Signalé par Jean-Mau
Investigation Enquêtes : Rodolphe Saadé met le grappin sur la Corse – 24.12.2025
Pauline Achard
Rodolphe Saadé, dont l’épouse Véronique Albertini est Corse, a racheté le journal Corse Matin (groupe La Provence) et la compagnie maritime La Méridionale
photomontage
Off Investigation
Après avoir mis la main sur l’unique journal corse en 2022, Rodolphe Saadé s’est offert en 2023 la Méridionale, l’une des deux compagnies maritimes sous pavillon français desservant l’île. Malgré la défiance des nationalistes et les difficultés financières des deux entreprises, l’armateur marseillais est en train d’intégrer la Corse à sa tentaculaire stratégie méditerranéenne.
C’est par cette périlleuse opération que le milliardaire Rodolphe Saadé avait rejoint le très sélect club des patrons de presse français. En septembre 2022, après de longs mois de tractations, le PDG de la CMA CGM, a pris le contrôle du groupe La Provence, aussi propriétaire de Corse Matin, au prix fort de 81 millions d’euros. Son rival, Xavier Niel, lui, en proposait quatre fois moins. C’est ainsi qu’est né le groupe de presse, CMA Media.
Seulement cinq mois après que les quelque 200 salariés du quotidien monopolistique de l’Ile de Beauté soient passés sous son giron, c’est au tour d’une des trois seules compagnies maritimes desservant la Corse, d’annoncer rejoindre la flotte du troisième armateur mondial.
L’empire familial met donc le grappin, en février 2023, sur la Méridionale devenue un foyer de pertes pour la plus modeste STEF, un transporteur-logisticien également basé à Marseille. La CMA CGM, armateur de porte-conteneurs, crée donc un pôle dédié au « transport maritime spécialisé ».
La tour dominant la cité phocéenne (qui abrite le siège social de CMA CGM) a ainsi pris davantage de contrôle sur le puissant attachement liant Marseille à la Corse. « Ces deux petites entreprises ne représentent pas grand-chose pour le géant mondial, mais sur une île, être patron de l’unique titre de presse quotidienne et d’une des deux compagnies du service public maritime, c’est prendre beaucoup de pouvoir très rapidement », constate un journaliste insulaire, et ça le clan Saadé l’a bien compris.
Vers un grand groupe de presse de proximité pour le Sud-est
A Corse-Matin, toujours pas de retour à l’équilibre comme l’attendait le nouvel actionnaire, et la diffusion, en baisse, tutoie les 20 000 exemplaires. Pourtant, la CMA Media a investi dans un nouveau siège de 450 mètres carrés en plein centre-ville à Ajaccio, pour près de deux millions d’euros, et dans lequel les salariés pourront s’installer courant décembre. De même à Corte, où les employés de la locale ont déjà pris leurs quartiers. D’importants investissements ont également été déployés sur la digitalisation. Outre l’attachement de la famille à ces deux journaux, que le père de Rodolphe, feu Jacques Saadé, convoitait lorsqu’il pilotait la CMA GM, « posséder Corse Matin et La Provence n’aurait de sens financièrement que dans une plus vaste perspective en Méditerranée », selon une source interne au groupe.
Après le bras de fer acharné qui avait opposé Rodolphe Saadé au candidat malheureux, Xavier Niel, sur le groupe La Provence, les deux milliardaires étaient tout de même parvenus à conclure le rachat d’une imprimerie commune à la CMA Media et au groupe Nice-Matin, à Vitrolles (Bouches-du-Rhône). Le projet, entériné en juin, a d’ailleurs relancé les rumeurs persistantes d’un rapprochement des deux entités. L’absorption de la maison-mère de Nice-Matin, Var-Matin et Monaco-Matin, propriété de Niel, qui avait été mise en suspens en mars, selon nos informations, est de nouveau dans les tuyaux. Elle a été évoquée lors d’une réunion où siégeait la nouvelle directrice générale de CMA Media, venue de Prisma Media (Vivendi), Claire Léost, début septembre. En effet, « vendre aux annonceurs, un pôle de presse méditerranéen, est plus vendeur que deux petitsjournaux, ajoute cette source. La question n’est plus si ça se fera, mais quand ? » De même, il serait difficile d’imaginer atteindre une position hégémonique en Méditerranée sur le plan maritime sans avoir un solide ancrage en Corse.
La Méridionale, une étape pour un empire maritime en Méditerranée
En rachetant La Méridionale, la CMA CGM s’attaque à un secteur plus familier mais qui, là encore, n’est pas son cœur de métier. Cette compagnie qui fait du fret et du passager, c’est 116 millions d’euros de chiffre d’affaires, mais aussi près de 20 millions de pertes annuelles. Une goutte d’eau dans un océan pour le roi des superprofits qui pèse 35 milliards d’euros. Le groupe qui se prévaut d’un geste solidaire, en tire tout de même certains avantages non-négligeables. Bien qu’elle soit déficitaire depuis 2019, acquérir une boîte opérant pour la délégation de service public (DSP), « est hautement stratégique pour accéder à de nouveaux ports », estime un journaliste local. En effet, avant l’arrivée de la CMA CGM au capital, l’Assemblée de Corse avait voté l’attribution fin 2022, de cinq liaisons à se partager entre la Corsica Linea et La Méridionale de 2023 à 2029. Ainsi, cette dernière a remporté les lignes Marseille-Porto-Vecchio, mais aussi Marseille-Ajaccio, où les deux compagnies privées organisent une rotation. Au total, ces subventions versées par la collectivité, s’élèvent à environ 750 millions d’euros.
Au groupe, on reconnaît que « la société n’est pas évidente à redresser ». Toutefois des moyens y sont employés : déjà au moment du rachat, la CMA CGM avait dû payer les dettes d’un montant de 200 millions d’euros, elle s’est également engagée à acheter deux navires neufs pour 2027. Par ailleurs, une large réorganisation vient de débuter en interne. Pour le journaliste corse, « Saadé est en train de réarmer la Méridionale pour en faire une offre hyperconcurrentielle en vue de la prochaine DSP, tandis que la Corsica Linea s’y verrait, elle, bien seule ». « C’est une possibilité, acquiesce Patrice Salini, économiste des transports : l’affirmer grâce à de beaux bateaux écologiques, est une manière de montrer patte blanche aux institutions. Encore faut-il que le cadre ne soit pas remis en cause d’ici-là ». En juin, les échos de revente intervenus juste après le dépôt d’un préavis de grève du Syndicat des travailleurs corses (STC), puis aussitôt démenties par la direction, ont fait sursauter mais Rodolphe Saadé ne semble pas prêt à lâcher l’affaire. Au contraire, son ADN est à l’expansion.
D’ailleurs l’année dernière, la CMA CGM avait envisagé de mettre le grappin sur la Corsica Ferries, une compagnie low cost sous pavillon italien, qui domine les liaisons passagères entre la Corse et le continent. La vente ne se serait pas faite à cause de l’ancienneté des navires, nous confie un acteur institutionnel. « En réunissant les pièces du puzzle, notre conclusion est que Saadé essaye de faire une grande compagnie en Méditerranée. Il a les moyens, il éponge les pertes, mais uniquement à condition qu’il y ait une stratégie plus large à terme », analyse ce dernier. Il s’agit d’ailleurs déjà d’une porte vers le Maghreb puisque la compagnie dessert aussi Nador et Tanger au Maroc. Le risque, selon lui ? « Confier à un libéral tout proche de Macron, qui ne supporte pas d’être second, les rênes d’un service public. » En effet, il est peu probable qu’un patron de multinationale cherche simplement à être un bon samaritain. Son appétit et ses ressources infinies pourraient remettre en cause tout un modèle, assurant aujourd’hui aux Corses un équilibre. Selon Marc-Aurèle Orsoni, représentant du STC, syndicat nationaliste majoritaire à la Méridionale, « la Corse est centrale en Méditerranée, mais sa particularité est que pour s’y implanter, il faut être un bon partenaire, économique et social pour les insulaires au risque de dégrader leur quotidien et leur pouvoir d’achat ».
Les Saadé font pour l’heure bonne figure, grâce notamment à l’entourage de Véronique Albertini-Saadé, son épouse et présidente de CMA Media, originaire de la vallée du Niolu, ou en participant à la vie de l’île. Ils ont par exemple partiellement financé la venue du pape François en décembre
- Mais loin d’être anodins, ces investissements prennent part à un plus vaste plan, autour de la Méditerranée, provoquant sur place de vives inquiétudes quant aux effets que pourraient avoir une « décorsification » de leur économie.
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