’une réflexion collective qui part d’en bas et de la situation, de notre rapport au monde et aux autres en se questionnant sur ce qui est juste et praticable.
[25] La suite d’ailleurs l’histoire nous est à présent connue. Le mouvement de révolte chilien (contre son gré à cause du COVID ou se stratégie alternative) en retournant dans le champ institutionnel a perdu à nouveau sa force : de la constituante à l’élection de Boric, toute deux furent incapable de répondre aux aspirations de la révolte. Et Kast était au bout du chemin.
[26] Les rares fois où ces 20 dernières années, des stratégies réformistes ont elle aussi abouti à des améliorations réelles de la vie de milliers de personnes (comme en Argentine avec la loi pour l’avortement, en Bolivie ou en Uruguay) celles-ci ont pu se réaliser grâce à la force d’un mouvement radical de base et d’ampleur. L’exemple de l’avortement en argentine est à ce titre particulièrement parlant : bien que la loi soit passé, d’innombrables médecins refusent toujours de l’exercer et les médecins qui le font sont souvent des personnes qui le faisaient déjà illégalement par le passé ou le font par conviction ou pression sociale. Rappelant qu’aucune réforme (surtout de gauche) ne peut être menée sans un appui réel d’un mouvement de base qui conserve une certaine autonomie plutôt qu’une allégeance avec les forces institutionnelles.
[27] On pense par exemple à des expériences comme la CNT-FAI espagnole, le mouvement kurde révolutionnaire (depuis 2003) ou encore les Zapatistes. Ces trois expériences sont (ou ont été pour la CNT) des organisations structurées et verticales avec des directions et ont toutes de leaders charismatiques : Durruti, Ocalan, Marcos et d’aspect hiérarchique. Pourtant, ils essayent d’ouvrir, selon les contextes et les possibilites, plusieurs espaces démocratiques. Ce qui les différencie principalement d’autres expériences que nous qualifierons d’autoritaires (les bolchéviques, les FARC ou les brigades rouges par exemple) est qu’ils ont mené une recherche libertaire, depuis les différentes manifestations du mouvement réel pour construire du pouvoir populaire.
[28] Matérialisme enchanté diraient certaine.s
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