« Le Mercosur, c’est un chiffon rouge absolu » : face à la colère des agriculteurs, le gouvernement joue la carte de la prudence
Temps de lecture : 6min

La Coordination rurale a appelé à des manifestations à Paris jeudi afin de protester contre le traité de libre-échange avec l’Amérique du Sud, en dépit de la fermeté affichée par les autorités.
Les tracteurs peuvent-ils rouler sous la neige ? C’est une question technique mais également politique. Face au mécontentement des agriculteurs qui ne diminue pas, le gouvernement doit-il craindre des manifestations d’engins agricoles jeudi 8 janvier aux portes de la capitale, avec un risque de blocages comme il y a deux ans ?
La Coordination rurale (CR) a maintenu son appel à défiler dans Paris malgré la fermeté affichée par les préfectures, qui ont interdit les convois, et la ministre de l’Agriculture. « On peut manifester mais on ne peut pas bloquer Paris, on ne peut pas bloquer Rungis, on ne peut pas dégrader », a affirmé Annie Genevard sur franceinfo. Mercredi, quatre tracteurs ont forcé un barrage dans les Yvelines pour se diriger vers la capitale.
Sur France Inter, le président de la Coordination rurale, Bernard Venteau, a répondu à la ministre. « S’il faut qu’on finisse même en sous-marin par la Seine, on va y arriver, on aura peut-être perdu des troupes, mais on arrivera dans Paris sur des lieux symboliques pour porter nos doléances », a déclaré le responsable syndical.
« Le gouvernement fait feu de tout bois »
A Matignon, Sébastien Lecornu suit la situation de près après sa rencontre mardi avec les syndicats agricoles. Juste avant Noël, il avait repris en main le dossier de la dermatose nodulaire. Son entourage avait prévenu dès le mois de novembre « qu’il aurait les dossiers agricoles dans le viseur ».
« C’est un élu local sur une terre rurale. Il a été le conseiller de Bruno Le Maire quand celui-ci était ministre de l’Agriculture. On a toujours su que ces sujets-là étaient délicats. »
L’entourage de Sébastien Lecornuà franceinfo
Ces derniers jours, le gouvernement a délivré quelques annonces susceptibles d’apaiser un peu cette colère. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a confirmé l’entrée en vigueur à partir du 1er janvier du nouveau mode de calcul des retraites agricoles sur les 25 meilleures années. Et dans une lettre adressée dimanche aux syndicats, le Premier ministre lui-même annonçait la suspension des importations de produits contenant des résidus de substances interdites en Europe.
Des gestes pas suffisants pour freiner la mobilisation, amplifiant ainsi le sentiment d’impuissance et d’incapacité à juguler ce mouvement. « C’est de la pipe. A-t-on vraiment les moyens de contrôler les produits importés ? Avec combien d’agents, quel budget ? C’est très flou. Le gouvernement est en retard sur le sujet agricole alors il tente de faire feu de tout bois », soupire le député des Républicains Julien Dive, à l’origine de la loi sur les retraites agricoles.
« Chez moi, la lettre du Premier ministre a été vécue comme une provocation par certains agriculteurs, car il n’y a rien de concret dedans. »
Julien Dive, député de l’Aisneà franceinfo
Dans l’entourage du Premier ministre, on balaye ces critiques, rappelant le fort investissement de Sébastien Lecornu ces derniers jours : « Les agendas se télescopent entre la dermatose, la PAC et le Mercosur. On aura beau avancer sur un sujet, ça n’ira jamais assez sur un autre. Ça ne doit pas nous empêcher de continuer à poursuivre le dialogue. »
Jean-Baptiste Moreau, ancien éleveur bovin et ex-député macroniste de la Creuse, regrette un manque de vision d’ensemble. « Je pense que ce qui manque c’est un cap, une vision. On attend que ça soit la profession qui donne des solutions, or je ne suis pas sûr qu’elle ait le recul nécessaire pour les donner », juge l’ex-député. « Le traité avec le Mercosur, l’épidémie de dermatose, ce sont des catalyseurs. Entre les fêtes, j’ai vu pas mal d’agriculteurs : ils expriment une colère qui couve depuis 10 ans. »
« Je ne sais pas ce qui va calmer cette colère »
Les irritants demeurent. La gestion sanitaire de la lutte contre la dermatose nodulaire mobilise toujours la Coordination rurale, qui réclame la vaccination de tous les bovins et refuse l’abattage des cheptels contaminés. Mais c’est surtout l’adoption prochaine par l’Union européenne du Mercosur, le traité de libre-échange avec l’Amérique du Sud, qui cristallise le ressentiment.
Ce dernier pourrait être signé lundi 12 janvier au Paraguay, malgré l’opposition de la France, après un mois de report. La ministre Annie Genevard a tenté de déminer le terrain, en précisant que « le combat n’est pas achevé et qu’il continuera », faisant référence au vote qui doit avoir lieu ultérieurement au Parlement européen.
« Le Mercosur, c’est un chiffon rouge absolu pour les syndicats, mais on sait qu’il va passer. »
Jean-Baptiste Moreau, ancien éleveur et ex-députéà franceinfo
« Il faut absolument que la France vote contre, s’il y a abstention ou vote pour, c’est le feu assuré, explique-t-il. Mais je ne sais même pas si un vote contre va calmer la colère. » Et de conclure : « Je ne sais pas ce qui va calmer cette colère. »
Du côté de Matignon, on verrait presque les agriculteurs comme des alliés. « Ces manifestations nous aident dans les négociations et la pression qu’on veut mettre sur Bruxelles. Ça montre que la position de la France, c’est celle de son peuple en entier », argumente l’entourage de Sébastien Lecornu.
Ursula Von Der Leyen a bien essayé de rassurer les agriculteurs européens. La présidente de la Commission européenne propose un geste budgétaire dans la prochaine politique agricole commune (2028-2034) de l’Union européenne, en débloquant de façon anticipée 45 milliards d’euros dès 2028.
Un geste salué par Emmanuel Macron sur X : « C’est le résultat de notre mobilisation déterminée et de mon engagement constant pour nos agriculteurs », commente le président de la République.
Pas de quoi convaincre les agriculteurs vent debout contre le Mercosur, tous syndicats confondus. « Les 45 milliards d’euros de la PAC, c’est une avance et pas une rallonge, il ne faut pas enfumer les gens en présentant ça comme une victoire pour la France », dénonce Julien Dive. « J’ai l’impression que tout est fait pour préparer le terrain afin de faire passer l’adoption du traité avec le Mercosur », poursuit l’élu des Républicains, qui prévient « que si le président vote pour le traité, il y a un risque très important de censure ».
En plus du budget, voilà donc un deuxième front qui s’ouvre pour Sébastien Lecornu en ce mois de janvier. Si après la neige, le redoux est annoncé pour l’Hexagone, les météorologues politiques maintiennent leur prévision de fraîcheur pour le climat parlementaire.
En savoir plus sur Les gilets jaunes de forcalquier
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Poster un Commentaire