Les États-Unis s’enfoncent dans le totalitarisme en plaçant sous surveillance fédérale de simples citoyens

Slate.fr

Lucas Déprez-Rose – 

En octobre, un retraité américain a envoyé un mail à un avocat du département de la Sécurité intérieure pour défendre un réfugié afghan demandeur d’asile. Il s’est retrouvé avec des enquêteurs à sa porte et son compte Google fouillé par la DHS.

Tout change le 17 novembre 2025, quand des enquêteurs envoyés par le département de la Sécurité intérieure débarquent chez Jon, pour l’interroger. | Nelson Ndongala via Unsplash

Temps de lecture: 2 minutes – Repéré sur The Washington Post

Jon est un Américain de 67 ans, fraîchement retraité. Il apprend un jour que le département de la Sécurité intérieure (DHS) veut renvoyer chez lui un demandeur d’asile afghan, qui les supplie de ne pas le faire, persuadé que les talibans le tueraient s’il revenait au pays. Jon décide alors d’écrire un mail à l’avocat en charge du dossier.

Dans son court message de quatre phrases, il explique simplement que renvoyer cet homme chez lui, en Afghanistan, reviendrait à jouer à la «roulette russe» avec sa vie. Aucune menace, aucun discours répréhensible, juste les inquiétudes légitimes d’un citoyen inquiet. Cinq heures plus tard, Jon reçoit un mail de Google lui expliquant que le gouvernement a décidé de lancer une enquête sur sa personne et a exigé d’accéder au contenu de son compte Gmail, rapporte le Washington Post.

Outré par ce message qui ne lui fournit que très peu d’informations, Jon s’entête à trouver des explications, il contacte des avocats reconnus et découvre alors qu’il est face à ce qu’on appelle une «administrative subpoena», une injonction administrative d’un genre bien particulier.

Il s’agit en fait d’une injonction que le DHS s’auto-délivre afin d’obtenir les données personnelles d’une personne, sans l’accord d’un juge ou d’un jury. Elles peuvent être demandées en quelques minutes, sans enquêtes, et rien n’oblige l’administration à avertir les personnes ciblées. Google a prévenu Jon, l’informant qu’il avait sept jours pour contester cette décision, sans lui donner le moindre accès à l’injonction, ni de moyen de réponse (le mail a été envoyé via une adresse no-reply).

Une menace fantôme

Tout change le 17 novembre, quand des enquêteurs envoyés par le DHS débarquent chez Jon, pour l’interroger sur son mail, comme s’il s’agissait d’une action répréhensible par la loi. On lui explique que les termes de «roulette russe» et «taliban» avaient effrayé le destinataire, qui s’était senti menacé. Jon leur explique qu’il a simplement recherché l’adresse mail de cet avocat sur Google et qu’il lui a écrit pour exprimer son ressenti. L’affaire s’arrête là pour Jon, sans aucune conséquence légale, mais le message est clair: n’importe quel citoyen américain –même irréprochable– peut être victime de surveillance rapprochée pour avoir formulé une opinion.

Aux États-Unis aujourd’hui, l’histoire de Jon n’est malheureusement pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une militarisation du DHS, accusé notamment de cibler des universités (Harvard et Columbia ont été visées après des manifestations pro-palestiniennes), de surveiller les réseaux sociaux et même d’intimider les hôpitaux: plusieurs milliers d’employés ont fait grève et protesté contre les méthodes fédérales, dont celles de l’ICE, et ont été ciblés par cette fameuse «administrative subpoena».

Bien que l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) ait repris le dossier de Jon pour faire annuler l’injonction, le retraité a vu ses bagages fouillés par la Transportation Security Administration lors de ses dernières vacances, sans explication.

Le véritable enjeu n’est pas seulement celui de la protection des données, mais l’effet dissuasif sur la liberté d’expression qu’engendrent de telles pratiques. Si une simple lettre à un fonctionnaire déclenche la puissance de feu du renseignement fédéral, plus personne n’osera signer de son nom ni ouvrir sa bouche pour protester face aux dérives de l’administration Trump.