Je n’aime pas la place prise par « l’affaire Epstein » dans le débat public, où chacun-e croit opportun s’y aller de son avis ou de sa spéculation, et où l’on laisse libre cours à tous les fantasmes, à toutes les pulsions archaïques, à toutes les peurs et toutes les confusions. C’est en douce, en sourdine, de façon rampante la voie complotiste par laquelle le fascisme progresse.
Mais son dernier volet est proprement stupéfiant. Je n’imaginais pas qu’on puisse dire autant de conneries, et agiter un débat si passionné à propos de la simple prononciation d’un nom. On en oublierait que l’on dit tout celà à propos d’une affaire criminelle aux tiroirs multiples, avec des victimes par centaines, des réseaux de pouvoir et de domination, etc. On se met à jeter des anathèmes et à multiplier les violences verbales à propos d’une voyelle !
Pour faire simple, un principe : la bonne manière de prononcer un nom est celle des personnes qui le portent ; lorsque cette prononciation est impossible pour des raisons phonologiques – par exemple lorsqu’ils comportent des sons que la langue courante ne sait pas reproduire – on va au plus près, et le compte est bon : on peut parler d’autres choses. À Brooklyn, New-York, où existe une importante communauté juive, l’usage est bien fixé : pour les noms des juifs qui se terminent en « stein », on prononce « stine ». Ce n’ est pas plus compliqué que ça. Que des gens qui ignorent cet usage disent « staïne », ce n’ est pas grave, et cela peut être facilement rectifié. Il n’ y a pas de drame à cela. En plus l’intéressé est mort depuis des années. Mais si, dans la ville où il a vécu, quelqu’une avait prononcé « Epstaïne », on l’aurait légitimement repris : « non, Epstine ! ». Il y a une scène hilarante sur cette question dans le film de Mel Brooks – juif newyorkais s’ils en fût – Frankenstein Junior. Ce peut être sujet à rigolade ; certainement pas à polémique, et moins encore à combats de rue.
Dans les débats insensés qui font rage à ce sujet, dans lesquels on dit alternativement et à tous hasards que dire « staïne » ou au contraire dire « stine » relèverait de l’antisémitisme – imputations toutes deux absurdes – se fait jour une autre absurdité : celle qui prétend évoquer le côté « religieux » de cette question. Comme si « staïne » ou « stine » avait une dimension « religieuse ». Oui, la prononciation « stine » est celle utilisée par et pour les juifs de Brooklyn, et par contagion d’ailleurs à New-York et au delà. Et en ce sens, elle est celle qui convient pour le nom de Jeffrey Epstein. Mais c’est affaire linguistique, non religieuse. Tu peux t’appeler « Epstein », considérer que ton nom se prononce « Epstine », et travailler le samedi : être juif ou juive, ce n’ est pas confesser ou pratiquer une religion. Le fait d’être un catholique fervent, voire mystique n’a pas empêché Max Jacob d’être assassiné comme juif par les nazis : il répondait parfaitement aux critères. Je n’ai moi-même pas de « religion » (ni en termes de foi ou de croyances, ni en termes de pratiques ou de rite…) mais je sais bien que le moment venu, j’aurais droit à un aller simple pour Auschwitz. L’antisémitisme est un racisme ; il n’est pas l’expression d’une guerre de religions, et tout propos en ce sens dénote simplement une incompréhension crasse de la question – dûe lorsqu’elle est le cas de personnes normalement cultivées, à une indifférence profonde et inquiétante à la question.
Je n’identifie aucune situation dans laquelle s’écharper sur cette histoire anecdotique de prononciation ait une « bonne » raison. Il s’agit toujours à propos de cela de vaines polémiques, qu’on choisit ou non d’entretenir pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ce qui en est dit, et tout avec la basse politique.