Traité UE-Mercosur : une bombe climatique et une catastrophe pour la biodiversité

Les impacts climatiques et écologiques du traité, contre lequel la France s’apprête à voter, sont majeurs : hausse des rejets de CO2, déforestation, renforcement des ventes de pesticides et d’engrais chimiques, exploitation animale… Une cascade de régressions environnementales.

Jade Lindgaard

Contre le traité de libre-échange entre l’Europe et des pays du Mercosur, des tracteurs défilent, des agriculteurs occupent des ronds-points et Emmanuel Macron a finalement annoncé jeudi 8 janvier que la France dira non à son adoption, prévue vendredi à Bruxelles. Mais aucune marche climat n’a investi les rues des grandes villes françaises pour dénoncer l’accord qui promet de libéraliser presque tout le commerce de biens et de services entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et le bloc européen.

Pourtant, les conséquences de l’intensification des flux commerciaux entre les deux continents ne peuvent qu’aggraver les dérèglements du climat et les atteintes aux écosystèmes. C’est peut-être un nouveau signe du backlash anti-écologique que cet aspect du dossier soit si peu repris et débattu dans l’espace public.

Plusieurs niveaux de problèmes s’ajoutent les uns aux autres pour fabriquer une pelote écologiquement indigeste. Il y a d’abord une question de principe : développer les ventes et les achats de biens sur de très longues distances est générateur d’émissions de CO2.

Jade Lindgaard résume son analyse en cinq minutes

© Mediapart

Le fret maritime rejette à lui seul plus de carbone que le secteur aérien – autour de 3 % des émissions mondiales. À l’image du porte-conteneurs triomphant dont une photo illustre la couverture du rapport de la Direction générale du commerce de la Commission européenne en défense de l’accord avec le Mercosur, les gigantesques navires de transport carburent au fioul lourd, un dérivé du pétrole particulièrement polluant – notamment en émissions de soufre. Il suffit de consulter n’importe quel site de suivi du trafic maritime à travers l’Atlantique pour voir que cet océan est déjà saturé d’allées et venues de cargos marchands.

Pesticides, engrais, voitures…

La perspective d’en rajouter encore, que ce soit en nombre de bateaux ou en volume transporté, ne peut qu’alerter sur les impacts écocidaires de ce constant va-et-vient de machines à polluer – sans oublier les perturbations parfois irréversibles d’écosystèmes marins qui sont des lieux de vie pour un nombre faramineux d’espèces animales et végétales.

Mais ce n’est pas tout. Car s’ajoutent les rejets de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques liés à l’utilisation des biens exportés. À commencer par les voitures thermiques que l’Europe veut continuer à vendre en Amérique du Sud, grâce à la suppression des droits de douane sur 90 % d’entre elles d’ici quinze ans, alors qu’elles sont une cause massive de destruction du climat – même en roulant avec des agrocarburants.

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Le terminal de conteneurs du port de Rio Grande (Brésil) le 6 mai 2025. © Photo Silvio Avila / AFP

L’empreinte carbone du commerce transatlantique ne s’arrête pas là. Elle comprend aussi tous les gaz à effet de serre émis par la fabrication, le transport et l’épandage des pesticides et des engrais azotés, qui sont des dérivés de combustibles fossiles.

Ces substances chimiques sont également au cœur du traité de libre-échange avec le Mercosur, qui les considère comme des « secteurs offensifs clés », et à ce titre abolit 100 % des droits de douane. Et cerise – toxique – sur le gâteau commercial : des pesticides interdits d’usage en Europe, à cause de leur nocivité pour l’environnement et la santé, pourront s’écouler sans obstacle sur les marchés du Mercosur.

La Commission européenne brandit des estimations indiquant un impact climatique du traité quasi nul : il ne ferait augmenter les émissions mondiales de CO2 que de 0,0006 % et les conséquences sur la déforestation seraient « négligeables ».

 

L’accord de Paris sur le climat n’a rien changé au contenu du traité avec le Mercosur.

Stefan Ambec, économiste

Mais le rapport commandé par le gouvernement français sur les effets du texte « en matière de développement durable » – avec un vocabulaire aussi daté que les négociations avec le Mercosur sont anciennes – fait un autre calcul : l’essor des échanges commerciaux de volailles, bœufs, sucre, éthanol à partir de canne à sucre, riz, fromages, poudres de lait écrémé et de lait infantile augmenterait les rejets annuels de CO2 de 34 % par rapport à aujourd’hui, soit une hausse d’environ 8,7 millions de tonnes.

Ses auteurs reprochent à la Commission de sous-estimer l’impact environnemental du traité en ignorant des sources majeures de gaz à effet de serre : la modification d’usage des terres perdant leur caractère forestier ou naturel, le prélèvement de bois et de biomasse, les émissions du commerce international, etc.

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Des feux illégaux allumés par des agriculteurs à Manaquiri, dans l’État d’Amazonas au Brésil, en septembre 2023. © Photo Michael Dantas / AFP

Or l’accord de Paris sur le climat de 2015 demande aux États de réduire chaque année leurs rejets de CO2 – la France doit ainsi baisser ses émissions de 5 % par an – pour limiter la hausse des températures mondiales à moins de 2 °C. Une trajectoire incompatible avec une augmentation du commerce transcontinental ; à moins d’organiser un traité régissant les échanges autour de l’objectif de préserver le climat.

Par exemple en conditionnant un avantage tarifaire au respect de normes environnementales ou sociales – comme c’est le cas d’un traité commercial entre l’UE et la Corée du Sud, qui veut s’assurer du respect des droits des travailleuses et travailleurs.

Face aux critiques, la Commission européenne rappelle dans ses diverses communications officielles que les États membres ont signé l’accord de Paris, et que le traité de libre-échange se place sous son égide. « Mais il n’a rien changé au contenu du texte d’accord avec le Mercosur », dont les négociations ont démarré en 1999, remarque Stefan Ambec, économiste à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), et président de la commission qui a écrit le rapport d’évaluation pour la France.

Un autre traité était possible

C’est la Direction générale du commerce de la Commission européenne qui a piloté la négociation avec le Mercosur, sans y associer ni la direction générale de l’action pour le climat (DG climat) ni celle dévolue à l’agriculture. Et même face aux critiques sur son bilan environnemental désastreux, elle n’a concédé aucun nouvel engagement climatique ou sur la biodiversité. Seule toute petite évolution : la création de forums de dialogue, notamment sur le « bien-être animal », en particulier lors du transport des bêtes vendues.

Pourtant, « des barrières tarifaires pourraient favoriser des produits plus verts », selon Stefan Ambec, qui s’attend à des effets positifs via les transferts de technologie, par exemple sur les énergies renouvelables et l’ouverture des marchés publics, en Argentine – pays dont 30 % de l’électricité est encore générée par le charbon.

Cependant, d’autres idées étaient sur la table. Parmi les recommandations du rapport français : définir un cahier des charges anti-déforestation, ou prenant en compte le mode de production du miel… Même si un accord fondé sur l’objectif d’augmenter le business de la vente d’animaux et de viande ne peut que multiplier les situations d’exploitation du vivant.

L’industrie chimique et les fabricants de pesticides seront-ils les grands gagnants du traité ? Entre pays signataires, les droits de douane vont être abaissés sur les exportations de produits chimiques, y compris ceux dont l’usage est interdit en Europe mais qui sont exportés, vers le Brésil notamment – premier utilisateur au monde.

Ceux-ci pourront donc être utilisés pour la production de soja, de céréales ou de fruits et légumes dont l’entrée sera facilitée en Europe – d’où l’annonce du gouvernement français de suspendre l’importation d’avocats, goyaves et mangues cultivés à l’aide de fongicides et herbicides prohibés en Europe.

Dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron et au gouvernement en octobre dernier, plusieurs ONG déploraient que, dans l’accord, « il ne saurait être exigé des produits importés qu’ils soient produits selon des processus similaires aux produits européens ».

Un silence aggravé par la première concession de l’exécutif français aux agriculteurs en colère : l’exclusion des engrais du mécanisme d’ajustement carbone aux ​frontières, entré en application le 1er janvier.

Enfin, et c’est l’un des points majeurs dénoncés par les associations et ONG écologistes, la déforestation causée par l’extension des surfaces d’élevage au Brésil au détriment de l’Amazonie est elle aussi émettrice de CO2. Tout en étant terriblement destructrice des droits des peuples autochtones, dont les milieux de vie sont accaparés par l’agrobusiness mafieux, comme l’a documenté la journaliste Eliane Brum dans son livre Banzeiro Òkòtó. Amazonie le centre du monde (Éditions du sous-sol, 2024).

Les pays du Mercosur sont déjà parmi les plus touchés par la déforestation, rappellent l’Institut Veblen et l’ONG Canopée dans une note : en 2023, la perte de couvert végétal y était évaluée à 3,5 millions d’hectares et est principalement liée à l’élevage bovin et à la culture du soja – exportée en partie vers l’Europe pour servir d’alimentation animale. Ces activités agricoles font déjà l’objet d’un commerce transatlantique intensif puisque les pays du Mercosur sont les premiers fournisseurs de l’UE en viande bovine – avec près de 160 millions de tonnes en 2024.

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Le marché aux bestiaux de Cañuelas, dans la province de Buenos Aires (Argentine), en septembre 2023. © Photo Luis Robayo / AFP

Dans le détail, le traité de libre-échange organise l’augmentation matérielle de ce business : un « contingent » supplémentaire de 99 000 tonnes équivalent-carcasse de viande de bœuf doit être exempté de tarifs douaniers, ainsi que d’autres catégories de viande. Résultat : les importations de viande de bœuf réfrigérée et congelée en Europe pourraient croître de 53 000 tonnes équivalent-carcasse. C’est peu, en comparaison des énormes volumes qui circulent déjà entre les deux continents.

Mais cela suffirait, si l’accord entrait en vigueur, à booster la déforestation de 700 000 hectares par an, selon le rapport d’évaluation environnemental commandé par le gouvernement français ; soit une hausse de 5 % chaque année. Un chiffre sans doute en dessous de la réalité, selon l’Institut Veblen et Canopée, car il faut lui ajouter le besoin en terres supplémentaires pour cultiver les aliments nécessaires à ces bovins, et celles liées à la dégradation des sols piétinés par les sabots des troupeaux.

L’étude d’impact commandée par l’UE ne se risque pas, elle, à quantifier la surface de déforestation imputable au traité, et préfère miser sur l’intensification de la production alimentaire et de l’élevage, qui permettrait d’éviter de trop déforester. Mais pour les expert·es de l’Institut Veblen et de Canopée, si cette hypothèse est « possible en théorie », elle est « largement contredite » dans les faits depuis quarante ans : 77 % des nouveaux pâturages créés entre 1985 et 2018 en Amérique latine l’ont été au détriment de la végétation naturelle, selon leur estimation.

En réponse aux nombreuses critiques sur le sujet, la Commission européenne a publié de nouvelles dispositions en annexe du texte de l’accord. Notamment, un engagement des parties à « prendre des mesures » pour ne plus déforester à partir de 2030.

Outre le fait que les promesses n’engagent que celles et ceux qui y croient, cette bonne intention pourrait être vidée de son sens par un autre article du traité, portant sur un mécanisme « de rééquilibrage » : un pays signataire peut demander des compensations si une mesure prise par un autre – par exemple contre la déforestation – affecte négativement son commerce.

Si l’on ajoute au tableau le report décidé fin 2025, à la veille de la COP climat de Belém (Brésil), de l’application du règlement européen contre la déforestation importée à décembre 2026, on voit que le bouclier de protection de la forêt sud-américaine ressemble à une bien fine feuille de calque.

Même si à force de compensation carbone, de plantation d’arbres et de bidouillage de calcul de cycles de vie des produits, les États signataires parvenaient à réduire l’empreinte écologique de leur traité de libre-échange, c’est la philosophie même – si l’on peut dire – de l’accord qui pose problème.

Car tout ce à quoi il pousse et qu’il intensifie est le contraire de ce que requiert une politique de protection du climat et des milieux de vie, pour les humains comme pour les autres espèces.


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