Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »… Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février, au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille, dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.

Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit : « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait classé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.

Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau, en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI.
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils et elles n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, ex-porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.

Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsables de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, son local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C’est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique.
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), de Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore de Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme, c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abat sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique », qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé » au camp de la gauche. « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.