Extrait concernant les Gj de l’article :
Le mouvement des Gilets jaunes fut à la foi la confirmation de l’approche et des pratiques de l’autonomie : manifestations non déclarées, offensivité, sortie des formes traditionnelles de la contestation, occupations territoriales, construction de cabanes, refus de représentation, de la droite comme de la gauche, désir affirmé de révolution. Un mouvement autonome massif et sans A majuscule (car non rattaché à l’idéologie et à la tradition de l’Autonomie) ; mais paradoxalement ce fut aussi le moment où l’on vit le passage des autonomes à l’arrière-garde du mouvement réel. Dans le sens où ils tentèrent de suivre et comprendre la révolte plutôt qu’ils ne la menèrent culturellement et pratiquement.
Très peu présents sur les ronds-points, dans le leadership du mouvement, dans les propositions des suites (comme le RIC), ils furent dans un premier temps et comme la majorité de la gauche, essentiellement dans une position critique [32]. Et si de part et d’autre, une partie d’entre eux participèrent activement au mouvement de diverses manières (Maison des Peuples de Saint Nazaire, groupe de Rungis, cabane de Montreuil ou de Commercy, éclosion du média Cerveaux-non-disponibles, journal Jaune à Toulouse, caravane GJ sur la montagne Limousine, pour n’en citer qu’une partie) la grande majorité des autonomes ne participèrent qu’au moment de manifestations et adoptèrent une attitude proche de celle qu’ils reprochaient historiquement aux milant.es gauchistes : surplombants, perturbés par le contact avec le populaire et l’impur, figé.es dans leurs propres pratiques, critiquant l’émergence du nouveau, utilisant un vocabulaire peu compréhensible et idéologique, etc. Si les appellistes adhérèrent peut-être plus rapidement au mouvement dès ses débuts [33], même ceux et celles qui étaient censé.es être le mieux préparés à l’insurrection étant donné qu’ils l’avaient annoncée [34], eurent une influence quasi nulle dans celle-ci une fois venue. Le hasard faisant que la force qu’ils avaient construite les années passées n’existait alors plus en tant que telle depuis peu. Minée par les divisions internes, ils restèrent incapables de proposer une approche coordonnée et impactante de l’événement.
Et si, passés les débuts du mouvement, des tentatives comme deux événements importants sur lesquels on ne reviendra pas en détail ici, à savoir la tentative de l’assemblée des assemblées [35] ainsi que la manifestation sur les Champs Élysées du 16 mars 2019, ont été proposé par l’autonomie, celle-ci n’a pas été capable de rencontrer réellement le mouvement. C’est-à-dire d’être bouleversée et par conséquent transformée par l’événement. Seul moyen de, à son tour, transformer la révolte. Après une décennie de montée en puissance, les autonomes se sont à l’époque retrouvé.es démunies, voire sidérés face à l’irruption bien réelle d’un mouvement insurrectionnel. Comme si, avant de l’avoir vécu, personne n’y croyait vraiment.
Ce rendez-vous manqué et l’impact qu’il a eu sur le mouvement libertaire nous pousse à penser que, plus que le Covid, qui est souvent cité pour l’expliquer, ce sont les Gilets jaunes qui sont la cause principale du déclin de la frange organisée du mouvement réel qui leur préexistait. Dans toute sa diversité. Comment continuer après cela ? Comment recommencer les manifestations ? Comment comprendre cette faiblesse et ce retard ? Quelles limites le mouvement avait-il réellement ? Ce n’est pas un hasard si le cortège de tête ne reviendra plus après cette date ou alors sous une forme ritualisée, inoffensive et sans joie.
Si un sentiment d’occasion ratée persiste depuis ce jour, il ne faut pas être trop dur avec nous-mêmes : les moments de révolte d’une telle ampleur sont souvent surprenants et souvent des occasions de bouleversement (a posteriori) et donc de recomposition des milieux révolutionnaires (68 en fut un qui aboutit à l’autonomie en Italie, le printemps des peuples de 1848 à l’émergence d’un mouvement ouvrier organisé, etc.). La théorie y est souvent fracturée par le réel. On attendait une révolte des quartiers populaires ou une insurrection anticapitaliste et c’est finalement une jacquerie populaire qui a lieu. On souhaitait une grève écologiste de masse et c’est finalement un mouvement contre une taxe dite écolo. On pensait que ça serait le peuple de gauche se soulevant contre le capitalisme, mais le peuple de gauche était absent et à la place c’est un “peuple” ni de gauche ni de droite mais pourtant bel et bien révolutionnaire qui s’est soulevé pour tenter d’attaquer le “système”.
Si peu d’ouvrages, articles ou discussions publiques pertinents ont vu le jour depuis l’intérieur du mouvement pour illustrer ces débats, cela n’a pas empêché de nombreuses discussions internes et de tentatives d’avoir lieu. On a ainsi vu quelques expériences balbutiantes émerger dans les années qui ont suivies mais sans grand succès (Akira ou Acta par exemple), limitées par de trop nombreuses contradictions internes et une réflexion théorique et stratégique encore non-aboutie.
Mais avec le temps, la réflexion stratégique a semblé ralentir et dans les dernières années c’est plutôt un affaiblissement, voire une dispersion de l’autonomie à laquelle on a assisté. Le manque d’espace commun dans lequel se retrouver et imaginer la suite, a poussé une partie des autonomes à se rabattre sur ce qu’ils connaissaient le mieux ou ce qui faisait le plus de sens dans la période selon eux.elles : l’écologie pour certain.es, la construction territoriale pour d’autres, le féminisme ou encore l’internationalisme. Mettant de côté parfois ce qui faisait la force de l’autonomie : un mouvement transversal et révolutionnaire (qui s’attaque à tous les aspects de la vie et du pouvoir), mais approfondissant parfois certains des autres aspects de la lutte auparavant dilués dans cette vocation de l’autonomie d’attaquer le pouvoir sur tous les fronts.
Aujourd’hui, à l’exception notable des Soulèvements de la Terre, mais qui s’éloignent progressivement de cette tradition et sur lesquels nous reviendrons plus en détail dans les deux prochains textes, l’autonomie est devenue presque inexistante en tant que force cohérente et reste marquée par son manque de perspectives, de vision stratégique et surtout d’inventivité. Cette dernière étant sans doute la qualité principale qui lui avait permis d’ouvrir une brèche dans la monotonie gauchiste lors de la décennie précédente.
Au-delà des militant.es autonomes s’identifiant comme tels, la plus grande part des gens qui avaient pris part à tout ça, s’étaient retrouvés de près ou de loin dans ce puissant mouvement libertaire et qui parfois, avaient cru la révolution possible, sont repartis à leur vie, rattrapés par la fatigue, les galères de la vie quotidienne, dégoûtés souvent du résultat et à nouveau isolé.es, déprimé.es sombrant souvent dans le cynisme et l’impuissance face à un monde de plus en plus violent. Continuant à débattre au bar ou à la machine à café, à aller épisodiquement manifester (pas pour tout le monde), mais presque de manière automatique, sans y mettre le cœur. Et à raison : comment croire dans une manifestation syndicale ou dans un black bloc
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