Accusé d’avoir lancé des pierres sur la maison d’une famille juive en 2024, un adolescent a été très violemment appréhendé par des médiateurs de la ville de Sarcelles. Si le jeune homme a été relaxé, ses agresseurs n’ont été inquiétés ni par la justice ni par leur employeur, le maire socialiste de Sarcelles.
En règle générale, une médiation ne se termine pas avec un nez cassé. Celui d’Aylan* a pourtant été fracturé le 25 mars 2024, à la suite d’une altercation entre cet adolescent de 15 ans et des médiateurs de la ville de Sarcelles (Val-d’Oise). « En deux minutes, j’ai pris des coups de poing, de genoux. Quand ils ont vu qu’il y avait trop de sang, ils m’ont laissé partir », se souvient-il. Cinq jours d’interruption temporaire de travail (ITT) lui ont été prescrits.
Le médiateur de la ville qui a asséné la majeure partie des coups n’a jamais été sanctionné, indique le maire socialiste Patrick Haddad à Mediapart. « Il était en légitime défense […]. Quand quelqu’un vous agresse, vous répliquez », assure l’édile, qui dit « croi[re] sur parole » ses agents.
C’est lui-même, explique-t-il, qui a demandé à son service de médiation d’intervenir, pour « protéger la maison » d’une famille juive qui s’était plainte d’être ciblée la semaine précédente par les jets de pierre d’adolescents – des « jeunes déviants du quartier », qualifie le maire, qui assume ces termes (voir boîte noire).

« Évidemment que je ne m’attendais pas à ce que ça prenne ces proportions, j’ai trouvé ça hyper violent », concède l’élu. Il ajoute qu’un tel incident n’était jamais arrivé et qu’il a « fait le constat que les médiateurs n’étaient pas formés » à répondre « à la violence physique » et « n’[avaient] pas les outils pour faire un usage raisonnable de la force ».
Les salariés auraient depuis bénéficié de nouvelles formations. « Ils sont maintenant encouragés à maîtriser sans aller dans ce degré de violence, à passer le relais et appeler la police », ajoute le maire.
L’adolescent relaxé par la justice
Pourtant, le garçon blessé est le seul à être passé devant la justice à ce jour. En apprenant qu’Aylan avait porté plainte le 27 mars 2024, le médiateur mis en cause a répondu par une autre plainte. Une instruction a été ouverte pour « violences volontaires aggravées sur agent chargé d’une mission de service public », mais aussi pour violences commises en raison de la religion – à cause des jets de pierre sur la maison d’une famille juive.
L’adolescent a fini par être relaxé de tous les chefs d’accusation le 5 janvier 2025 par le tribunal pour enfants de Pontoise. Aucune partie civile ne s’était constituée dans le dossier – les médiateurs n’ont par ailleurs pas donné suite à nos sollicitations, le maire souhaitant être seul à s’exprimer.
« Cet incident est derrière nous », avance Patrick Haddad, qui n’était pas au courant de la décision du tribunal pour enfants. Et de minimiser dans la foulée : « Il s’en est remis, le gamin, non ? Je veux dire… Vous portez des coups à des gens… Il faut aussi se poser la question de la responsabilité. Moi, mes enfants ne tapent personne, et ils ne se font pas taper. »
Aylan et ses parents, une famille d’origine turque qui habite Sarcelles depuis des années, n’ont jamais été contactés par leur maire, qui rétorque que si la famille l’avait demandé, il l’aurait reçue. « Il y a un médiateur qui fait ça… Et nous, ça fait deux ans qu’on attend, se désole le père. Depuis trente ans que je suis en France, je n’avais jamais passé la porte d’un commissariat. »
Sans nouvelles du parquet de Pontoise pendant les trois mois qui ont suivi la plainte de son jeune client, Fadilla Candar, l’avocate d’Aylan, a forcé l’ouverture d’une instruction judiciaire au moyen d’une plainte avec constitution de partie civile. Un juge d’instruction est désormais chargé de ce dossier.
La famille, bien que soulagée de la relaxe, souhaite aujourd’hui comprendre comment des médiateurs salariés de leur ville, censés apaiser et protéger, en sont arrivés à violenter des mineurs de 15 ans, puis à les laisser repartir sans appeler les secours.
Le soir de l’altercation
Ce soir de mars 2024, Aylan admet que ses amis ont lancé des pierres en direction d’une maison. Il reconnaît aussi que ce n’était pas la première fois. « C’était des petits cailloux, dans le but de toucher le toit, faire du bruit et courir. On était petits, on était bêtes », concède-t-il, niant toutefois en avoir jeté lui-même. Les caméras de surveillance installées par la famille ne le montrent à aucun moment faire un geste de lancer.
Au commissariat, les membres de la famille juive expliqueront que des jeunes lançaient des pierres « de plus en plus grosses » sur leur pavillon, nourrissant l’inquiétude d’un acte ciblé antisémite. La façade a beau être située à plusieurs mètres du portail, un rocher est parvenu à faire un impact sur leur porte.
Depuis le début du ramadan, des groupes de jeunes passent en effet par leur rue certains soirs pour se rendre à la mosquée. Le mercredi 20 mars, ils sonnent à la porte et se carapatent. Le jeudi 21 mars, ils sonnent à nouveau et lancent des pierres. « C’était des trucs de gamin », se souvient Jibril*, 15 ans à l’époque, qui nie avoir ciblé la famille parce qu’elle est juive.
Ils sont loin d’imaginer que la famille a tellement peur qu’elle a déjà contacté le maire, puis la police, qui leur a conseillé de porter plainte, puis les médiateurs de la ville. Et que ceux-ci sont venus planquer « tous les soirs » devant le pavillon, dans leur camionnette, dans l’optique d’appréhender les jeunes. Sans succès jusqu’au lundi.
Les jeunes passent alors une première fois à 20 h 30 et jettent des pierres. La famille prévient les médiateurs qui viennent à nouveau faire le guet. Sur les coups de 22 h 45, alors qu’il repasse devant la maison avec cinq camarades, Aylan voit la famille sortie du pavillon, l’air énervé. « On a pris peur et on a commencé à courir », relate-t-il à Mediapart.
Ils m’ont mis les mains derrière le dos. À ce moment-là, il s’est déchaîné.
Trois des adolescents rebroussent chemin, trois s’engagent vers le bout de la rue, où est stationnée la voiture blanche de la mairie de Sarcelles. « Je pense que les jeunes ne savaient pas que c’étaient des médiateurs, il faisait nuit », soulignera d’ailleurs l’un des fils de la famille du pavillon au commissariat.
Trois salariés de la ville, âgés d’une quarantaine d’années, sortent du véhicule administratif et parviennent à attraper deux des jeunes, Aylan et Jibril. C’est là que les versions divergent. Les trois adultes assurent unanimement avoir entendu, avant de sortir de la camionnette, un des six adolescents crier « sales juifs ! » en direction de la maison, ce que les deux garçons contactés par Mediapart nient en bloc.
Selon Aylan, l’un des médiateurs l’aurait ensuite « attrapé par le cou » et aurait fait un mouvement comme pour l’embarquer près de la camionnette. « Quand il voit que je résiste un peu, il me met un premier coup de poing. Moi, j’étais choqué. Par réflexe, j’ai remis un coup. » Il est alors immobilisé.
« Ils m’ont mis les mains derrière le dos. À ce moment-là, il s’est déchaîné. Ce qu’il n’a vraiment pas aimé, c’est le coup que je lui ai mis. Dès qu’il me mettait un coup, il me répétait : “En plus toi, tu me mets des coups !” Il me met un coup une fois, deux fois, trois fois, des coups de genou, des coups de poing… »
L’un des fils de la famille du pavillon, sorti sur le perron, confirme au cours de son audition avoir vu un médiateur « attraper » Aylan « en étant dans le dos et en passant ses bras sous les bras de l’individu ». Le père dit aussi avoir vu « le jeune maintenu par deux gars de la médiation ».
Jibril tente de s’interposer, mais est empêché par un autre adulte, « un médiateur qui [l]e porte et [l]’éclate sur le sol », se souvient-il. L’adolescent a aussi déposé une plainte, indiquant avoir été « jeté au sol à plusieurs reprises ». L’unité médico-judiciaire lui a prescrit un jour d’ITT et reconnu des « couleurs contusionnelles diffuses » et un « retentissement psychologique ».
Personne n’appelle les secours
La famille, elle, reste spectatrice, à quelques mètres. « Ils n’avançaient pas pour nous taper », confirme Jibril, qui remarque toutefois que l’un des fils est sorti de la maison avec une matraque télescopique. Un autre, le plus âgé, lui montre carrément qu’il dispose d’une arme, calée dans la ceinture de son pantalon. « L’autre fils est sorti avec un pistolet, je lui ai dit de ranger ça tout de suite », a confirmé l’un des médiateurs, interrogé par la police. L’enquête montrera qu’il s’agit d’une arme à air comprimé, qui appartient bien à l’aîné de 21 ans.
Qui a asséné le premier coup, entre Aylan et le médiateur de 47 ans mis en cause pour ces violences ? Les deux versions, irréconciliables, s’opposent. L’employé de la ville indique dans une déposition début avril 2024 que l’adolescent l’a « attrapé par le col et lui a mis une patate en plein visage ». Mais il reconnaît avoir ensuite donné des coups pendant « deux, trois minutes ».
« Pour le repousser, je me suis débattu, poursuit-il. J’ai baissé la tête vers le sol et j’ai donné des coups de poing face à moi, sans regarder. Mais j’étais en train de subir une attaque, j’étais surpris, j’ai reçu un coup qui m’a sonné dès le début, j’ai agi par instinct. » Il précise tout de même : « On ne voulait pas que ça se passe comme ça, on voulait leur dire qu’ils avaient déconné, leur parler. »
Les vidéos enregistrées par les caméras de la ville n’ont jamais pu être exploitées, car elles ont été réquisitionnées par les autorités sur des plages horaires erronées. Le 28 mars 2024, le commissariat demande en effet à récupérer les enregistrements provenant de quatre caméras, « entre 23 h 15 et 23 h 30 », alors que les faits se sont produits avant 23 heures. Les vidéos mises au dossier ne montrent donc rien du tout.
Une chose est certaine : tous les adultes présents ce soir-là ont laissé repartir Jibril et Aylan, le visage amoché et la veste maculée de sang, sans leur porter assistance ni appeler d’ambulance. « Ils ont fini par relâcher le jeune en lui disant de se casser et il est parti », se souvient le père de famille.
« Ils nous ont tabassés et puis ils nous ont dit de nous barrer », confirme Jibril. « On n’allait pas dire non… » C’est un ami plus âgé, croisé sur la route, qui finira par appeler les secours. Aylan sera enfin amené à l’hôpital, où sa fracture du nez sera constatée. Il devra être opéré.
« La famille n’avait peut-être pas prévu que ça prenne cette ampleur, espère l’avocate Fadilla Candar. Je ne pense pas qu’on puisse attendre d’une équipe de médiateurs une telle intervention musclée et violente. Ils ont peut-être été dépassés par la manière dont les médiateurs sont intervenus. »
L’antisémitisme en toile de fond
Patrick Haddad est maire de Sarcelles depuis 2018. Sa commune, qui compte près de 60 000 habitant·es, est connue pour son multiculturalisme. S’il y réside une importante communauté juive, le maire socialiste, candidat à sa réélection le mois prochain, veut que l’on sache que les actes antisémites y sont rares. « Ça a pris des proportions anormales, alors que cela reste un événement exceptionnel, souligne-t-il. C’est une question sérieuse, mais ici on a d’autres problèmes, des problèmes de pauvres, des travailleurs de première ligne. »
La famille du pavillon se dit peu pratiquante et répète – aux enquêteurs, mais aussi au Parisien, qui abordé l’affaire l’an passé – être l’une des rares familles juives de la ville à avoir choisi de scolariser ses trois enfants dans le public. C’est en primaire et au secondaire que ses fils, aujourd’hui âgés de 17 à 21 ans, auraient été harcelés par certains jeunes.
« En primaire, vous savez, nous c’était surtout le foot. Le reste, la religion, la couleur de peau, tout ça, on s’en foutait », nie Aylan, qui n’a pas été identifié comme l’un des harceleurs. « Nous avons tous grandi dans un milieu intercommunautaire, donc il n’y a aucune tension », avait-il d’ailleurs précisé aux policiers le 3 décembre 2024, alors qu’il était en garde à vue.
La prise de conscience de ces jeunes ne peut pas passer par ce degré de violence physique.
La mère de famille réfute catégoriquement cette version : « Pendant plusieurs soirs consécutifs, nous avons été caillassés au cri de “sales juifs” », a-t-elle répondu par écrit à Mediapart, déclinant les propositions de rencontre ou d’échange téléphonique. Elle mentionne un « profond sentiment d’abandon et d’insécurité », pallié uniquement par l’intervention des médiateurs. « Cette situation m’a causé, ainsi qu’à ma famille, une grande souffrance », a-t-elle ajouté.
Contacté, Moïse Kahloun, le président de la Communauté juive de Sarcelles, est lui aussi clair : « Ce sont des actes antisémites, il n’y a pas de discussion là-dessus. Quand on vise une maison juive avec une mézouzah [un petit rouleau de parchemin traditionnellement fixé sur les portes d’entrée dans la tradition juive – ndlr]… »
S’il dit avoir de la « reconnaissance » pour les médiateurs qui auraient permis de rassurer une famille « terrorisée », il condamne toutefois le degré de violence avec lequel ils sont intervenus auprès d’Aylan. « Ils l’ont quand même tabassé, il faut dire les choses comme elles sont […]. Je suis vraiment dérangé de voir qu’on peut frapper un enfant à ce niveau-là. »
Le lendemain de l’altercation, il a d’ailleurs encouragé la famille d’origine turque à déposer plainte au commissariat. « La prise de conscience de ces jeunes ne peut pas passer par ce degré de violence physique », conclut-il.
Des mots qui résonnent avec ceux de Jibril : « Depuis ce jour, je pense que je ne ferai plus jamais confiance à un médiateur. » Au lendemain de l’altercation, un représentant de la communauté turque de Sarcelles a organisé une réunion entre les parents d’Aylan et la famille juive. L’objectif : désamorcer tout risque d’embrasement et de conflit intracommunautaire dans la ville.
Si elles n’ont pas trouvé de terrain d’entente, les deux familles se sont accordées pour remettre le dossier dans les mains de la justice, et attendre ses conclusions. En attendant, Aylan ronge son frein. « Je ne comprends pas pourquoi j’ai été le seul accusé. Je suis le seul qui a été placé en garde à vue, déféré au dépôt… On a porté plainte, il n’y a rien eu du tout. »