Croire qu’on peut coopérer plutôt que s’affronter (1)

La semaine dernière, j’ai traversé des humeurs sombres comme beaucoup le vivent en ce moment. Face aux images des assassinats conduits par l’ICE aux Etats-Unis et l’annonce sidérante des chiffres de la répression en Iran, mais aussi face à l’atonie de la situation politique en France, et la poursuite du génocide des palestiniens de Gaza dans une indifférence qui s’est de nouveau installée, j’ai connu pendant plusieurs jours un véritable sentiment d’abattement. Pour la première fois je crois (car en temps normal je suis d’un naturel optimiste) j’ai considéré la possibilité suivante : “on n’y arrivera pas”. On n’arrivera pas à empêcher l’installation durable du fascisme, on arrivera peut-être pas à empêcher de nouvelles guerres et le changement climatique n’est pas prêt d’être stoppé ni même ralenti. Ailleurs dans le monde, ces constats sont encore plus inéluctables mais voilà, je pense depuis là où je vis, un département sous emprise de l’agriculture productiviste dont les partisans ont déjà déclenché une guerre de l’eau qui passe par l’intimidation physique des militants environnementalistes.Ce qui m’a interrogé c’est pourquoi j’affrontais ce constat cette semaine-ci et pas avant. Bien sûr que les informations mentionnées plus haut ont joué un rôle, mais l’horreur des régimes autoritaires et le problème de la cruauté humaine ne datent pas d’hier et je ne suis pas né d’la dernière pluie. En réalité, cet abattement politique était directement relié à des éléments contextuels liés au constat, dans mon entourage direct et plus lointain, de l’omniprésence d’attitudes défiantes voire violentes dans des partis politiques, des collectifs militants, sur les réseaux sociaux ainsi que dans mon entourage. Cette agressivité omniprésente, ces remarques acerbes, ces procès d’intention dont l’Instagram ou le Twitter de gauche sont remplis ont fini par atteindre mon moral, et je suis loin, je le crois, d’être le seul à le vivre ainsi.

Les expériences négatives du collectif nourrissent une vision sombre de la nature humaine

La production de livres et d’articles sur le sujet a été dense ces dernières années pour décrire un phénomène que l’on peut nommer violence militante. Dans Te plains pas c’est pas l’usine, Lily Zalzett et Stella Fihn racontent l’exploitation et la maltraitance qui peuvent régner dans le milieu associatif, sujet également abordé par Simon Cottin-Marx dans C’est pour la bonne causeDans Militer à tout prix, Sarah Durieux constate que “partout dans nos vies, au travail, dans nos familles ou dans nos groupes d’amis, nous perpétuons une culture qui écrase, exclut et nous fragilise. Alors qu’il s’élève contre ce modèle, le militantisme n’y échappe pas.” Voire va parfois plus loin et plus dur. Dans les  collectifs que j’ai pu fréquenter, chez moi où dans les villes où je me rends pour parler de mes livres ou de notre magazine, se produisent des interactions qui, dans le monde du travail, devraient faire l’objet d’un signalement au CSE ou à la direction des ressources humaines. Et c’est particulièrement vrai dans les moments électoraux. On constate de l’agressivité ouverte, du dénigrement frontal ou dissimulé, des procès d’intention et de nombreuses exagérations. Ça peut aussi être encore pire : des agressions sexuelles plus ou moins systémiques, du racisme, de la mise à l’écart des personnes handicapées, du mépris de classe, de l’exploitation du travail bénévole ou salarié… A force d’enchaîner les mauvaises expériences ou de recevoir les récits de tel ou tel collectif qui a “explosé”, de tel ou tel parti où l’on se maltraite, on en vient à douter de la possibilité même d’une action collective.

De l’idée que la rupture de confiance se produit toujours, tôt ou tard, dans un collectif quel qu’il soit, et qu’il est finalement impossible d’y échapper, découle une certaine vision de la nature humaine. Et cette vision – négative – de la nature humaine nous empêche de continuer d’y croire. Croire à quoi ? Croire que l’humanité pourrait s’employer à autre chose que la direction guerrière, prédatrice et exploiteuse dans laquelle une minorité bourgeoise et coloniale l’enferme. Croire en l’humain, en somme. Croire qu’on peut coopérer plutôt que s’affronter, se comprendre plutôt que se haïr, surmonter nos différences plutôt que les exacerber.

Misanthropie et extrême-droite

Être de droite et d’extrême-droite (je ne vois plus de différence entre ces deux étiquettes à ce stade), c’est facile. Non pas pour les raisons que Fabrice Luchini nous ressort sur Quotidien tous les deux ans. L’acteur aime répéter qu’il aurait bien aimé être de gauche mais qu’il n’a pas les qualités morales requises pour l’être. Mais les qualités morales n’ont à voir avec ça, ou très peu. Il s’agit en fait de croire ou de ne pas croire en l’humanité, et d’une certaine conception de l’humanité. La pensée d’extrême-droite se nourrit de l’idée que “l’homme est un loup pour l’homme”, que l’autre est globalement animé d’intentions hostiles et que plus il est différent de nous, plus ses intentions le sont. L’extrême-droite retire même la qualité d’humain à ceux qui diffèrent par leur origine, leur religion ou leur apparence physique. Les hommes sexistes transforment les femmes en objets. La pensée de droite et d’extrême-droite renoncent à tout effort de compréhension et d’empathie avec l’autre et théorisent cela sous la forme d’essences racistes, sexistes, homophobes etc. Les personnes de droite et d’extrême-droite aiment bien rappeler qu’elles ne sont pas des bisounours, elles. Elles ont conscience de la noirceur de l’humanité, elles “savent” que les clichés racistes sont vrais parce que la soeur de leur beau-frère par alliance a un collègue qui s’est fait cambrioler par un arabe. Elles refusent de considérer leurs préjugés d’un autre point de vue : elles pensent qu’on cherche à les truander quand on leur parle d’empathie, de remise en question et de déconstruction des normes sociales.

Pour être révolutionnaire et anticapitaliste, par exemple (je préfère utiliser ces termes que le trop flou “de gauche”), il faut penser que l’humanité est capable de beaucoup mieux que ça. En résumé, il faut avoir confiance dans ses semblables, et tous ces semblables. On pourrait même étendre notre empathie et notre confiance aux non-humains que sont les animaux et qui subissent défiance et dénigrement depuis bien trop longtemps. Cette confiance dans l’autre, cette acceptation de son point de vue, de sa différence, de son existence, comment l’obtient-on ?

Les insuffisances de la « bataille culturelle »

Dans le Monde Diplomatique de ces mois-ci, le sociologue états-unien Vivek Chibber analyse une réponse classique et un peu tarte à la crème : “il faut mener la bataille culturelle”. Il faut montrer aux gens que c’est cool d’être de gauche en mettant en avant des figures (politiques, intellectuelles, médiatiques), des films, des livres et pourquoi pas, soyons fou, en construisant un “Puy du fou de gauche”, comme y appelle le candidat à la présidentielle François Ruffin. En fait, nous dit Chibber, cette vision culturaliste du combat politique s’est imposé en concurrence d’une vision matérialiste où ce sont les intérêts matériels et la transformation de l’organisation sociale (via le syndicalisme, par exemple) qui feront bouger les masses et les amèneront à la révolte. Il critique l’hégémonie de la notion de “bataille culturelle” en montrant ses limites. De mon côté, j’ajouterais à ces propos que le prisme culturaliste de la lutte politique s’est imposé au moment où la gauche française et internationaliste s’élitisait, s’éloignait de la classe ouvrière pour devenir le monopole, dans l’hexagone, des diplômés de Science Po Paris, pour le dire vite (et hélas sans trop d’exagération). Pour cette classe intellectuelle au commande des organisations promouvant le changement social, dire que ce changement peut être obtenu au terme d’une glorieuse “bataille” culturelle garantit sa place : si c’est culturel, alors mieux vaut avoir des diplômes, des réseaux sociaux et un rôle médiatique que d’être une travailleuse ou un travailleur qui tente d’organiser ses pairs dans des conflits sociaux.

Les partisans de la “bataille culturelle” envisagent donc le problème de la confiance en autrui – moi je parle de “confiance de classe” parce que dans un premier temps nous avons besoin de stopper la défiance mutuelle interne à la classe travailleuse – comme un problème rhétorique. Pour convaincre les citoyens de notre classe exploitée de se soulever ensemble, il suffirait de le dire, de trouver les bons mots, les bons arguments. Et on s’y met, moi compris. Montrer que les chiffres de la fraude sociale sont bien moins importants que ceux de la fraude fiscale. Parler des milliardaires plutôt que des réfugiés. Multiplier les slogans (“unir les tours et les bourges”), publier des livres, des articles, diffuser des documentaires, défendre des amendements au Parlement…

Mais quand ces actions de sensibilisation sont menées par des collectifs complètement défaillants, avec du management toxique, des agissements sexistes, de l’exploitation salariale, de la violence militante, que se passe-t-il vraiment ? Le message est en permanence contredit par les faits, ce qui rend l’engagement militant particulièrement répulsif. Cette répulsion créée par le militantisme est très souvent niée. Lorsque nous en parlons, par exemple dans cette vidéo, de nombreux militants viennent nous dire que nous exagérons, voir que les gens ne sont pas “en sucre”. Et pourtant, tous ceux qui ont mis un doigt dans ces milieux là savent pertinent qu’on y vit des disputes violentes, que des gens en sont ostracisés, que des amitiés y ont péri, et qu’on y faire des burn out dont la violence n’a rien à envier à ceux que l’on fait au travail.

L’envie d’avoir envie

Mais puisque le prisme culturaliste est dominant à gauche, cette violence n’est traitée que comme un problème secondaire, voire un mal nécessaire. L’approche purement matérialiste quant à elle se focalisera souvent sur des indicateurs macro-économiques : le niveau des salaires, du chômage, la reproduction sociale… en espérant que les “crises du capitalisme” finissent par produire des révolutions. Or, ce ne sont pas les révoltes qui manquent. Il n’y a pas une année dans ce pays ou ailleurs sans qu’un pan de la société exprime son désarroi ou sa colère. Mais cela ne dégénère pas en révolution notamment parce que l’espoir dans un réel changement social a disparu, tout comme l’espoir dans une victoire. L’été dernier, lors d’un mariage, mon ami T. a croisé un syndicaliste très engagé, bardé de mandat qui, interrogé sur la perspective du mouvement du 10 septembre dont le spectre agitait alors la bourgeoisie médiatique avait répondu “boh, ça prendra pas”. Ça a pris, et fort, avec des centaines de milliers de personnes impliquées dans des actions radicales au 4 coins du pays, mais ça ne s’est pas poursuivi. Pourquoi ? Les causes sont multiples, mais ce que j’ai pu observer localement c’est que la confiance n’était pas au rendez-vous. Peu “y croyait”. Les militants expérimentés ont cette capacité à mener une action même quand elle leur semble vaine. C’est à la fois une qualité (ça permet d’avoir des gens qui tiennent le coup même quand la marée est basse) mais un défaut : qui donne “l’envie d’avoir envie” ?

L’analyse relationnelle est un peu snobée par les grands partis et les milieux intellectuels car elle impliquerait se pencher sur des mécanismes dont ils sont trop souvent générateurs. Parmi eux, la violence des rapports interpersonnels. Cette violence interne, celle qui s’est installée, à notre corps défendant, dans mon collectif, vient saper toute confiance de classe. Car si Jean-Michel, ce camarade de longue date, peut vous parler sur ce ton ou vous blesser sans vergogne, et ce, sans que le groupe ne perçoive ses actes comme un problème fondamental, et n’adresse la situation comme un sujet important, si le conflit collectif dégénère en agression mutuelle avec des camps, des ragots et des combines pour diminuer la position adverse, comment pourriez-vous avoir confiance dans une classe sociale immense dont vous ne connaissez pas les membres (et dont certains sont dans doute des gros enfoirés) ? Si votre collectif est traversé par des conflits de plus en plus prégnants et où plus personne ne s’écoute ni ne cherche à adresser le problème, comment croire que l’humanité peut s’organiser autrement ? Comment pouvez-vous incarner, porter cette confiance, pourtant si nécessaire à la mise en mouvement d’une classe sociale entière, vers une perspective de société où la hiérarchie, l’exclusion ou encore le racisme ne sont plus des paramètres structurels ?

Il y a des années de ça, à l’approche des élections municipales, je débarquais dans la réunion d’un groupe militant de gauche radicale dans la ville où je vivais à l’époque pour tenter de m’investir dans un scrutin dont tout le monde décrivait l’importance politique majeure. A peine la réunion commencée, de véritables hurlements de colère de la part de plusieurs participants, pour des motifs absolument incompréhensibles pour tout nouvel arrivant, ont commencé. Les élections municipales, qui impliquent la constitution de liste dont les membres sont classés selon une série de critères qui peuvent refléter les rapports de force locaux, de nature parfois assez peu politique (réputation, vieilles rancœurs, réseau etc.) peuvent créer ce genre de moment d’agressivité débridée. Cris en pleine réunion, claquements de portes… Ce qui m’avait frappé, c’est que lorsque j’avais pris la parole pour exprimer ma surprise face à de tels comportements, et l’absence de considération pour les nouveaux venus qui n’avaient pas demandé à assister à ça, j’avais reçu des remarques dédaigneuses, amenant l’idée que c’était le jeu de la vie politique et que je devais l’aimer ou la quitter. Dont acte.

La vie politique et militante lamine ou écarte souvent les personnalités qui n’ont pas l’intention de supporter un tel niveau de violence. Elle tend à laisser une place aux gens qui ont le cuir solide et, il faut le dire, un caractère un poil obsessionnel. A l’approche des municipales, dans les villes et villages de mon coin, j’entends souvent des gens pourtant très impliqués dans la vie locale dire “oulala ça c’est pas pour moi”. Et je les comprends très bien.

Une vision relationnelle du changement social

L’analyse relationnelle de la construction de nos idéaux politiques montre que ces derniers sont forgés par des idées, des lectures, des œuvres d’art… Mais de façon très minoritaire par rapport aux rencontres. C’est par des liens interpersonnels que la plupart des gens arrivent à l’engagement politique, associatif ou même sportif. C’est d’abord lorsqu’une personne avec qui on l’on entretient une relation de confiance nous amène quelque part qu’on la suit. Et pas du tout parce que l’on reçoit un tract des mains de militants chevronnés. Sur les réseaux sociaux, certaines figures peuvent aussi créer cet effet de rencontre, en incarnant, tant bien que mal, les idéaux qu’elles ou ils défendent. Mais ce sont aussi les mauvaises rencontres qui peuvent démotiver à vie de l’action collective.

“On ne peut compter sur personne”, “on te la fait tout le temps à l’envers”, “à la fin on se rend compte qu’il n’y a que la famille” voire “on ne peut compter que sur soi”. “On est seuls”. Ces énoncés reposent sur des constats, d’autant plus courant que la société se refroidit, que la solidarité de la sécurité sociale est remplacée par des agences gouvernementales violentes et jugeantes, que les ONG se professionnalisent et proposent un humanitaire distant et procédurier, que les syndicats se bureaucratisent et opposent la froideur des procédures, des manoeuvres politiques et des “coups de pression” à la chaleur de la vie collective et de la camaraderie. Nos expériences de ces administrations froides, de ces organisations décevante forgent bien plus puissamment nos représentations de l’humanité que n’importe quel livre ou podcast, ou même article, aussi convainquant soit-il. Si vous êtes peu accueillant, froid, violent ou méprisant avec votre entourage, aucun slogan égalitaire et progressiste que vous porterez n’aura de valeur : pire, vous les couvrirez de merde et plus personne n’y croira. C’est ce qui est arrivé à la gauche française, dont les idéaux progressistes ont été souillés par les pratiques politiciennes et les politiques menées par un parti à qui l’on pardonne trop les immenses dégâts qu’il continue de produire.

Dans le collectif où j’ai la chance d’agir localement, nous avons fait face au problème. Nous avons pris le taureau par les cornes et fait de la violence militante un problème aussi grave que les autres. Tout n’est pas réglé, loin de là, mais la question de comment on se parle, comment on entre en conflit sans s’agresser, est posée. On commence tout juste à lutter, dans nos rangs, contre le sexisme et le racisme, à en comprendre les mécanismes. Il faut de même lutter contre le fléau de la violence interpersonnelle et ainsi devenir l’exemple vivant, bien plus puissant et marquant que n’importe quel tract ou affiche, de la possibilité d’une confiance humaine.

Nicolas Framont
Nicolas Framont
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