La vieille histoire de l’obscénité du pouvoir

Ce qui est fou, avec la nouvelle salve de publications du dossier Epstein et des dégueulasseries qu’il contient, c’est d’être à peine surpris. Comme si on avait toujours eu plus ou moins l’intuition qu’à côté de notre monde d’êtres humains qui font ce qu’ils peuvent, parfois gentils, parfois méchants, essayant de s’en sortir tant bien que mal, il existait un monde parallèle où les règles communes n’ont pas cours. Un monde peuplé d’hyper puissants et d’hyper riches, si riches et si puissants qu’ils ne cherchent même pas vraiment à se cacher, jouissant sans honte, sans gêne, sans pudeur, de l’absence totale de menace, car aucun ne sera ni inquiété, ni jugé, ni puni. Un monde de pouvoir absolu, sans aucune règle.
Il y a l’impression que ce pouvoir absolu a besoin de se prouver à lui-même, encore et encore, qu’il est absolu et que cette preuve, il se la donne à travers le pire, le viol, la torture et le meurtre. C’est comme si ces horreurs commises, l’étaient pour s’assurer qu’on n’appartient plus au « monde d’en bas », que c’était comme un signe extérieur d’invulnérabilité, que le sentiment de s’être arraché à la condition humaine permettait l’accès à une espèce d’Olympe sombre bien loin de la Terre et de ses misérables tourments.
Ce n’est pas neuf, cette histoire de l’obscénité du pouvoir, « les 120 journées de Sodome » écrit en 1785 par Sade depuis sa prison, parle exactement de ça, du pouvoir, de la maladie du pouvoir, de la nécessité pour le pouvoir d’avoir les preuves de sa propre existence. Sade met en scène un duc, un évêque, un président de tribunal et un financier. Quatre incarnations du pouvoir. Ça donne, pour reprendre le texte de Sade, « le récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe ».
Peu de temps avant de se faire assassiner, la nuit, sur une plage, Pasolini en fait un film d’une incroyable tristesse ! Un film d’une laideur volontaire, d’un ennui calculé. Un objet repoussant et nauséeux. Il transpose Sade dans la République de Salo où le fascisme de Mussolini vit ses dernières heures. On y suit une espèce d’Epstein d’alors offrant des jeunes peaux à ses puissants amis. On y voit l’appétit sans fin du pouvoir et la manière dont il n’est jamais satisfait, la manière dont il existe comme une sorte de trou noir avalant sans fin les corps, les esprits et la vie.
On ressort de la lecture de Sade comme de la vision de Salo avec une impression de salissure personnelle, parce qu’il n’y a rien de joyeux dans ces fêtes, il n’y a que le simulacre de la joie et il n’y a pas de plaisir non plus, un simulacre aussi. Parce que la finalité de tout cela n’est ni le plaisir ni la joie. La finalité, c’est la confirmation de l’appartenance à une catégorie, un groupe, un club qui s’est affranchi des limites communes de la morale. La finalité, surtout, encore une fois, c’est le besoin pour le pouvoir de se regarder agir parce que ce regard sur lui-même, c’est la condition de son existence.
De la où nous sommes, c’est à dire du bas, cette histoire d’Epstein éclairée par Sade et Pasolini, devrait nous convaincre (si c’était encore nécessaire) du danger mortel que représente le pouvoir lorsqu’il tente d’échapper aux contre-pouvoirs, les médias, les syndicats, les intellectuels, la justice indépendante, la liberté de manifester et tout ce qui agit pour lui poser des limites.

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