Guillaume Étievant•02/02/2026
Le colloque organisé le week-end dernier par l’Institut La Boétie, réunissant cadres de La France insoumise et dirigeants de petites entreprises, s’inscrit dans un choix stratégique assumé du mouvement, visant à harmoniser les intérêts des travailleurs et de leurs employeurs, dès lors que ces derniers ne dirigent pas de grands groupes. En introduction de ces rencontres, Jean-Luc Mélenchon a pris soin de préciser que l’objectif n’était pas de convaincre les “petits patrons” de voter pour La France Insoumise, mais de se préparer à gouverner avec leur appui. Prenant acte, selon ses termes, des échecs des nationalisations passées, tant en France qu’en Amérique latine, qui n’auraient pas permis l’avènement du socialisme, il a insisté sur la nécessité de composer avec les petites entreprises. La catastrophe écologique rendrait cette préparation d’autant plus indispensable : la transformation de l’économie ne pourrait s’opérer sans l’implication de ces acteurs, présentés comme incontournables dans la réorganisation des modes de production. Cette mise en perspective traduit une volonté stratégique de neutraliser l’hostilité du petit patronat à l’égard de la FI. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon lui-même a rappelé au sommet économique de Challenges qu’il pouvait engager un discours apaisé envers les chefs d’entreprise, affirmant à un parterre de patrons : “Je n’ai aucun intérêt à vous persécuter”. À une conférence en octobre, Mélenchon s’était déjà positionné contre l’image d’une gauche anti-entreprises en expliquant que le projet insoumis considérait que “certaines entreprises sont des alliées et d’autres des adversaires”.
Cette orientation s’inscrit dans une lecture théorique plus large, développée dans plusieurs textes du mouvement, selon laquelle l’exploitation salariale tendrait à devenir secondaire par rapport à la domination exercée par une oligarchie mondiale de grands actionnaires. Ce mouvement formule ainsi « l’hypothèse de la place de plus en plus grande prise dans le système par les exploitations commerciales, financières et rentières relativement à l’exploitation salariale ». Il en vient à considérer que : « beaucoup de petites entreprises sont absolument dominées par les forces du capital numérique, financier, immobilier, énergétique, etc. Les dirigeants de ces entreprises ont objectivement un intérêt commun avec le reste du peuple à l’affrontement avec l’oligarchie, et à la collectivisation des réseaux. » En déplaçant la lutte des salariés contre leurs employeurs vers un affrontement plus global opposant les « petits » aux « très gros », La France Insoumise cherche à constituer une majorité électorale susceptible de la porter au pouvoir et de l’aider à l’appliquer une fois que le mouvement y sera.
Cette logique est encore plus explicitement assumée dans une formule de Jean-Luc Mélenchon lors de ce même colloque. Il a ainsi déclaré : « Alors écoutez, comme il ne peut pas être question de nationaliser les coiffeurs, les restaurants et les maçons, on va discuter. Au demeurant, à quoi ça nous servirait de nationaliser ? Ils ont qu’à continuer à prendre tous les risques, ça nous va. ». Présentée comme une marque de réalisme, cette formule réduit la question des nationalisations à une caricature : celle d’une étatisation considérée comme absurde de petites activités locales, jugées par avance incompatibles avec toute forme de nationalisation. Pourtant, des services publics de restauration publique existent déjà à grande échelle, qu’il s’agisse des cantines scolaires, des restaurants hospitaliers, des services de restauration collective dans les administrations, etc. De même, des services publics ou parapublics de coiffure existent notamment dans les hôpitaux, les établissements pénitentiaires, les EHPAD, etc.
L’existence de ces dispositifs montre que rien n’interdit, par principe, d’envisager l’extension de cette logique de service public ou de service socialisé à des restaurants privés ou à des salons de coiffure privés (par ailleurs souvent tous deux détenus par des multi propriétaires), dès lors que ces activités répondent à des besoins fondamentaux et peuvent être organisées hors de la seule logique marchande, selon des modalités adaptées aux réalités locales. Les conditions de travail absolument catastrophiques que subissent des milliers de salariés des salons de coiffure et des restaurants justifieraient d’ailleurs pleinement l’expropriation des “petits patrons” qui les détiennent. En ramenant le débat à une image volontairement simplificatrice, la formule de Mélenchon évacue toute réflexion sur les modalités concrètes par lesquelles des activités aujourd’hui soumises au marché pourraient être partiellement ou totalement soustraites à la logique du profit, sans perdre leur efficacité ni leur ancrage local, et semble évacuer toute réflexion sur les formes intermédiaires de socialisation des moyens de production, sur l’extension de droits collectifs dans l’entreprise ou sur la transformation des rapports de propriété. Surtout, elle entérine l’idée selon laquelle le supposé risque entrepreneurial justifierait à lui seul le pouvoir patronal et l’appropriation privée des fruits du travail. Ce n’est pas sa volonté, et d’autres textes de la France insoumise traitent de ces questions, mais ce type de formule alimente malgré tout une pédagogie politique défensive, qui entérine certains présupposés libéraux au lieu de les contester frontalement.
Non les “petites entreprises” ne sont pas le premier employeur du pays
Par ailleurs, les « petites entreprises », dans les analyses de l’institut La Boétie qui ont fourni la base théorique de ce colloque, ce ne sont pas uniquement les petits commerces, coiffeurs, restaurants, et artisans de proximité. « Les TPE et les PME, que nous regrouperons sous le terme de « petites entreprises » précise en effet le rapport de l’institut sur ce sujet. Ce terme de « petites entreprises » mêle ainsi les TPE, qui ont moins de 10 salariés et les PME qui peuvent avoir jusqu’à 250 salariés et 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ce grand ensemble est présenté par LFI comme « le premier employeur » du pays. Pourtant les chiffres les plus récents de l’INSEE démontrent le contraire. Les micro entreprises (TPE + auto-entrepreneurs) et les PME emploient au global 46% des salariés du privé (en équivalent temps plein), tandis que les entreprises de plus de 250 salariés en emploient 54%. Les micro-entreprises (2,7 millions de salariés) emploient toutes ensemble 1,6 fois moins de salariés que les grandes entreprises (4,4 millions de salariés).

« En 2023, les deux tiers du chiffre d’affaires des entreprises du système productif français sont générés par les entreprises de taille intermédiaire (ETI) et les grandes entreprises (GE), souvent multinationales et industrielles. » résume l’INSEE. Et quand l’institut La Boétie écrit que « Les TPE et les PME, que nous regrouperons sous le terme de « petites entreprises », n’ont rien en commun avec les multinationales », il ne prend pas en compte le fait que la majorité des PME sont, selon l’INSEE, en réalité des filiales de groupes français ou internationaux.

Toute la distinction faite dans la note entre des PME productives et des grands groupes ne servant qu’à remonter des dividendes aux actionnaires ne résiste ainsi pas à l’analyse. Les PME détenues par des groupes remontent des dividendes vers des holdings, pour certaines basées à l’étranger, qui remontent cet argent in fine à des actionnaires, qui sont d’ailleurs parfois des fonds d’investissement. Quand l’institut écrit que « la propriété et la rémunération du capital dans les petites entreprises n’ont rien à voir avec celles des grandes entreprises : la rémunération d’un chef de petite entreprise, à hauteur d’un revenu à peu près convenable pour vivre, n’a rien à voir avec le versement de dividendes à des fonds d’investissement ou des grandes fortunes à des taux de rentabilité extrêmement élevés », c’est une généralité qui sert un propos politique, mais qui n’est que partiellement conforme à la réalité. Je ne crois pas qu’il existe de statistiques sur les versements de dividendes par taille d’entreprise, mais depuis quinze ans que j’analyse les comptes d’entreprises dans le cadre de mon métier d’expert auprès des CSE, j’ai été confronté de nombreuses fois à des PME qui remontaient des dividendes à leurs actionnaires, parfois même 100% de leur bénéfice chaque année.
Le mythe des petits patrons pauvres
En réalité, la LFI a tendance sur ce sujet à tordre les statistiques pour rapprocher la figure du petit patron de celle du salarié précaire. Elle soutient ainsi par exemple que les TPE et PME auraient des dirigeants qui seraient mal rémunérés. La formule la plus frappante a été formulée par Sophia Chikirou lors du colloque, affirmant que « le patron de TPE est aussi un travailleur » et que « 50 % d’entre eux se versent moins de 15 000 euros par an ». Elle reprend ici un chiffre de la note de l’institut la Boétie, qui en précise la source : le Baromètre des TPE, publié en 2025 par le cabinet comptable privé Dougs, à partir des données de ses propres clients. Outre le fait qu’il s’agisse d’un acteur privé engagé dans une démarche de communication sur la fiscalité des petites entreprises, cette étude présente un périmètre très restrictif. Elle ne porte que sur des sociétés unipersonnelles (SASU et EURL) et exclut les SAS à plusieurs associées, pourtant largement répandues parmi les TPE et PME. Le chiffre de 15 000 euros correspond en réalité à la rémunération médiane d’un sous-groupe précis : les dirigeants ayant opté pour une rémunération exclusivement salariale, lesquels ne représentent qu’une fraction des dirigeants étudiés. La même source montre d’ailleurs qu’une part significative d’entre eux se rémunère partiellement ou exclusivement par des dividendes, avec des niveaux médians supérieurs.
Surtout, la confusion est aggravée par l’assimilation implicite entre revenu déclaré et niveau de vie. Chez les dirigeants de petites entreprises, la rémunération ne fonctionne pas comme un salaire. Elle résulte d’arbitrages entre fiscalité, trésorerie et investissement. L’argent conservé dans la trésorerie de l’entreprise, détenue par son dirigeant-actionnaire, constitue une forme de revenu différé qui n’apparaît pas dans les statistiques mobilisées. À cela s’ajoutent des éléments absents de ces données : patrimoine professionnel, valeur du fonds de commerce, capital productif, avantages en nature, etc. Par ailleurs, ces chiffres ne disent rien des ressources extérieures à l’entreprise dont peuvent disposer les dirigeants, qu’il s’agisse d’un patrimoine familial, de prêts intrafamiliaux, d’aides du conjoint ou de rentes héritées, qui conditionnent pourtant fortement leur niveau de vie et leur capacité à différer leur rémunération. Comparer mécaniquement ce revenu déclaré à un salaire annuel revient ainsi à juxtaposer des indicateurs qui ne mesurent pas la même réalité sociale, et à effacer le rapport de propriété qui distingue structurellement le patron de TPE du salarié précaire.
Des intérêts objectivement divergents
Au-delà des chiffres, l’affirmation selon laquelle le patron de TPE serait « aussi un travailleur » opère un déplacement plus profond. Même lorsque ses revenus sont modestes, le “”petit patron” demeure détenteur du contrôle de l’outil de production. Il exerce un pouvoir de décision sur l’organisation du travail, les embauches, les licenciements et la répartition de la valeur produite. Cette position le distingue fondamentalement du salarié, dont le revenu dépend de la vente de sa force de travail dans un rapport de subordination juridique. Les conditions de travail constituent à cet égard un angle mort majeur du discours de rapprochement mis en avant par l’Institut La Boétie. Faire comme si le conflit de classes variait selon la taille de l’entreprise contredit l’expérience quotidienne des salariés. Dans les petites entreprises, les conditions de travail sont souvent plus difficiles : absence de représentation collective, faiblesse des droits effectifs, dépendance accrue au bon vouloir de l’employeur… Et les chefs d’entreprise sont le groupe social le moins exposé aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. Ils subissent en moyenne huit fois moins d’accidents du travail que les ouvriers et près de vingt fois moins de maladies professionnelles. Une large majorité d’entre eux se déclare en bonne ou très bonne santé. S’il est vrai que leur durée hebdomadaire de travail est souvent plus élevée, ils décrivent plus fréquemment un rapport au travail autonome et épanouissant, largement lié à l’absence de subordination hiérarchique.
Si Musk, Niel et les autres milliardaires, qui semblent résumer le problème du capitalisme pour LFI, n’existaient pas, le sort des salariés des petites entreprises n’en serait pas meilleur ou alors marginalement. En tous les cas, ils ne seraient pas davantage libres de leur décision, de leur parcours professionnel, et auraient toujours des salaires minorés de la part volée par les actionnaires qui détiennent leurs entreprises. En revanche, si on ne vivait pas en régime capitaliste, l’existence même de cette domination mondiale par quelques actionnaires richissimes serait impossible. C’est pour cela qu’il faut partir de la source de l’exploitation, et la combattre, et tenter de tirer tout le fil de domination qui partira avec. D’une certaine manière, la France Insoumise prend le problème en sens inverse et cet éloge des petits patrons risque d’être à juste titre très mal pris par les milliers de salariés qui souffrent au travail dans des petites entreprises.
Par ailleurs, en essentialisant les petites entreprises comme intrinsèquement fragiles ou vertueuses du fait même de leur taille, la LFI semble oublier le fait que, dans une économie capitaliste, la petite entreprise n’est pas une forme stable, mais une phase transitoire de l’accumulation. Comme l’analyse Marx, la concurrence contraint chaque capital individuel à accroître sa productivité, à réinvestir ses profits et à s’agrandir sous peine d’être éliminé. La petite taille ne constitue donc ni une protection contre la logique du profit, ni une position extérieure au capitalisme, mais une position momentanée dans un processus qui tend structurellement à la concentration et à la centralisation du capital. D’innombrables “petits patrons” rêveraient d’être Xavier Niel par exemple en réalité, et celui-ci a démarré par une toute petite entreprise de Minitel rose qui est peu à peu devenue un empire des télécommunications.
En cherchant à constituer un bloc politique englobant salariés et petits employeurs, La France insoumise s’inscrit dans une tradition déjà ancienne de la gauche de gouvernement, inaugurée dans les années 1980 par le Parti socialiste, qui substituait au conflit capital-travail une opposition plus floue entre capital « productif » et capital « financier ». Il est tout à fait pertinent de mettre en avant des mesures mettant fin aux privilèges fiscaux exorbitants des grands groupes par rapport aux plus petites entreprises, ou de limiter les coûts de loyers ou d’emprunt excessifs que ces dernières subissent, comme le propose LFI. Mais en naturalisant la figure du petit patron comme allié potentiel du monde du travail, elle occulte le fait que, quelle que soit la taille de l’entreprise, le pouvoir sur le travail demeure concentré entre les mains de ceux qui détiennent et dirigent l’outil de production. À vouloir gouverner avec les employeurs, même les plus modestes, LFI prend le risque de contribuer à désarmer idéologiquement ceux qu’elle prétend représenter : les salariés, pour qui l’exploitation ne se mesure pas à la taille de leur entreprise, mais au rapport social qui organise leur travail.

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