REPORTERRE
Par Fanny Marlier
20 février 2026

Le quai Fulchiron à Lyon, près du lieu de la rixe où Quentin Deranque, militant d’extrême droite, est mort à la suite de ses blessures, le 14 février 2026. – © Olivier Chassignole / AFP
Alors que des centaines de militants d’extrême droite prévoient de manifester le 21 février après la mort d’un militant identitaire, des collectifs et associations sociales et écologistes craignent des dégradations de leurs locaux, voire des violences physiques. Certains ont décidé de rester fermés ce weekend.
Dans certains quartiers de Lyon, la crainte de représailles est montée d’un cran ces derniers jours. Plusieurs centaines de militants d’extrême droite sont attendus dans les rues de la ville le samedi 21 février, près de l’endroit où le militant néofasciste Quentin Deranque, âgé de 23 ans, a été tué une semaine plus tôt.
Des syndicalistes et militants d’associations, classés à gauche, redoutent des dégradations de leurs locaux, voire des violences physiques, et ce, alors même qu’ils n’ont aucun lien avec la Jeune garde, l’organisation dissoute et mise en cause dans cette affaire.
Quentin Deranque est décédé le 14 février à la suite d’affrontements en marge d’une conférence de l’eurodéputée Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Six personnes ont pour l’instant été mises en examen pour « homicide volontaire », une septième — l’assistant parlementaire du député La France insoumise (LFI) Raphaël Arnault — pour « complicité par instigation » de cet homicide.
En guise de réponse, la manifestation a été déposée par Aliette Espieux, porte-parole du mouvement anti-IVG La Marche pour la vie — un mouvement catholique intégriste opposé à l’avortement —, et entend faire venir des identitaires de toute l’Europe. Des militants d’Italie, de Belgique ou encore d’Allemagne sont attendus.
Le maire écologiste Grégory Doucet a demandé à la préfecture du Rhône d’interdire cette marche. Mais le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a refusé cette requête, assurant que la marche serait « encadrée pour éviter tout débordement » par un « dispositif policier important ».
Des syndicats, librairies et bars associatifs fermés
À Lyon, les appréhensions face à des groupuscules violents organisés ne sont pas nouvelles, mais l’atmosphère anxiogène s’est amplifiée. Depuis quelques jours, des citoyens engagés tractent dans le 7e arrondissement, sur le tracé de la manifestation, pour prévenir les habitants et les commerçants et encourager les gens à éviter certains quartiers. Des boucles WhatsApp ou Telegram ont spontanément émergé pour organiser cette mobilisation citoyenne.
« L’idée n’est pas de céder à la peur, mais de prendre ses dispositions, détaille Sylvine Bouffaron, une activiste lyonnaise engagée pour le climat et la justice sociale. Il s’agit d’une forme d’auto-organisation des habitants de Lyon qui refusent le narratif imposé en ce moment par la droite et l’extrême droite visant à faire le procès de l’antifascisme. »
Plusieurs bars associatifs, des locaux de syndicats et des librairies prévoient de garder le rideau baissé le samedi 21 février. C’est le cas de l’Alternatibar, visant à favoriser la transition citoyenne, sociale et écologique. Un lieu alternatif créé en 2013 par l’association écologiste Alternatiba, situé près du quartier des Pentes de la Croix-Rousse, ciblé dans le passé par des attaques venues de l’extrême droite.
« Nous avons déjà été confrontés à des actes violents »
« Nous ne voulons pas faire prendre de risques à nos bénévoles qui fermeraient tard le bar ainsi que ceux qui seraient venus y prendre un verre, explique Tatiana Guille, porte-parole d’Action Justice Climat Lyon, qui gère le lieu. Bien sûr, nous avons déjà été confrontés à des actes violents suite aux manifestations de 40-50 personnes issues de l’extrême droite radicale, mais nous craignons une mobilisation encore plus suivie et une légitimation de la violence suite à la mort de Quentin Deranque. »
Un vide-dressing organisé par l’association Soutiens/Migrants Croix-Rousse prévu le dimanche 22 février à l’Alternatibar n’aura pas lieu non plus. Organisé ce week-end, le festival de rencontres alternatives écologiques et sociales Primevère a d’ores et déjà prévu de renforcer son dispositif de sécurité.
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Le collectif de la librairie libertaire La Gryffe, située dans le 7e arrondissement, a longuement hésité à rester fermé ce week-end. « La peur est bien présente, mais nous avons décidé d’ouvrir avec les volets entrouverts afin de les fermer rapidement si besoin », indique l’un de ses membres. En mars 2021, la librairie associative et libertaire La Plume noire avait été attaquée par une cinquantaine de militants d’extrême droite. Cette semaine, son local a été recouvert de tags représentant des croix celtiques — l’un des symboles favoris de l’extrême droite nationaliste.
« Nous avons reçu des menaces mais, honnêtement, ce n’est pas pire que d’habitude pour l’instant », nuance Pierre Lemerle, rédacteur en chef du média indépendant Rue89 Lyon. Pour ne pas attirer l’attention et prendre le risque de voir les locaux dégradés, cela fait longtemps que le journal n’affiche plus son logo sur la devanture des bureaux.
Plus de 102 actes de violence imputés à l’extrême droite radicale
La ville est l’épicentre d’affrontements entre l’extrême droite radicale et les mouvements antifascistes depuis les années 1980, mais depuis le début des années 2010, l’implantation de groupuscules identitaires ou royalistes est particulièrement forte, notamment dans le quartier du Vieux Lyon. Ces différentes mouvances ont eu jusqu’à cinq locaux dans un périmètre restreint, ce qui leur a permis de se rendre visibles, de s’organiser et de recruter.
À tel point que Rue89 Lyon comptabilise plus de 102 actes de violence imputés à l’extrême droite radicale entre 2010 et 2025. « Une violence qui s’est abattue sur l’agglomération, et plus particulièrement sur des militants progressistes et des personnes minorisées (racisées ou LGBTI) », écrit la journaliste Marie Allenou. En 2024, le groupuscule Les Remparts, le bar associatif La Traboule et la salle de sport Top Sport Rhône ont été dissous par le ministère de l’Intérieur grâce aux pressions de la coalition Fermons les locaux fascistes.
Après les affrontements entraînant la mort de Quentin Deranque, dans la nuit du 14 au 15 février, les locaux du syndicat Solidaires Rhône ont été dégradés, la mosquée Koba, située dans les Pentes de la Croix-Rousse, a été recouverte de tags islamophobes.
« Nous savons que nous ne sommes pas les premières cibles, souffle Tatiana Guille, d’Action Justice Climat. Nous avons surtout peur pour le quartier de la Guillotière et ses commerces de produits africains, proches de l’itinéraire de la manifestation, mais aussi pour les squats abritant des mineurs isolés. »
De son côté, le syndicat Solidaires a réduit son activité cette semaine, dans l’attente d’une meilleure sécurisation de ses locaux, mais a la ferme intention de reprendre une activité syndicale au plus vite. « L’extrême droite radicale veut nous faire taire, la meilleure réponse que l’on puisse apporter c’est de continuer », insiste un membre de Solidaires Informatique.
Face à une diversion de la droite et de l’extrême droite étouffant l’espace médiatique dans le but de condamner le mouvement antifasciste, la militante Sylvine Bouffaron se veut optimiste : « Des liens forts émergent en ce moment entre les habitants ; ensemble, on se donne de la force et du courage. »