Depuis dimanche soir, la fachosphère et plusieurs médias ont relayé de faux propos prêtés à l’élu insoumis et noir. Il est depuis la cible d’un harcèlement raciste, miroir de la France de 2026 mais aussi des délires que suscite La France insoumise dans le débat public.
Lundi 16 mars, Bally Bagayoko est l’invité de la journaliste Apolline de Malherbe sur RMC. Le créneau matinal est prestigieux, et c’est sûrement une première pour le nouveau maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), élu la veille dès le premier tour dans la deuxième ville d’Île-de-France. Le ton est donné dès la deuxième question : « Alors qu’un de mes confrères vous interrogeait sur la ville des rois, vous avez dit que c’était aussi la ville des Noirs. Est-ce que ça compte pour vous ? » Réponse : « Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville des rois et du peuple vivant. »
Il faut s’arrêter sur cet échange. L’expression utilisée par Bally Bagayoko figurait déjà dans le reportage réalisé par Mediapart dimanche soir à Saint-Denis, ville « des rois morts et des peuples vivants ». La formule vient du poète Jean Marcenac, communiste, résistant, ami de Louis Aragon et d’Elsa Triolet, collaborateur régulier des Lettres françaises et professeur de philosophie à… Saint-Denis.
Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, lors d’une réunion publique de La France insoumise (LFI) à Paris, le 17 mars 2026.
Depuis dimanche
Elle est utilisée régulièrement dans la ville de 150 000 habitant·es, et l’avait été quelques jours plus tôt par le député communiste Stéphane Peu qui connaît ses classiques. Mais Stéphane Peu est blanc. Personne n’a pensé qu’il pouvait dire « Saint-Denis, ville des Noirs ».
C’est en revanche ce qui est arrivé à Bally Bagayoko, à peine le verdict des urnes connu : dimanche soir, il est en duplex depuis la mairie sur LCI. Interrogé sur la « ville des rois », il ajoute « et du peuple vivant ». La fachosphère s’emballe : de bonne ou de mauvaise foi qu’importe, elle se persuade que l’élu a dit « des Noirs ».
Une scène d’une grande violence
Signe des temps, ce que dit la fachosphère sur les réseaux devient vérité sur les plateaux : dans la question d’Apolline de Malherbe sur RMC (elle a présenté ses excuses depuis), sur le plateau de France Info TV où, en toute décontraction, Gilles Bornstein (éditorialiste politique à France Info) et Jean Sébastien Ferjou (Atlantico) ont repris l’infox (heureusement démentie par Yaël Goosz de France Inter et Catherine Tricot de Regards), ou encore dans la prestigieuse émission de France 5 « C ce soir », animée par Karim Rissouli.
Ce dernier a présenté ses excuses dans une vidéo qui décrypte la séquence : sans « remettre en cause la probité intellectuelle » de ses invités, le journaliste y voit « une forme d’impensé raciste ».
Pour le moins, en effet. Car cela ne s’arrête pas là : une autre séquence hallucinante a eu lieu mardi sur BFMTV. Tugdual Denis, journaliste d’extrême droite, à la fois patron de la rédaction de Valeurs actuelles et éditorialiste sur la chaîne d’info en continu, expose longuement que Bally Bagayoko aurait été élu grâce au soutien des narcotrafiquants et que « de nombreux patrons de points de deal » étaient dans la salle des fêtes de la mairie pour célébrer le résultat des élections.
La scène est d’une grande violence. Elle se termine par cette question : « Vous êtes dans la main de qui, monsieur le maire ? » « C’est une question complètement irresponsable mais je vais vous répondre », reprend Bally Bagayoko, calmement et avec le sourire.
Il n’a pas le choix, il le sait, des centaines de milliers de personnes regardent. Tout écart de langage, tout énervement lui seraient plus que reprochés. Il est noir, il est certainement habitué. Mais nous, spectateurs et spectatrices, sommes pris·es au piège, presque complices du racisme décomplexé qui violente des millions de Français·es chaque jour. Cette scène nous salit.
Cette scène a une histoire. Ce n’est ni un dérapage ni une bavure. Tugdual Denis est aussi le journaliste qui a défendu le numéro de Valeurs actuelles dans lequel la députée noire La France insoumise (LFI) de Paris Danièle Obono était représentée en esclave, dans un article intitulé « Obono l’Africaine ». L’hebdomadaire a été condamné pour injure publique à caractère raciste.
De la « ville des Noirs » à la réduction en esclavage, en passant par le narcotrafic, tout est cohérent : la matrice du racisme est là, installée au cœur des sociétés occidentales blanches depuis des siècles.
Devenir élu·e de la République n’y change rien. Carlos Martens Bilongo l’a expérimenté à l’Assemblée nationale, cible d’un « Retourne en Afrique ! » lancé par l’ex-député Rassemblement national (RN) Grégoire de Fournas en 2022. Un an plus tard, le député Belkhir Belhaddad s’est vu affublé d’un « racaille » lâché par le porte-parole du RN, Laurent Jacobelli. À gauche, ce n’est pas toujours mieux et on devient une « Arabe de service » dans la bouche de l’ancien ministre Julien Dray.
« On se sent souvent très seuls face à toute cette violence », disait récemment dans Mediapart la députée écologiste Sabrina Sebaihi. Rien n’y fait : faire preuve de prudence dans son langage, sourire face aux questions insensées ou aux injonctions à dire qu’on aime la France (Danièle Obono l’a vécu, rappelez-vous, c’était en 2020), afficher un CV long comme le bras…
Bally Bagayoko en est un symbole : il est haut cadre d’une entreprise publique, il est élu local depuis plus de vingt ans et une figure du Parti communiste français (PCF) puis des insoumis·es en Seine-Saint-Denis. Sa radicalité est, somme toute, très modérée.
Lundi, sur BFMTV, il a parlé des « héritiers de l’immigration », dit qu’il « n’aime pas trop le terme “racisés” », évoquant les « enfants de la République qui l’assument en tant que tels et qui marchent sur leurs deux jambes : leur capacité à la fois d’être très humanistes, au regard de tout ce qui se passe dans le monde, et qui en même temps représentent cette fierté qui est la France ».
Mais rien n’y fait. Et cela ne fait même pas scandale. Pas même une polémique nationale, à peine quelques messages de soutien. Par principe, le racisme est un délit. Dans les faits, il est toléré.
LFI, cible de toutes les confusions
C’est le principal enseignement de ce moment. Il s’inscrit aussi dans un contexte : celui de l’excommunication de LFI par une large partie du champ politique, y compris à gauche, et du champ médiatique. Bally Bagayoko est noir, et insoumis : le stigmate est démultiplié.
Depuis dimanche et le pari réussi du mouvement mélenchoniste au premier tour des municipales, on a tout entendu, là aussi dans une indifférence édifiante : ce serait la victoire de la « stratégie Gaza » (!!!) pour le sondeur Brice Teinturier, et d’une stratégie du bruit et de la fureur, théorisée par Jean-Luc Mélenchon voilà plusieurs années, finalement comparable à celle de Jean-Marie Le Pen, selon un autre sondeur, Jérôme Fourquet, qui n’a pas été contredit à ce sujet lundi sur France Inter.
Le confusionnisme fonctionne à plein, ce n’est pas nouveau. Le pouvoir d’Emmanuel Macron y est pour beaucoup, à force d’exclure LFI du champ républicain et de scander « ni RN ni LFI », traçant de fait un trait d’égalité entre des supposés « extrêmes ». L’histoire nous a pourtant enseigné que l’équivalence n’a aucun sens, tant les cultures politiques, les motivations, les modes d’action et les principes divergent.
Prôner une inégalité de naissance, de couleur et de religion supposées ou d’origine (la matrice des extrêmes droites) n’a aucun équivalent avec le programme foncièrement social-démocrate de LFI. Les dérives verbales de Jean-Luc Mélenchon, y compris ses fautes répétées sur l’antisémitisme, n’y changent rien. Tout comme sa complaisance avec les violences conjugales d’Adrien Quatennens ou son internationalisme à géométrie variable.
Mediapart a dénoncé à de nombreuses reprises le racisme et l’islamophobie de nombreux dirigeants et dirigeantes de gauche, l’obsession pour le voile de Manuel Valls quand il était socialiste, la déchéance de nationalité pour les binationaux après les attentats de 2015 – un texte foncièrement raciste –, défendue par François Hollande et son parti, le PS… Sans parler de la complaisance vis-à-vis des violences sexuelles dans la totalité des formations de gauche.
Ni les socialistes ni leurs concurrent·es n’ont été exclu·es du champ républicain, ou qualifié·es d’indignes de représenter les gauches – il faudrait d’ailleurs préciser quelle instance doit en juger… Les désaccords, parfois vifs, les débats et mêmes les fractures que ceux-ci engendrent sont légitimes. Et même indispensables. Laisser dire n’importe quoi, en revanche, est dangereux.