paru dans lundimatin#509, le 18 février 20
Depuis la mort de Quentin Deranque à la suite d’un affrontement ayant opposé militants fascistes et antifascistes, une vague de récupération et d’instrumentalisation politicienne propage le plus grand degré de confusion. Un point semble néanmoins faire l’unanimité : condamner l’antifascisme de rue pour l’assimiler à son contraire, le fascisme. L’article qui suit propose de défaire cette opération et d’être aussi courageux dans la critique que dans le soutien que la situation appelle.
1. Nous ne connaissons pas les auteurs des coups ayant entraîné la mort de Quentin Deranque. Nous ne connaissons pas non plus les anciens membres de la Jeune Garde. Il nous paraît néanmoins et plus que jamais impératif de soutenir l’antifascisme de rue.
2. Frapper une personne inconsciente au sol, y compris la pire crapule, n’est pas acceptable. C’est une erreur politique et une faute éthique.
3. Mais ne pas soutenir les camarades impliqués dans ces violences ou accusés de les avoir commises, serait une manière de redoubler la faute, en s’imaginant s’en déresponsabiliser ou échapper aux conséquences politiques qui auront de toutes façon lieu.
4. L’antifascisme de rue, est une pratique de la violence dissuasive et symbolique, il s’agit de contenir autant que possible la menace et les brutalités fascistes. Si les coups s’échangent, toute volonté de symétriser fascisme et antifascisme est un mensonge et une opération politique aussi grossière que dangereuse.
5. La mort de Quentin Deranque est à la fois accidentelle et circonstancielle. Accidentelle car on peut présumer que rigoureusement personne ne l’a souhaitée. Circonstancielle car Quentin Deranque a sciemment choisi de participer à des affrontements de rue dans une stratégie de perturbation d’un rassemblement de gauche. Toutes les euphémisations journalistiques tendant à le présenter comme un simple militant nationaliste ou d’extrême droite sont battues en brèche par son pédigrée, son passif ainsi que les déclarations de ses amis.
6. La violence antifasciste n’a rien à voir avec la brutalité fasciste. C’est une distinction historique à laquelle il est impératif de veiller, éthiquement autant que pratiquement. Et ce ne sont pas des paroles en l’air. La brutalité fasciste est sa propre fin et n’a pas d’autre objectif que de s’étendre et de s’intensifier dans l’abject. Elle est à la fois arbitraire, nihiliste et annihilatrice. La violence antifasciste est stratégique et « rédemptrice », elle a simultanément vocation à contenir la brutalité et à faire de la place pour la générosité.
7. Entre le vacarme des commentateurs médiatiques et le silence effrayant d’un Parlement qui se lève à la mémoire d’un néonazi, il nous faut trouver le ton juste qui permette de décrire l’opération en cours. Un accident déplorable et tragique est instrumentalisé par un narratif tenu par l’extrême droite et dont l’objectif est limpide. Pour le centre gauche et droit, criminaliser la lutte antifasciste afin de renvoyer dos-à-dos la gauche LFiste et le Rassemblement national. Pour la droite et l’extrême droite, décrédibiliser et neutraliser préventivement l’antifascisme à l’aune d’une possible accession au pouvoir. Tous, partagent la nécessité de désarmer et casser toute possibilité d’opposition autonome. À sa manière et pour ses intérêts, les cadres LFistes qui se désolidarisent y concourent.
8. L’antifascisme de rue et sa projection parlementaire sont pris dans une contradiction structurelle. Cette contradiction est celle qui distingue la violence défensive, sur le terrain, exposée à des problèmes pratiques concrets et souvent immédiats, liés à des cycles de provocations et d’agressions, et la stratégie électorale de gauche, de long terme, se jouant dans les consciences et les représentations, et qui ne supporte du bout des lèvres cette violence qu’à condition de la nier, de la condamner ou de la mettre à distance. La Jeune Garde – qu’elle soit ou non engagée dans cette affaire – est un exemple de cette contradiction essentielle. Si nous ne la posons pas clairement, nous en connaissons déjà les suites : l’éradication de l’antifascisme comme force et possibilité politique et sa séparation d’avec un « antifascisme citoyen » inoffensif. Enfin, sa mise en équivalence fallacieuse avec le fascisme contemporain.
9. Le rapport de force médiatique est présentement et massivement en notre défaveur. Que la Une de Libération ne soit pas substantiellement différente des vomissures de Frontière est un signe de l’époque. Il s’agit de résister à cette tempête de merde qui s’accompagne toujours d’un tsunami de confusion.
10. La nature des faits incriminés autant que la bronca médiatique et politique laissent peu de doute quant à ce qui attend judiciairement les personnes incriminées dans la mort de Quentin Duranque. Ce que nous ignorons encore c’est jusqu’où ira l’appareil répressif.
L’enquête a été ouverte pour homicide volontaire mais aussi pour association de malfaiteurs. C’est tout sauf anodin et permet légalement de poursuivre quiconque n’étant pas directement lié aux faits incriminés.
Quant au décret de dissolution antérieur aux faits, il autorise des poursuites pour reconstitution de groupe dissous aussi large que la mesure est initialement et volontairement floue.
Marine Le Pen peut dès lors sereinement singer Trump en réclamant que le mouvement antifasciste soit a priori considéré comme terroriste. Macron s’y refusera probablement par souci de distinction mais c’est dans ce contexte qu’il va falloir anticiper l’éventuelle accession de l’extrême droite au pouvoir.
11. C’est parce que la situation est critique qu’il faut être courageux :
Ne laisser personne passer seul, sous le bus.
Refuser d’adhérer au pathos autant qu’à l’opération fasciste en cours.
Assumer sereinement les désaccords pratiques, tactiques et éthiques entre nous.
Tenir l’exigence historique de la lutte contre le fascisme.
torique de la lutte contre le fascisme.
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