[Observatoire du nucleaire] Nucléaire : une relance fictive et un crash inévitable

Nucléaire : une relance fictive et un crash inévitable

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire

Après des années d’atermoiements, la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) a finalement été publiée par le gouvernement qui annonce le holà sur l’éolien et le solaire, et priorise clairement le nucléaire. C’est ainsi que divers médias se sont laissés aller à titrer des choses comme « Vers une relance massive du nucléaire » ou carrément « L’énergie des dix prochaines années sera nucléaire » (sic).

Mais, comme toujours en matière du nucléaire, en France et ailleurs dans le monde, il est beaucoup plus facile de faire de beaux effets d’annonce que de les concrétiser : si tous les réacteurs prévus avaient été construits, il y en aurait un à chaque coin de rue de chaque pays !

 

Le prétendu « grand retour du nucléaire » célébré au début des années 2000 n’a jamais eu lieu, et le supposé « retour en grâce » actuel suit le même chemin. La production nucléaire mondiale végète depuis des décennies : le « record » de production atteint en 2024 n’était que de 0,3% supérieur au chiffre de 2006 !

Or, pendant ce temps, les autres sources de production d’électricité se sont envolées ce qui fait que, mécaniquement, la part du nucléaire s’est effondrée, passant de 17,1% en 2001 à 9% à ce jour. En croissance exponentielle, les renouvelables approchent des 35%, quasiment quatre fois la part du nucléaire.

Et ce phénomène va continuer et s’amplifier : l’Agence internationale de l’énergie prévoit que désormais, chaque année, plus de 90% des nouveaux moyens de production électriques seront des renouvelables.

Pour mémoire, le salut de l’atome ne viendra pas des fumeux « petits réacteurs modulables » ainsi que nous l’avions prévu (Le Monde, 14 octobre 2021), ce qui se confirme au vu des déconvenues et faillites qui se succèdent dans ce secteur.

Submergé par le véritable tsunami des renouvelables, le nucléaire va déjà avoir fort à faire pour ne pas voir sa production décliner : des dizaines de fermetures de vieux réacteurs sont programmées et inéluctables, compensant la mise en service de nouveaux réacteurs, principalement en Chine. Dans tous les cas, la part du nucléaire dans l’électricité mondiale va continuer à baisser à 8% puis 7%, etc, une véritable marginalisation.

Revenons donc à la France. Toujours donneuses de leçons, nos « élites » peuvent prétendre que la baisse du nucléaire dans le reste du monde n’empêche pas son essor chez nous. L’atome hexagonal est même présenté comme le futur « sauveur » du continent ou du moins de nos voisins que nous pourrons alimenter avec nos nombreux réacteurs.

Mais, même à supposer que le programme de 6 EPR2 – plus 8 autres en option, pourquoi pas 20 ou 30 ou 50, c’est tellement facile à annoncer – soit correctement mené par EDF, le premier d’entre eux ne fournira pas d’électrons avant 2040, si ce n’est 2045 : les chantiers nucléaires prennent TOUJOURS de nombreuses années de retard (accompagnées de milliards d’euros de surcouts) : non, « l’énergie des dix prochaines années » ne sera pas nucléaire, c’est même une plaisanterie de le prétendre.

D’ici 2040, et par la suite, les productions électriques renouvelables vont continuer à croitre massivement dans le monde, et donc entre autre en Europe, tout en voyant leurs coûts de production continuer à s’effondrer.

 

Résultat : même avec les dizaines ou centaines de milliards que l’Etat français entend mettre encore dans le nucléaire pour tenter de le rendre compétitif, il est clair que personne ne voudra de cette électricité alors qu’il sera possible de se servir massivement sur le marché européen : les connexions transfrontalières serviront bien plus à alimenter la France en électricité renouvelable à bon marché qu’à servir nos voisins en électrons nucléaires ruineux.

Il est d’ailleurs notable que les autorités françaises cherchent d’ores et déjà des débouchés pour la production nucléaire actuelle en tentant d’attirer dans l’Hexagone des centres de données (data centers) aux consommations électriques insensées. Chercher par tous les moyens des clients pour justifier la production, c’est aussi malin que de creuser de grands trous pour les reboucher ensuite.

 

Les adeptes de l’atome continuent à servir leurs éléments de langage usés, insistant en particulier sur le fait que les renouvelables serait bien trop intermittentes. Pendant ce temps, la progression du solaire est telle que, sous peu, même par temps couverts, cela suffira à couvrir toute la consommation journalière.

 

Certes, il n’y a pas de soleil la nuit, mais la consommation est bien moindre – beaucoup de gens dorment ! – et sera d’autant plus facilement couverte par les autres sources renouvelables que le stockage de l’électricité se développe massivement et à un coût lui aussi de plus en plus faible. Il ne s’agit certes pas d’une option très écologique mais on ne peut que constater que cela n’empêche pas son essor.

 

En résumé, en prévoyant de dépenser une nouvelle fois des sommes insensées dans le nucléaire, nos dirigeants politiques et industriels mènent la France à la ruine et à la pénurie énergétique.

 

Mais tout n’est pas perdu : de la Finlande à Flamanville en passant par l’Angleterre, EDF et Areva (devenue Orano après faillite) ont démontré leur parfaite incapacité à mener correctement la construction de leurs propres réacteurs, les EPR, et tout montre qu’il en sera de même pour ceux baptisés EPR2 pour laisser croire à une amélioration dont on sait déjà qu’elle ne sera pas au rendez-vous.

 

Avec un peu de chance, le programme EPR2 sera rapidement stoppé et « seulement » quelques dizaines de milliards seront gaspillés. Il sera alors grand temps pour la France de prendre enfin le bon train, celui des renouvelables… et de la sobriété énergétique, grande oubliée de la PPE.