Progressistes… sauf pour la Palestine

Je les ai connus de l’intérieur. J’ai vécu longtemps dans cet entourage français progressiste, cultivé, bien intentionné. Des appartements calmes, baignés de lumière, dont les murs disparaissent derrière des bibliothèques pleines. Des livres partout. Des essais sur la justice sociale, le féminisme, l’écologie, la mémoire des crimes européens. En entrant, on se dit que le monde, ici, est pris au sérieux. Ils parlent doucement. Ils choisissent leurs mots. Ils prennent le temps.

Ils défendent les animaux avec une ferveur réelle. Ils signent des pétitions, s’indignent face aux abattoirs industriels, expliquent la souffrance du vivant, la dignité de chaque espèce. Ils parlent psychologie avec assurance. Trauma. Résilience. Travail sur soi. Réparation. Ils savent écouter, analyser, conseiller.

Puis il y a la Palestine.

Elle n’entre jamais franchement dans la pièce. Elle arrive par accident. Ou à cause de ma présence. Elle dérange l’équilibre.

Autour d’une table, entre un plat végétarien et un vin soigneusement choisi, quelqu’un dit, presque distraitement: « Dans notre culture judéo-chrétienne… » Même ceux qui se disent laïcs, affranchis de toute transcendance, s’y réfugient soudain. La formule trace un cercle invisible. À l’intérieur, l’universel. À l’extérieur, le reste.

Un autre enchaîne, sûr de lui: « Les Juifs sont revenus sur leur terre. » La phrase tombe nette, close. Le passé fait office de verdict. Le mot revenir efface toute autre histoire. Personne ne demande qui est parti. Personne ne demande comment.

Quand je parle de mes parents, de la maison perdue, de l’exil imposé, on m’écoute avec gravité. Les regards s’assombrissent. Il y a de la compassion, j’avoue. Voire une tristesse brève. Puis arrive la formule finale, celle qui clôt toute possibilité politique: « C’est triste, mais c’est compliqué. »

Compliqué devient un abri. Un mot qui permet de rester à distance. Un mot qui autorise l’émotion sans la responsabilité.

Ils aiment la psychologie. Ils m’expliquent qu’il faut dépasser le traumatisme. Qu’il faut travailler avec un psy. Qu’il ne faut pas rester prisonnière de la colère. Ils le disent avec douceur, avec cette certitude tranquille de ceux qui n’ont jamais vu leur histoire niée jour après jour.

Je les écoute. Et je pense, parfois à voix haute, que ce sont eux qui auraient besoin d’un psy. Car ce que je vois n’est pas de la sérénité. C’est un refoulement collectif.

Ils s’indignent du sort des femmes de ménage dans le monde arabe. Ils décrivent, avec gravité, des scènes qu’ils n’ont jamais vues. Ils montent des projets. Des programmes de coexistence. Des ateliers de dialogue. Ils croient profondément à la rencontre, à l’apprentissage mutuel, à la discussion entre communautés.

Ils disent croire au « dialogue israélo-palestinien ». Ils disent que le problème vient des extrémistes des deux côtés. Ils disent que la violence est symétrique. Ils disent que la paix viendra quand on apprendra à se connaître. Ils disent beaucoup. Ils n’ont manifestement jamais ouvert un chapitre entier de l’histoire coloniale. Ou ils l’ont refermé avant la fin.

Ils adorent expliquer aux Palestiniens qu’il faut dialoguer avec ceux qui les dominent. Ils trouvent cela raisonnable. Mature. Responsable. Ils n’auraient jamais demandé aux colonisés algériens de dialoguer calmement avec le système colonial. Ils n’auraient jamais conseillé aux Sud-Africains noirs d’organiser des cercles de parole avec l’apartheid. Mais pour les Palestiniens, la pédagogie devient une obligation morale.

Un jour, devant un lycée parisien, une mère observe des adolescents. Certains portent un keffieh. Rien d’autre. Pas de slogan. Pas de cri. Juste un tissu. Elle fronce les sourcils et dit, indignée : « Mais pourquoi on laisse des gamins porter des signes religieux ? » Le keffieh devient soudain une menace.
La solidarité devient une faute civique. La laïcité sert à discipliner les corps plutôt qu’à protéger les consciences.

Ils citent aussi Delphine Horvilleur. Souvent. Avec admiration. Ils disent qu’elle apaise, qu’elle réconcilie, qu’elle fait du bien. Ils prononcent son nom comme un certificat de modération. Ils aiment les voix qui tiennent ensemble l’émotion et l’ordre établi. Les voix qui parlent de paix sans jamais déranger le rapport de force.

Ils sont fiers de leur histoire familiale. Des grands-parents résistants. Des récits de courage sous Vichy. Des faux papiers. Ils racontent cela avec fierté. Ils transmettent. Ils se sentent héritiers.

Mais ils ne voient pas que l’histoire qu’ils racontent s’est arrêtée trop tôt. Car aujourd’hui, face à un système politico-médiatique qui répète mécaniquement le récit sioniste dominant, qui criminalise la solidarité avec la Palestine, qui soupçonne toute parole palestinienne d’excès ou de menace, ils ne résistent pas. Ils s’ajustent.

Ils parlent de nuance. De responsabilité. De contexte.

Ils préfèrent la respectabilité à la dissidence. La modération à la clarté. Le confort moral à la prise de risque.

La Palestine agit comme une ligne de fracture. Elle ne sépare pas la droite de la gauche. Elle distingue ceux pour qui la justice reste un principe abstrait de ceux qui acceptent d’en payer le prix.

L’échec n’est pas seulement moral. Il est politique.

En refusant de nommer la réalité coloniale, en psychologisant la colère des damnés de la terre occupée, en criminalisant la solidarité, une partie du progressisme français abdique toute capacité à comprendre le monde contemporain. Elle se condamne à commenter les conséquences sans jamais interroger les causes ou les structures qui règnent.

À force de parler de complexité, elle devient incapable de clarté. À force de neutralité, elle se rend complice de l’ordre existant.

Mais cette complicité ne s’arrête pas aux cercles intellectuels parisiens; elle s’étend aux organisations qui prétendent incarner la conscience morale universelle. Et pour cause… les sanctuaires du droit international ne sont pas épargnés par ce progressisme sélectif. En janvier 2026, Omar Shakir, directeur de Human Rights Watch pour Israël et la Palestine, a démissionné après plus de dix années au sein de l’organisation. Motif,: la direction de HRW a bloqué la publication d’un rapport longuement documenté, accusant Israël de commettre un crime contre l’humanité par le déni systématique du droit au retour des réfugiés palestiniens. Le rapport, validé par les chercheurs, devait paraître en décembre 2025. Mais selon la direction, il risquait d’être «mal interprété» comme une menace démographique pour l’identité juive de l’État d’Israël. Ce choix, motivé moins par le droit que par des pressions politiques, révèle une ligne de fracture majeure: même les ONG les plus réputées, censées dire le droit sans crainte ni faveur, préfèrent différer, édulcorer, temporiser quand il s’agit de la Palestine. L’universalisme cède alors la place à une prudence géopolitique. Le courage recule, et l’institution abdique devant les pressions. Ce n’est plus un simple angle mort moral ; c’est un effondrement structurel de la cohérence.

La question palestinienne n’est pas une cause lointaine. Elle est un test de cohérence. Un test de courage. Un test de lucidité.

La Palestine ne demande pas de compassion. Elle exige une position.

Et c’est précisément ce que beaucoup refusent encore d’assumer.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon