Fernand Léger, La Grande Parade sur fond rouge (1953), mosaïque, Melbourne, National Gallery of Victoria.
« La production de livres et d’articles sur le sujet a été dense ces dernières années pour décrire un phénomène que l’on peut nommer violence militante. Dans Te plains pas c’est pas l’usine, Lily Zalzett et Stella Fihn racontent l’exploitation et la maltraitance qui peuvent régner dans le milieu associatif, sujet également abordé par Simon Cottin-Marx dans C’est pour la bonne cause. Dans Militer à tout prix, Sarah Durieux constate que “partout dans nos vies, au travail, dans nos familles ou dans nos groupes d’amis, nous perpétuons une culture qui écrase, exclut et nous fragilise. Alors qu’il s’élève contre ce modèle, le militantisme n’y échappe pas.” Voire va parfois plus loin et plus dur. Dans les collectifs que j’ai pu fréquenter, chez moi où dans les villes où je me rends pour parler de mes livres ou de notre magazine, se produisent des interactions qui, dans le monde du travail, devraient faire l’objet d’un signalement au CSE ou à la direction des ressources humaines. Et c’est particulièrement vrai dans les moments électoraux. On constate de l’agressivité ouverte, du dénigrement frontal ou dissimulé, des procès d’intention et de nombreuses exagérations. Ça peut aussi être encore pire : des agressions sexuelles plus ou moins systémiques, du racisme, de la mise à l’écart des personnes handicapées, du mépris de classe, de l’exploitation du travail bénévole ou salarié… A force d’enchaîner les mauvaises expériences ou de recevoir les récits de tel ou tel collectif qui a “explosé”, de tel ou tel parti où l’on se maltraite, on en vient à douter de la possibilité même d’une action collective.
De l’idée que la rupture de confiance se produit toujours, tôt ou tard, dans un collectif quel qu’il soit, et qu’il est finalement impossible d’y échapper, découle une certaine vision de la nature humaine. Et cette vision – négative – de la nature humaine nous empêche de continuer d’y croire. Croire à quoi ? Croire que l’humanité pourrait s’employer à autre chose que la direction guerrière, prédatrice et exploiteuse dans laquelle une minorité bourgeoise et coloniale l’enferme. Croire en l’humain, en somme. Croire qu’on peut coopérer plutôt que s’affronter, se comprendre plutôt que se haïr, surmonter nos différences plutôt que les exacerber.
Être de droite et d’extrême-droite (je ne vois plus de différence entre ces deux étiquettes à ce stade), c’est facile. Non pas pour les raisons que Fabrice Luchini nous ressort sur Quotidien tous les deux ans. L’acteur aime répéter qu’il aurait bien aimé être de gauche mais qu’il n’a pas les qualités morales requises pour l’être. Mais les qualités morales n’ont à voir avec ça, ou très peu. Il s’agit en fait de croire ou de ne pas croire en l’humanité, et d’une certaine conception de l’humanité. La pensée d’extrême-droite se nourrit de l’idée que “l’homme est un loup pour l’homme”, que l’autre est globalement animé d’intentions hostiles et que plus il est différent de nous, plus ses intentions le sont. L’extrême-droite retire même la qualité d’humain à ceux qui diffèrent par leur origine, leur religion ou leur apparence physique. Les hommes sexistes transforment les femmes en objets. La pensée de droite et d’extrême-droite renoncent à tout effort de compréhension et d’empathie avec l’autre et théorisent cela sous la forme d’essences racistes, sexistes, homophobes etc. Les personnes de droite et d’extrême-droite aiment bien rappeler qu’elles ne sont pas des bisounours, elles. Elles ont conscience de la noirceur de l’humanité, elles “savent” que les clichés racistes sont vrais parce que la soeur de leur beau-frère par alliance a un collègue qui s’est fait cambrioler par un arabe. Elles refusent de considérer leurs préjugés d’un autre point de vue : elles pensent qu’on cherche à les truander quand on leur parle d’empathie, de remise en question et de déconstruction des normes sociales.
Pour être révolutionnaire et anticapitaliste, par exemple (je préfère utiliser ces termes que le trop flou “de gauche”), il faut penser que l’humanité est capable de beaucoup mieux que ça. En résumé, il faut avoir confiance dans ses semblables, et tous ces semblables. On pourrait même étendre notre empathie et notre confiance aux non-humains que sont les animaux et qui subissent défiance et dénigrement depuis bien trop longtemps. Cette confiance dans l’autre, cette acceptation de son point de vue, de sa différence, de son existence, comment l’obtient-on ? »