L’affaire Epstein, miroir d’une élite offshore

Il est impossible de dissocier le financier criminel du monde dans lequel il évolue. Les millions de documents publiés par le département de la justice des États-Unis renvoient l’image hideuse et glaçante d’une classe dirigeante globalisée qui a prospéré avec le néolibéralisme et fait désormais sécession.

Martine Orange

« Il faut que cela s’arrête. » Trois jours après la publication des trois millions de documents par le ministère de la justice états-unien, Donald Trump essayait à nouveau de refermer au plus vite le dossier Epstein face aux nuées de questions des journalistes. Mais malgré sa volonté, cela ne s’arrêtera pas. Une onde de choc mondiale est en train de se déployer au fur et à mesure que des noms, des faits, des conversations, des structures sont exhumés de cette masse gigantesque de documents.

En une semaine, les dégâts sont déjà considérables. En Europe en tout cas. Après la découverte de ses liens d’affaires révélés par Mediapart avec l’infréquentable financier, Jack Lang a présenté sa démission de l’Institut du monde arabe. En Grande-Bretagne, le scandale Mandelson, contraint de démissionner de son poste d’ambassadeur aux États-Unis dès septembre après la révélation de son étroite proximité avec Jeffrey Epstein, n’en finit pas de s’étendre. La démission du chef de cabinet du premier ministre britannique, Keir Starmer, le 8 février n’est que l’ultime tentative du gouvernement travailliste pour survivre.

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Bill Gates, Steve Bannon, Richard Branson avec Jeffrey Epstein. © Photomontage Mediapart avec documents diffusés par le ministère de la justice des États-Unis

En Norvège, au-delà de la mise au jour des liens familiers qu’entretenait la princesse Mette-Marit, la découverte que des personnalités de premier plan faisaient partie du cercle des intimes du prédateur sexuel est en train de secouer tout le pays. L’ancien premier ministre travailliste, Thorbjørn Jagland – qui a été également membre du comité Nobel et secrétaire général du Conseil de l’Europe –, est directement mis en cause, tout comme le diplomate Terje Roed-Larsen, un des acteurs de la paix d’Oslo, ou encore l’homme politique Børge Brende, président du Forum de Davos depuis 2017. Les organisateurs du Forum économique mondial ont annoncé le 5 février ouvrir une enquête pour déterminer les liens de ce dernier avec Jeffrey Epstein.

Le Wall Street journal, journal de référence du monde financier, ne se trompe pas sur les dangers du moment. « Pour ceux qui se trouvent en dehors du cercle restreint des puissants – les milléniaux antiboomers, la génération Z, les sous-payés et les personnes lésées –, les révélations concernant Epstein confirment une histoire sordide qu’ils soupçonnaient depuis longtemps. Les voilà, les riches et les puissants, certains exprimant leur sympathie pour un criminel parmi eux, souvent pour protéger les leurs »écrit Pamela Paul, une des chroniqueuses du journal, le 6 février.

En quelques jours, l’affaire Epstein a changé de dimension. Ce n’est plus seulement un vaste scandale de pédocriminalité, d’agressions et de sévices sexuels impliquant milliardaires, têtes couronnées et puissant·es. La mise au jour des millions de documents, échanges privés, courriels, photos, vidéos concernant pratiquement l’ensemble de ce monde globalisé, où se mêlent financiers, politiques, géants du numérique, vieilles familles de l’establishment, universitaires, conseillers de tous ordres, vedettes, figures médiatiques, agit comme une bombe à fragmentation. Elle tend le miroir hideux et glaçant vers une classe dirigeante mondialisée, ayant perdu toute limite, toute morale, dominée par la prédation, la corruption, la compromission et l’impunité.

La nouvelle aristocratie

Impossible, en effet, de dissocier Jeffrey Epstein du milieu dans lequel il évoluait. Il est le produit des dérives de cette caste hors sol qui prospère depuis l’essor du capitalisme financiarisé. Pendant des années, il est l’un des leurs, sachant capter, manipuler grandes fortunes, financiers, héritiers, en tirer profit ou les faire chanter.

L’offshore est leur monde. « Tu es où ? », ne cesse de demander Jeffrey Epstein à chacun de ses interlocuteurs. De New York à Beyrouth, en passant par Londres, Paris, Berlin ou Oslo, sans parler des îles paradisiaques, ils transhument de point en point, n’ayant aucun port d’attache. Ils ont fait sécession, comme l’a documenté l’historien canadien Quinn Slobodian dans son essai Le Capitalisme de l’apocalypse (Seuil, 2025).

Tous se rêvent comme la nouvelle aristocratie mondiale, la fréquentation des têtes couronnées et des familles royales – ce qu’Epstein a parfaitement intégré dans son système – venant les conforter dans le statut auquel ils aspirent. Car ils ne sauraient côtoyer les gens qui ne sont rien. Pour eux, d’ailleurs, ils n’existent pas. Ils sont invisibles, comme le sont les centaines de victimes d’Epstein.

Les mails publiés fourmillent d’anecdotes où on se prête, on s’échange, on demande, maisons somptueuses, avions et yachts privés. En achetant Little Saint James, son île privée, Jeffrey Epstein utilise tous les ressorts de cette caste qui exige un traitement à part, des privilèges. Il en fait à la fois son lieu de débauche, au sein duquel se nouent des pactes de corruption, et une de ses bases capitalistiques car la fiscalité et la réglementation y sont quasi inexistantes. Devant le comité de l’île chargé de lui donner son agrément pour enregistrer ses fonds et ses sociétés, Jeffrey Epstein explique alors qu’il est « le docteur financier pour les riches », comme le rapporte une très longue enquête du New York Times.

Tous partagent la même obsession : s’enrichir au plus vite, échapper par tous les moyens à l’impôt, n’avoir aucun lien avec le collectif, le public, n’avoir aucun compte à rendre à quelque institution étatique que ce soit.

L’évasion fiscale, moteur de leur enrichissement

Des « Panama Papers » aux « Offshore Leaks », en passant par les « Paradise Papers », de nombreuses enquêtes journalistiques mondiales ont mis à nu le système globalisé d’évasion fiscale reposant sur des montages opaques et des fraudes pour permettre aux plus riches d’échapper à l’impôt. Les trusts, qui permettent de cacher les bénéficiaires réels des fortunes accumulées, en sont les pierres angulaires. Les fonds montés comme des poupées gigognes pour atterrir dans des paradis fiscaux de plus en plus obscurs en constituent les mécanismes indispensables.

Les « Epstein Files » apportent un éclairage supplémentaire. Ils montrent au jour le jour le fonctionnement de cette grande machinerie d’évasion fiscale mise au point pour les riches, où se rencontrent gestionnaires, banquiers, avocats et grandes fortunes. Malgré des honoraires dépassant parfois les 8 500 dollars l’heure, les clients préfèrent payer des fortunes – le total doit dépasser parfois plus que ce que leur demande le fisc – à ces intermédiaires privés plutôt que de s’acquitter des impôts dus. Ainsi, Ariane de Rothschild, dirigeante de la société Edmond de Rothschild, a accepté, outre les commissions versées à d’autres conseils, de payer 25 millions de dollars à Jeffrey Epstein pour lui éviter les pénalités des autorités fiscales états-uniennes.

Jeffrey Epstein connaît tout de ces mécanismes. Il les a appris chez Bear Stearns, une banque d’investissement new-yorkaise de prestige, emportée par la crise financière de 2008. Il y fait ses débuts en 1976 après avoir convaincu un des parents d’élèves de la Dalton School, un établissement de l’élite new-yorkaise, où il enseigne comme professeur de mathématiques – après avoir menti sur ses diplômes –, de l’aider à être embauché. À 23 ans, il découvre toutes les ficelles du monde financier.

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Jeffrey Epstein a fait ses débuts à la banque Bear Stearns en 1976. © Photomontage Mediapart avec documents diffusés par le ministère de la justice des États-Unis et photo Mario Tama Getty Images via AFP

Alors que le néolibéralisme fait ses premiers pas dans le monde occidental, le monde de la finance se sent pousser des ailes. Il veut mettre à bas les vieux schémas imposés par les réglementations bancaires et financières, bousculer les institutions bancaires comme Bank of America ou Citibank. « Greed is good » (« la cupidité, c’est bien ») est désormais le mot d’ordre de Wall Street et du monde financier américain. Tous les coups sont permis.

Premières fraudes, première impunité

Jeffrey Epstein n’a pas besoin d’encouragements. Il comprend très vite les montages et les schémas d’optimisation fiscale. Mais il comprend encore plus vite les moyens de se faire un nom, une place dans ce monde des grandes fortunes, où on ne parle encore qu’en millions, qu’il a mission d’attirer vers Bear Stearns. Outre son inclination à vouloir briller, il met en place le système pour se constituer un réseau de plus en plus étendu.

Avant même d’enrôler Ghislaine Maxwell, il commence à jeter son dévolu sur les filles de grands entrepreneurs ou de financiers, de jeunes femmes influentes qui le présentent auprès d’amis ou de connaissances, l’amènent dans des soirées privées. Et quand il n’est pas accompagné par ces relais d’influence, il ne manque jamais d’être accompagné de mannequins. Aujourd’hui, nombre d’hommes interrogés disent ne pas se souvenir de ces jeunes femmes avec lesquelles ils ont posé sur des photos dans des soirées privées. Mais à l’époque, cela impressionne, comme le reconnaîtra plus tard Leon Black, cofondateur du fonds Apollo avec lequel il nouera une relation très étroite (voir plus bas).

À 27 ans, Jeffrey Epstein est nommé associé. Il est le plus jeune partenaire dans l’histoire de la banque. Il gagne déjà 200 000 dollars – une fortune à l’époque – par an. Le magazine Cosmopolitan lui décerne son titre de « célibataire du mois », le décrivant comme une « dynamo » qui « ne parle qu’à des gens qui gagnent plus d’un million par an ».

Mais l’ascension tourne court. Epstein est soupçonné de fraudes et de manipulations dans certaines opérations qu’il a menées. Pourtant, la direction de Bear Stearns ne dit rien, ne porte pas plainte et décide de le couvrir face aux enquêteurs de la SEC (Securities and Exchange). La justice normale ne saurait se mêler des affaires des puissants. En 2025, un des anciens responsables de la banque avouera ses regrets de ne l’avoir pas arrêté à ce moment-là. Trop tard.

Jeffrey Epstein a déjà pris la mesure des mécanismes d’impunité qui fonctionnent dans ces milieux : on se couvre, on se protège. Il quitte la banque discrètement. Mais il continue d’entretenir des relations avec certains membres. Celles-ci ne cesseront de se renforcer au fur et à mesure qu’il développe son réseau d’affaires.

Le tremplin de Victoria’s Secret

Car le sulfureux financier ne tarde pas à rebondir. Avec un avocat, John Pottinger, il fonde un cabinet à New York. Leur but : proposer des stratégies et des schémas d’évasion fiscale à des clients fortunés. L’époque des comptes numérotés en Suisse, ou même des sociétés immatriculées aux Bahamas ou dans le Delaware, est révolue. Une nouvelle finance est en train d’émerger, qui veut s’émanciper des circuits classiques.

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© Photomontage Mediapart avec documents diffusés par le ministère de la justice des États-Unis

Les fonds d’investissement, les hedge funds, les family offices commencent à faire leur apparition. Se considérant comme des sortes de clubs, ils appellent amis et connaissances fortunés pour constituer des tours de table pour mener des opérations financières indépendantes et s’en partager à un moment les bénéfices. Tout ce qui peut être financiarisé – immobilier, entreprises, opérations de négoce – les intéresse. Tout, pourvu que cela dégage de gros profits et échappe au fisc.

Dans ce nouveau monde financier, Jeffrey Epstein gagne très vite sa place. Il trouve des clients pour participer à certaines de ses opérations – certaines se révéleront par la suite frauduleuses –, joue l’entremetteur pour les fonds à la recherche de clients fortunés prêts à investir.

Mais son plus beau coup dans cette fin des années 1980 est quand il parvient à s’imposer comme gestionnaire de fortune de Leslie Wexner, fondateur de Victoria’s Secret. Les défilés de cette maison de lingerie féminine sont alors des événements où les grandes fortunes, artistes et autres célébrités se pressent. Ces défilés lui permettent aussi d’attirer des clients et de leur proposer des mannequins comme proies, donnant lieu plus tard à des chantages, intimidations, et garantissant l’omerta.

Plus tard, le milliardaire regrettera amèrement de lui avoir fait confiance. Il n’a jamais révélé combien il a perdu lorsque sa fortune était sous gestion du financier véreux. En 2008, Epstein a accepté de verser 100 millions de dollars à la fondation Wexner qui l’accuse de vol.

Dans les cercles des happy few

En attendant, Jeffrey Epstein continue son ascension vers les sommets de l’élite new-yorkaise. En 1988, il est déjà multimillionnaire, possède plusieurs biens immobiliers, dont une maison en Floride juste à côté de celle de Donald Trump. Les deux hommes se fréquentent assidûment. Ils ont les mêmes connaissances, les mêmes goûts, les mêmes lieux de débauche.

Il est de plus en plus introduit dans le monde financier. Plus que les grandes banques, ce sont les fonds d’investissement, les gestionnaires d’actifs, les représentants des family offices, les avocats d’affaires qui l’intéressent. Un monde qui ne connaît pas les barrières de la réglementation. Il est devenu membre du conseil de l’Académie des arts de New York, ce qui lui permet d’élargir encore son réseau. On le voit partout dans les vernissages, les galas de charité, les fêtes mondaines, échangeant avec les puissants, présentant les uns aux autres.

Son association avec Ghislaine Maxwell, en 1992, va encore élargir sa sphère d’influence. Elle lui donne accès à de nouveaux lieux de pouvoir, de nouvelles personnalités, auprès desquelles il prodigue conseils et « bons plans d’investissements » financiers, immobiliers ou artistiques, en échange de commissions bien sûr. Il commence à fréquenter le monde politique, rencontre plusieurs sénateurs. En 1995, il est suffisamment connu pour laisser directement des messages au bureau de Bill Clinton, à la Maison-Blanche. Un trophée qu’il ne manquera pas d’exhiber des années durant (voir encadré).

Beaucoup de rumeurs circulent déjà dès cette époque sur Jeffrey Epstein. Mais tout le monde se tait. Dans le monde financier, il a la réputation d’un homme « brutal, dur en affaires, belliqueux », comme en témoigne devant un tribunal l’ancien directeur financier du fonds Zwirn en faillite – partenaire de ce fonds, Epstein a exigé en 2006 le remboursement immédiat de 50 millions de dollars au détriment de tous les autres investisseurs, précipitant l’effondrement du fonds. « Dan [son supérieur – ndlr] pensait que Jeffrey voulait qu’on se prosterne devant lui », poursuit-il devant le juge.

Plus tard, des personnels d’Epstein porteront plainte contre lui pour harcèlement moral, comme le lui rappelle dans un mail en 2018 l’avocate Kathryn Ruemmler, ancienne conseillère d’Obama puis avocate chez Goldman Sachs, devenue très proche du financier. Celui-ci l’a désignée comme une de ses exécutrices testamentaires – à sa mort, la fortune d’Epstein sera estimée à plus de 500 millions de dollars, mais aucune enquête officielle n’a été menée à ce sujet. Informée de cette proximité, la direction de Goldman Sachs a décidé de cacher cette information jusqu’à la publication des documents judiciaires.

L’âge d’or de la finance de l’ombre

Ce n’est qu’un hasard de calendrier. En 2008, Jeffrey Epstein, condamné pour agressions sexuelles sur mineurs, purge ses treize mois de prison en Floride. En 2008, Wall Street s’effondre après l’explosion des subprimes. La crise financière menace tout le système financier international.

Après cette condamnation, Jeffrey Epstein n’aurait jamais dû réapparaître dans les sphères financières et dirigeantes. Après cette crise, le système capitaliste aurait dû en sortir profondément réformé. Pourtant, l’un comme l’autre sont plus renforcés que jamais à l’issue de cette période.

L’intervention massive des banques centrales, les politiques monétaires accommodantes partout dans le monde, ont permis d’épargner le système : le monde financier a capté 90 % des facilités monétaires accordées par les banques centrales, aggravant les inégalités. Plus tard, Jeffrey Epstein continuera de vanter les vertus de l’argent magique. « Un taux zéro, c’est encore trop haut »écrit-il en 2018 à Peter Mandelson.

Le financier soutient d’autant plus cette politique de la finance de l’ombre, celle des hedge funds, des fonds d’investissement, du private equity, qu’elle sort largement gagnante du moment. Sous la pression publique, les activités bancaires ont été un peu réglementées et placées sous contrôle. Nombre de pratiques, notamment le trading pour compte propre, leur sont interdites. Pour contourner ces réglementations, les banques se tournent massivement vers toute cette finance parallèle non contrôlée, et lui apportent des montagnes de capitaux. Jamais cette finance de l’ombre n’a connu un tel âge d’or. Et cette finance, c’est celle où évolue Jeffrey Epstein depuis des années, dont il connaît tous les rouages et nombre d’acteurs.

Beaucoup connaissent les crimes sexuels de Jeffrey Epstein. Mais l’omerta se met en place. Tout est fait pour que la condamnation de Jeffrey Epstein, enregistrée sur le registre des criminels sexuels, soit oubliée. Certains y veillent avec attention.

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Jeffrey Epstein et Leon Black, cofondateur du fonds Apollo. © Photomontage Mediapart avec documents diffusés par le ministère de la justice des États-Unis et photo Andrew H. Walker / Getty Images via AFP

Dès 2011, Leon Black, cofondateur du puissant fonds d’investissement Apollo, le réhabilite. Il décide de le nommer conseiller pour l’aider à gérer une partie de sa fortune personnelle. Son champ d’action est sans contraintes : il peut conseiller aussi bien des montages fiscaux, des placements immobiliers ou financiers, des achats d’œuvres d’art. Première rémunération : 23 millions de dollars en 2012.

Mais cela ira beaucoup plus haut. En litige avec Leon Black au sujet de sa rémunération, Jeffrey Epstein lui écrit un mail furieux en 2015 : « Je ne travaillerai pas un jour de plus pour vos affaires sans avoir reçu les commissions qui me sont dues depuis longtemps. […] Je demande les 40 millions habituels chaque année », écrit-il, alors qu’il a déjà perçu plus de 150 millions de dollars depuis le début de son association avec Apollo. Ces exigences semblent ahurissantes, sauf pour le président d’Apollo et tous ceux qui évoluent dans un monde financier où l’unité de compte est la centaine de millions, voire le milliard. Alors Leon Black paie. Au total, Jeffrey Epstein a reçu plus de 170 millions de dollars d’Apollo.

Le litige ne laissera aucune trace. Leon Black reste en lien constant avec Jeffrey Epstein. C’est vers lui qu’il se tourne en premier lorsqu’à son tour il est accusé de viols et d’agressions sexuelles. Son nom est plusieurs fois cité par les victimes et il apparaît sur de nombreuses photos. Après avoir tenté de nier, Leon Black est finalement acculé à la démission de la présidence d’Apollo en 2021.

Dans la foulée de Leon Black, d’autres reviennent, malgré les nouvelles révélations sur les agissements sexuels de Jeffrey Epstein, malgré les premières mises en cause du prince Andrew. En 2012, c’est au tour de la Fondation Rockefeller de lui demander d’intégrer son conseil d’administration et de superviser ses actions.

Dans la mythologie du capitalisme, le nom de Rockefeller, au même titre que celui de Rothschild, est un sésame, la clé qui ouvre toutes les portes. Selon les milieux financiers, cette reconnaissance permet à Jeffrey Epstein de nouer des liens avec JPMorgan, qui jusque-là se tenait à distance.

C’est à cette période que Howard Lutnick, alors président et principal actionnaire du puissant fonds Cantor Fitzgerald, s’invite à Little Saint James pour y déjeuner avec des amis. Le secrétaire au commerce américain avait pourtant juré qu’il avait coupé tous les ponts avec le financier depuis 2005. Le 9 février, il a reconnu avoir menti.

Car Epstein est devenu une sorte de tour de contrôle, un centre de liaison d’une partie du capitalisme financier, participant à des montages, négociant des prêts pour les uns et les autres. Il est informé de multiples opérations, devient destinataire de nombre de documents confidentiels avant le lancement d’une OPA, de rachats d’actions ou autres. Le soupçon de délit d’initiés affleure dans de nombreux mails. Mais cela semble être le dernier souci des participants.

Entre certains participants, les discussions sont parfois quotidiennes. On s’y échange des informations, on se raconte les rencontres avec des personnages jugés importants, on cancane. « Comment ça va la vie fortunée et dissolue ? », lui demande le 27 octobre 2017 Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton devenu président de Harvard dans les années 2000. « Quand nous nous verrons, je m’efforcerai de te fasciner avec des histoires folles sur Washington !!! », lui répond Epstein. Larry Summers a été forcé à démissionner de toutes ses fonctions en novembre 2025 après la publication de ses échanges avec le criminel.

« Si vous n’êtes pas dans les documents Epstein, c’est que vous êtes un loser »confiait, il y a quelques jours, Victoria Hervey, ancienne petite amie d’Andrew Mountbatten. Son analyse brutale résume peut-être l’état d’esprit de son monde aujourd’hui.

L’émergence du capitalisme autoritaire

Jusque-là, ils s’étaient tenus à l’écart : le vieux monde de Wall Street n’était décidément pas le leur. Mais au tournant des années 2010, ils ont changé d’avis. C’est à ce moment-là que les noms de Bill Gates, d’Elon Musk, de Richard Branson surgissent dans les documents saisis par la justice américaine. Leurs échanges sont plus accablants les uns que les autres (lire ici ou ). Les pactes de corruption sont noués et Epstein ne manquera pas de le leur rappeler au besoin.

Dans cette volonté de domination mondiale qui commence à saisir les dirigeants du numérique, une figure émerge, outre celle de Bill Gates : Peter Thiel, fondateur de Palantir. C’est à cette époque que ce dernier fait irruption dans l’entourage du financier et devient son protégé. Epstein ne manque pas une occasion de vanter ses mérites, d’inciter ses connaissances et ses amis à investir dans cette société pleine d’avenir. Ce dernier commence à être convié à des forums et colloques pour y dispenser ses vues.

Le financier ne dit pas s’il partage les vues racistes et réactionnaires de Peter Thiel. Mais il commence à épouser certaines thèses libertariennes, comme celle de monnaies échappant à tout contrôle étatique, un des bastions à conquérir pour le mouvement libertarien afin d’instaurer un capitalisme sans entraves. Dans sa dernière année, Esptein se présente comme « expert du monde financier et des cryptomonnaies ».

C’est aussi durant cette période que Steve Bannon, soutien et inspirateur du mouvement Maga (« Make America Great Again »), très proche de Donald Trump, fait irruption dans le paysage du financier. Lorsque Bannon lui expose en 2018 sa volonté de répandre son idéologie conservatrice en Europe, Epstein lui répond : « Si vous voulez vous y frotter, vous allez devoir y passer du temps. L’Europe à distance, cela ne fonctionne pas », avant de lui proposer de mettre son carnet d’adresses à sa disposition.

En parallèle, Epstein élargit ses horizons. Profitant d’un déplacement de Leon Black, il l’accompagne en Russie. Il y retourne par la suite à plusieurs reprises. Il noue des liens avec plusieurs oligarques russes, dont Oleg Deripaka, le roi russe de l’aluminium. Il se rapproche aussi de personnes influentes proches de Vladimir Poutine, comme le révèle l’enquête du Monde.

Sans que personne y prenne garde, tous les fondements du capitalisme autoritaire, antidémocratique, défendu aujourd’hui par Donald Trump, apparaissent dans les documents Epstein et commencent à se mettre en place.

Alors que les attaques politiques s’intensifient contre Donald Trump lors de son premier mandat, Epstein multiplie les échanges avec ses correspondants sur le sujet. Après l’avoir qualifié d’« escroc » dans un échange avec Kathryn Ruemmler en 2016, il lui donne cet avertissement en décembre 2018 : « Vous devriez peut-être dire à vos amis démocrates que traiter Trump comme un parrain de la mafia, c’est ignorer le fait qu’il a un pouvoir extrêmement dangereux. »

Lors d’un échange avec Peter Mandelson le 12 mars 2018, Jeffrey Epstein se faisait encore plus précis. Il se vantait du pouvoir qu’il avait sur le président américain : « Je suis le seul à pouvoir le faire tomber » (« I am the one able to take him down »).