Cher Brice Teinturier,
Quelle semaine !
Dimanche 15 mars, vous déclariez sur Franceinfo TV, lors de la soirée consacrée au premier tour des élections municipales, que La France insoumise avait fait « [le] pari de mobiliser les catégories abstentionnistes, notamment les jeunes et notamment les quartiers populaires où il y a aussi une forte concentration de personnes issues de l’immigration maghrébine », c’est bien noté, et que « les municipales sont un petit test de vérification de la pertinence de cette stratégie, qu’on a appelée « stratégie Gaza » à d’autres moments », en voilà une analyse qu’elle est raffinée. Il faut en effet être un sondologue chevronné comme vous, on y reviendra, pour produire une réflexion aussi sophistiquée, que n’a pas manqué de saluer le site d’extrême droite FDesouche, spécialisé dans la diffusion d’informations — plus ou moins vraies — et de diagnostics — toujours subtils — destinés à alimenter l’agenda identitaire, on a les hommages qu’on mérite.
La « stratégie Gaza » : un intéressant concept, que vous n’avez malheureusement (?) pas développé en plateau, supposant visiblement que l’expression était à tel point pertinente qu’elle se suffisait à elle-même, et que le public, probablement subjugué par la pertinence de votre « décryptage », comprendrait spontanément de quoi vous parliez. Nous imaginons donc, à défaut d’explications, qu’il s’agissait pour vous de suggérer que si les listes soutenues par La France insoumise ont obtenu des succès dans un certain nombre de villes et de quartiers populaires, c’est parce que ces zones se caractérisent par une présence importante de « personnes issues de l’immigration maghrébine », que celles-ci tiendraient particulièrement compte, au moment de leur vote, de la question palestinienne, et que les positions de LFI contre la guerre génocidaire à Gaza seraient de l’ordre d’une « stratégie » électorale qui aurait fonctionné.
On en déduit ainsi :
– qu’il existe selon vous, dans une version à peine modifiée du fantasme raciste d’un prétendu « vote musulman », un présumé « vote maghrébin », soit, de votre part, l’assignation d’une fraction de l’électorat à ses origines (réelles ou supposées), l’essentialisation des populations « issues de l’immigration maghrébine »,et l’affirmation qu’elles auraient des comportements électoraux surdéterminés par des questions de politique étrangère ;
– que l’engagement de LFI en soutien aux Palestiniens serait en dernière instance un cynique calcul, soit non seulement un procès d’intention ne reposant sur aucune preuve tangible mais aussi une relativisation, voire une négation, de la tragédie de Gaza, reléguée au rang de simple élément de tactique électorale et non pas considérée comme une question politique méritant, en soi, d’être mise en avant ;
– et que les « Français issus de l’immigration maghrébine », que vous appelez parfois également les « Français musulmans », sont au total, si l’on suit votre « raisonnement », suffisamment stupides pour ne pas être en mesure de comprendre que LFI les manipulerait, heureusement que vous êtes là pour le leur signaler.
Cher Brice Teinturier, presqu’aussi intrigué qu’outré par vos propos, nous nous sommes demandé s’il s’agissait d’une fulgurance d’expert en sondologie puisque vous êtes, rappelons-le, « directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos-BVA » et que c’est à ce titre que vous multipliez les interventions dans les médias audiovisuels, notamment de service public, et dans la presse écrite, notamment dans le Monde, ou alors si cette rigoureuse interprétation reposait sur une réflexion plus élaborée. Ce qui nous a permis de découvrir une tribune que vous aviez publiée le 9 mars, c’est-à-dire quelques jours avant le scrutin, dans laquelle vous expliquiez pourquoi ce dernier serait un « test de la stratégie nationale de La France Insoumise », qualifiant les élections municipales dans les grandes villes de « petit laboratoire de validation de différentes stratégies en vue de la présidentielle et, tout particulièrement, de la nouvelle stratégie communaliste de La France insoumise (LFI) ».
Une « stratégie communaliste » donc, soit une caractérisation plus analytique et plus en adéquation avec le projet des premiers concernés, les Insoumis, qui revendiquent une perspective « communaliste », laquelle a même fait l’objet d’un ouvrage de l’Institut La Boétie, lié à LFI. Soit un projet politique public, concret et argumenté, que l’on est bien évidemment en droit de critiquer, voire de rejeter, et dont vous aviez de toute évidence pris connaissance puisque vous repreniez, dans votre texte du 9 mars, le terme avancé par LFI, qualifiant même ladite stratégie de « tournant majeur qui fait de l’échelon local un espace politique à part entière et pas seulement gestionnaire ou de « tambouilles locales », comme le disait Jean-Luc Mélenchon », et insistantpar ailleurs sur le fait que LFI avait notamment l’ambition de « mobiliser les populations très abstentionnistes des quartiers populaires issues de l’immigration maghrébine ainsi que la jeunesse étudiante et diplômée, dans une nouvelle coalition au service d’une « nouvelle France » ». Soit une vision pour le moins partielle et schématique, mais tout au moins essayiez-vous de demeurer sur un terrain politique, et l’on ne trouvait nulle mention, pas plus que dans vos précédents écrits, de l’indigent concept de « stratégie Gaza » (1).
Que s’est-il passé le soir du 15 mars ? Après mure réflexion et après nous être imprégné de vos articles et interventions de ces derniers mois et même de ces dernières années, un véritable plaisir, l’hypothèse que nous avons retenue est la suivante : cette sortie tout aussi caricaturale qu’abjecte n’est nullement un accident de parcours mais tout simplement le révélateur, alors que vous étiez probablement sous le choc de résultats qui ont déstabilisé bien des « experts » et éditorialistes, de ce que vous pensez réellement et que vous n’osez pas — encore ? — écrire. Point.
Une « analyse » qui, soulignons-le, n’a même pas le mérite d’être originale, ainsi que le montrent les articles publiés, le 23 décembre 2025 et le 14 janvier 2026 par l’observatoire des médias Acrimed, consacrés à la construction médiatique du récit d’une supposée « quête du vote musulman » de la part de LFI, devenue facteur d’explication de la quasi totalité de ses prises de position : contre les violences policières, contre l’islamophobie, en soutien aux Palestiniens, etc. Comme s’il ne pouvait s’agir de l’expression, respectivement, d’une défense des libertés publiques, d’une opposition au racisme et d’une solidarité internationaliste, autrement dit des marqueurs classiques dans l’histoire de la gauche. Un édifice médiatique qui n’est au total, pour reprendre les termes judicieusement choisis par Acrimed, « [qu’]un procès ordinaire en clientélisme, fondé sur des préjugés racistes, qui aura activement contribué à la normalisation de l’islamophobie ainsi qu’à la diabolisation de la gauche par la presse française », et auquel vous avez apporté une nouvelle pierre dimanche 15 mars au soir, bravo à vous.
Cher Brice Teinturier, si l’on ajoute à cela le fait que vous apparaissez systématiquement, dans les médias qui jugent bon de faire appel à vos services, comme un « expert » n’intervenant pas dans le débat pour défendre ses opinions propres mais pour analyser, à grands renforts de « sondages », « études » et « enquêtes », celles des autres, le problème prend de l’ampleur. Munis de vos chiffres, de vos tableaux et de vos cartes, vous vous revendiquez en effet, avec la complicité de tous ceux qui vous donnent la parole sans juger nécessaire de préciser que ce que vous défendez est un point de vue, d’une légitimité scientifique qui vous conférerait une forme de rigueur, d’objectivité et de neutralité, comme si vous étiez une sorte de présentateur météo dont le domaine ne serait pas le temps qu’il fait mais ce que les gens pensent et veulent, capable de prédire l’avenir et de nous annoncer, comme d’autres nous informent qu’il va faire 25° samedi, que Jean-Fasciste va faire 25% dimanche.
Sauf que rares sont les météorologues qui se plantent autant que vous et vos semblables, à un point tel que, si nous étions un peu taquin, ce qui n’est évidemment pas notre cas, nous ferions remarquer que lorsque Météo France se trompe, certes, parfois, la caractéristique des instituts comme le vôtre est qu’en ce qui concerne les sondages d’intention de vote ils se trompent, eux, toujours. Une capacité renouvelée à multiplier les approximations, les erreurs, voire les fiascos, qui force l’admiration, puisque nous sommes forcés d’admettre que nous ne connaissons pas d’autres professions dans lesquelles, alors que la marchandise est systématiquement de mauvaise qualité, défectueuse, si ce n’est carrément frauduleuse, celui qui l’a conçue est toujours aussi fier de concevoir, proposer et présenter ses nouvelles productions — et le client toujours aussi avide de les acheter.
Si l’on prend le cas des élections municipales, que vous avez donc été invité à venir commenter sur France 2 et Franceinfo TV dimanche 15 mars au soir et, histoire d’enfoncer le clou, sur France Inter le lundi 16 mars au matin, les enquêtes publiées par l’institut Ipsos-BVA ont ainsi offert des pronostics pour le moins facétieux, entre autres :
– à Lyon, avec un sondage donnant notamment Jean-Michel Aulas (droite) à 44% (score final 36,8) et Grégory Doucet (EÉLV) à 30% (score final 37,4) ;
– à Grenoble, avec un sondage donnant notamment Laurence Ruffin (EÉLV) à 34% (26,3), Alain Carignon (droite) à 25% (27) et Allan Brunon (LFI) à 10% (14,6) ;
– à Strasbourg, avec un sondage donnant notamment Catherine Trautmann (PS) à 31% (25,9), Jeanne Barseghian (EÉLV) à 22% (19,7), Jean-Philippe Vetter (droite) à 19% (24,2), Florent Kobryn (LFI) à 9% (12) et Virginie Jordon RN) à 11% (7) ;
– etc.
Pour le dire simplement : beaucoup de bêtises, avec parfois des écarts de plus de 5 ou 6 points et des erreurs de l’ordre de plus de 25, voire 30%, ce qui ne fait pas très sérieux. Vous pouvez peut-être cependant vous rassurer en constatant que la plupart de vos collègues/concurrents n’ont pas fait mieux, de l’IFOP annonçant, à Toulouse, Jean-Luc Moudenc (« bloc central ») à 33% (score final 37,2), François Briançon (PS) à 30% (score final 25) et François Piquemal (LFI) à 23% (score final 27,6), à Opinion Way annonçant, au Havre, Édouard Philippe (« bloc central ») à 37% (43,8), Jean-Paul Lecoq (PCF) à 35% (33,2) et Franck Keller (RN) à 18% (15,3), sans oublier l’IFOP (encore elle), annonçant, à Clermont-Ferrand, Olivier Bianchi (PS) à 37% (30), Julien Bony (droite) à 27% (33,9), Antoine Darbois (RN) à 15% (11,3) et Marianne Maximi (LFI) à 14% (17). Pas de doute, côté sondages, 2026 a encore été un excellent cru.
Mais, nous direz-vous, les sondages d’Ipsos recensés ici ont été publiés début février, soit plus d’un mois avant le scrutin, et il est donc normal qu’ils soient en décalage par rapport au résultat final ! Ce à quoi nous sommes tenté de vous répondre, pour commencer, que concernant les villes citées, Ipsos n’a pas publié d’autres études, donc on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, mais surtout qu’à notre connaissance aucune loi ne vous oblige à réaliser et diffuser ce type d’enquête et qu’il est donc de votre seule responsabilité de publier des chiffres dont vous savez qu’ils ne signifient à peu près rien. Car telle est en effet l’une des défenses favorites des sondologues tels que vous, qui aimez répéter que plus on s’approche de l’échéance électorale, plus les sondages ressemblent au résultat final, et qu’il est donc injuste de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain. Un puissant argument qui se double en général d’un autre, consistant à expliquer doctement que le problème ne sont pas les sondages en eux-mêmes mais ce qui en est fait, autrement dit la façon dont ils sont utilisés, interprétés et commentés.
Autrement dit un peu discret contournement de l’obstacle et de la question qui demeure : quel est l’intérêt de publier, parfois des mois avant l’échéance, des sondages d’intention de vote qui ne veulent globalement rien dire et qui s’avèrent, sauf accident, mais n’oublions pas après tout qu’une horloge cassée donne l’heure juste deux fois par jour, toujours à côté de la plaque ? Si l’on prend le cas des élections municipales à Paris, vous avez ainsi jugé bon de réaliser des enquêtes en mars 2024, c’est-à-dire deux ans avant l’échéance, rien que ça, en testant pas moins de sept « hypothèses », autrement dit sept configurations en fonction des candidats que vous estimiez « potentiels ». Avec une fois de plus de stupéfiantes capacités prédictives puisque :
– vous avez systématiquement testé une « liste Yannick Jadot, soutenue par Les Écologistes », recueillant 17-18% des intentions de vote, qui n’a jamais existé puisque Les Écologistes ont rejoint le PS dès le premier tour ;
– vous avez systématiquement testé une « liste Danièle Simonnet, soutenue par LFI », qui n’a jamais existé puisque Danièle Simonnet a quitté LFI et était candidate sur la liste d’Emmanuel Grégoire ;
– vous n’avez jamais testé une « liste Sarah Knafo, soutenue par Reconquête ! », qui a finalement existé, elle, et recueilli plus de 10% des voix ;
– et bien d’autres facéties encore.
Image Ipsos
Vous aviez également brillé à l’occasion de la présidentielle 2022, avec de premiers sondages d’intentions de vote publiés dès janvier 2021, soit 15 mois avant le scrutin, que l’on s’abstiendra, par charité, de commenter, suivis de 25 autres enquêtes (près de 50 si l’on prend en compte les diverses « hypothèses » testées), dont plus de la moitié ont été publiées avant même que la liste officielle des candidats ne soit connue, c’est audacieux. Avec là encore des résultats probants, tel ce sondage d’août 2021 donnant Yannick Jadot à 11% (score final 4,63), Anne Hidalgo à 9% (score final 1,75) et Jean-Luc Mélenchon à 8% (score final 21,95), ce sondage de décembre 2021 donnant Valérie Pécresse à 16% (4,78), Marine Le Pen à 16% (23,15) et Éric Zemmour à 14% (7,07), ou ce sondage publié le 16 mars, moins d’un mois avant le premier tour, donnant Emmanuel Macron à 31% (27,84), Marine Le Pen à 16% (23,15), Éric Zemmour à 12% (7,07), Jean-Luc Mélenchon à 11% (21,95) et Valérie Pécresse à 10,5% (4,78), soit des différentiels, respectivement, de 10%, 44%, 41%, 100% et 54%, une bien belle prouesse.
Sondage Ipsos
Ce qui n’a pas empêché votre institut de publier, après la présidentielle, un communiqué triomphaliste, dans lequel vous déclarez notamment ce qui suit : « Les estimations fournies lors des deux soirées électorales de l’élection présidentielle à nos partenaires médias ont démontré une fois de plus la très grande fiabilité des dispositifs mis en œuvre. » Plus c’est gros, plus ça passe ?
Et nous ne reviendrons pas ici sur les fiascos lors de la « primaire de droite » en 2017, avec un François Fillon systématiquement sous-évalué, annoncé par exemple à 12% (!) un mois avant le scrutin et à 30% 48 heures avant le vote, pour un résultat final de 44,1%, soit là encore une belle démonstration d’à-peu-prisme, ou, plus grave sans doute, lors des élections législatives de l’été 2024, à l’occasion desquelles vous avez, comme les autres instituts, constamment surévalué le RN, jusqu’à proclamer, à trois jours de l’échéance, que le parti pouvait « non seulement envisager une majorité relative, mais qu’on ne [pouvait] pas exclure, loin de là, une majorité absolue », hypothèse que vous avez confirmée le soir du premier tour avec des « projections en sièges » attribuant au RN « de 230 à 280 députés » tandis que le Nouveau Front populaire se voyait attribuer « de 125 à 165 députés », pour un résultat final de 142 sièges pour le RN (et ses alliés) et de 182 sièges pour le NFP, ce que l’on appelle dans le jargon un accident industriel.
Mais même lorsque les évidences sont là, vous n’en démordez pas : vous ne vous êtes pas trompé. Et c’est ainsi que, dans la foulée de votre immense loupé aux législatives, vous avez, sans ciller, expliqué ce qui suit : « Après le premier tour et avant même que l’on prenne en compte les retraits éventuels des triangulaires, nos estimations indiquaient qu’il n’y aurait pas de majorité absolue du RN. Après les retraits de certains candidats, nous avons confirmé et amplifié ce message : je n’ai cessé de dire, partout dans les médias, que cette idée du RN aux portes du pouvoir était une idée fausse. Sur le nombre de sièges potentiellement gagnés par le RN, que nous estimions en fourchette basse à 175, j’ai également alerté sur le fait qu’une cinquantaine de circonscriptions pouvaient se jouer à un point près, et qu’il fallait donc prendre ces projections avec des pincettes. » Soit un pas très subtil mélange de petits arrangements avec la vérité et de gros mensonges, le tout en rejetant la faute sur ceux qui ne vous auraient pas compris : « Nous avons eu du mal, dans cet entre-deux tours, à être écoutés sur la prudence nécessaire vis-à-vis des estimations de sièges du RN. »
« Estimations de sièges du RN »… que vous avez pourtant vous-mêmes établies, ce qui nous ramène à notre question : dans quel but réalisez-vous de telles études, si vous savez vous-même que les données produites sont approximatives, voire tendancieuses, voire carrément fausses ? Une première réponse s’impose : pour les vendre. En effet, le moins que l’on puisse dire est que malgré leurs plantages à répétition, les instituts de sondages comme le vôtre ne manquent pas de clients, qu’il s’agisse des partis, des institutions gouvernementales, des collectivités locales et, bien sûr, des médias. Ces différents acteurs n’ont en effet de cesse de faire appel à vos services, qui ne se réduisent pas aux sondages d’intention de vote, lesquels représentent en réalité une faible part de votre production, constituée essentiellement d’études d’opinion et d’enquêtes de popularité.
Dans un article publié en juin 2025, le Monde révélait par exemple que l’exécutif avait commandé, via le service d’information du gouvernement (SIG), pas moins de 300 sondages entre 2022 et juin 2025, soit pas loin de deux par semaine en moyenne, avec un budget conséquent : « 1,65 million d’euros en 2022,1,3 million en 2023, 1,2 million en 2024, et464 000 euros pour la période s’étendant de janvier à mai 2025 ». Et l’on se souvient qu’un certain Nicolas Sarkozy était lui aussi particulièrement friand de sondages : 9,4 millions d’euros dépensés durant son quinquennat (2007-2012) pour la réalisation de plus de 300 enquêtes. Notons d’ailleurs que, comme souvent avec l’ex-chef de l’État, toujours dans les bons coups, les marchés ont été passés dans des conditions opaques et que l’affaire s’est terminée 10 ans plus tard au tribunal, l’institut Ipsos, dont vous êtes devenu directeur général délégué en 2010, étant condamné à une amende d’un million d’euros pour « recel de favoritisme » (2), ce qu’aucune de vos enquêtes n’avait su prévoir.
Et pour de l’argent, de toute évidence, on est prêt à faire n’importe quoi, qu’il s’agisse comme on l’a vu de publier des chiffres absolument fantaisistes, mais aussi de poser des questions totalement farfelues, à l’instar de celles que vous avez élaborées pour votre « enquête » publiée dans la foulée du premier tour des élections municipales, dans laquelle on apprend entre autres que « 75% des Français sont opposés à ce que les listes de La France insoumise s’allient et fusionnent avec les listes des autres partis de gauche », diantre. Soit une information tout aussi bouleversante qu’inepte dans la mesure où votre panel comprend aussi les électeurs de la droite et de l’extrême droite, qui ne voteront donc pas pour la gauche, et que solliciter leur avis sur les fusions à gauche a dès lors à peu près autant de pertinence que de demander aux Niçois pour qui ils voteraient au second tour des municipales à Lille.
Un chiffre absurde donc, mais qui a néanmoins été largement repris et commenté, comme dans cet article du Parisien qui en a même fait un gros titre : « Municipales 2026 : des alliances à gauche au second tour ? Trois Français sur quatre n’en veulent pas ». Alors que si vous vous étiez contenté de poser des questions sensées, le chiffre de six électeurs de gauche sur dix favorables aux fusions, autrement plus intéressant (bien que sujet à caution dans le cadre d’une enquête sur internet), aurait éventuellement pu cheminer dans le débat public. Et en ce qui concerne les questions loufoques, nous n’avons évidemment pas oublié votre passionnante enquête de septembre 2020 grâce à laquelle nous avions pu apprendre, ébahis, que la « meilleure candidature à gauche » était celle d’Anne Hidalgo, en tête devant Bernard Cazeneuve : demander aux électeurs de droite et d’extrême droite qui serait le mieux placé pour représenter la gauche à la présidentielle, il fallait y penser.
L’argent n’explique certes pas tout, mais il convient d’y insister, en signalant en outre que les sondages « politiques » ne sont en réalité que la vitrine d’instituts comme le vôtre, un produit d’appel qui leur assure une notoriété et leur permet de vendre d’autres prestations à un type fort différent de clientèle. Soulignons en effet que ces sondages ne représentent qu’une part très minoritaire des revenus de structures comme Ipsos, dont l’essentiel du chiffre d’affaires provient d’enquêtes — non publiées — pour des grandes firmes gourmandes en études marketing. À l’échelle mondiale, Ipsos a ainsi réalisé, en 2025, un chiffre d’affaires de 2,52 milliards d’euros, dont plus de 70% proviennent d’études sur les « consommateurs » (49%), la « clientèle » et les « employés » des entreprises (21%), et à peine 15% d’enquêtes concernant les « citoyens » (parmi lesquelles une large part portent sur la « réputation » des entreprises). Soit une place infime pour les sondages d’opinion et d’intentions de vote, mais il ne fait guère de doute qu’être le sondeur officiel de l’Élysée, du Monde ou du service public audiovisuel est un argument de poids pour se tailler des parts de marché.
Cher Brice Teinturier, tel est donc l’univers dans lequel vous évoluez depuis près de quatre décennies, puisque vous avez été successivement « chargé d’études qualitatives » chez Diagnostic Communication (1987-1989) puis chez Louis Harris (1990), avant de devenir « directeur d’études » puis « directeur du département Politique et opinion » à l’IFOP (1990-1996), puis de rejoindre le département Politique et opinion de TNS Sofres où vous avez été successivement « directeur adjoint », « directeur » puis « directeur général adjoint » (1997-2010), et enfin d’atterrir à Ipsos au poste de « directeur général délégué » (depuis 2010), quel talent. Un univers où circule beaucoup d’argent, donc, mais qui se caractérise également par une obsession pour les stratégies d’influence dans la mesure où la quasi totalité de vos clients ne vous commandent pas des enquêtes dans le but désintéressé de savoir ce que « les gens » pensent mais bien dans le but de peser sur les préoccupations, les habitudes et les comportements et, au total, de façonner l’opinion.
Les médias consommateurs de vos produits, même s’ils sont eux aussi souvent motivés par des considérants financiers dans la mesure où ils comptent sur les sondages, a fortiori les sondages « exclusifs », pour doper les audiences et les ventes, n’échappent pas à cette règle, comme en témoigne par exemple le recours intensif aux sondages de la part de la galaxie Bolloré, dont le but n’est pas tant d’informer sur l’état de « l’opinion » que d’imposer des thématiques dans le débat public (« immigration », « insécurité », etc.). Et quand bien même les médias qui commandent des enquêtes, qu’il s’agisse de sondages d’opinion ou d’intentions de vote, n’auraient pas une volonté consciente de contribuer à modifier, sans le revendiquer, les coordonnées du débat public, force est de constater que nombreux sont les travaux démontrant les effets très concrets des sondages et de leurs usages (3) : imposition de problématiques, caractère performatif, co-construction d’artefacts, personnalisation et dépolitisation, etc.
Si des enquêtes d’opinion appuyée sur de véritables savoir-faire, portant sur de larges échantillons et s’établissant sur la longue durée peuvent présenter d’indéniables intérêts, y compris pour des travaux de journalisme, voire de sociologie ou de science politique, il en va tout autrement des sondages-express, à plus fort raison lorsqu’ils portent sur de supposées « intentions de vote », qui sont toujours les plus médiatisés, les plus caricaturés et les plus instrumentalisés. Et puisque vous adorez répéter, tel un marchand d’armes qui prétend qu’il n’est pas responsable de l’utilisation qui est faite des marchandises qu’il fabrique et met en circulation, que vous n’êtes pas comptable des mauvais usages qui sont faits de vos excellents produits, disons-le clairement : si les sondages que vous fournissez connaissent ce sort, c’est justement parce qu’ils sont caricaturaux, et donc « caricaturables », et instrumentaux, et donc « instrumentalisables ». Lorsque l’on produit des « études » qui disent tout et son contraire, il ne faut pas s’étonner que certains leur fassent dire tout et son contraire, quitte à raconter absolument n’importe quoi.
Vous en êtes d’ailleurs la preuve vivante tant vous multipliez les usages politiques de vos propres productions, qu’il s’agisse de confondre vos aspirations avec la réalité, comme lorsque vous pronostiquiez en janvier 2023, au début du mouvement contre la « réforme » des retraites, que « compte tenu des efforts qui ont été faits pour les régimes spéciaux, il peut y avoir une mobilisation forte mais je serais un peu étonné qu’elle dure des semaines et des semaines », bravo Nostradamus, de soutenir, sous couvert d’analyse, certains des responsables politiques qui trouvent grâce à vos yeux, comme lorsque vous avez, en décembre 2024, défendu un Manuel Valls victime d’une « haine incommensurable », pauvre Manu, ou de contribuer à la normalisation de l’extrême droite en prétendant vous contenter de commenter le phénomène, comme lorsque vous affirmiez en avril 2022, au lendemain du premier tour de la présidentielle, que « Marine Le Pen n’est plus la représentante aux yeux des Français de la famille de l’extrême droite [et qu’]elle est devenue, je ne vais pas dire une sorte de tata qui distribue des bisous mais il y a un peu de ça », no comment.
Cher Brice Teinturier, votre omniprésence médiatique malgré vos plantages répétés en dit finalement plus long sur les médias qui font appel à vos services que sur vous-même, et sur leur dépendance aux producteurs de sondages et, partant, aux experts en sondologie, qui sont en général, comme dans votre cas, les mêmes, c’est vrai que venir soi-même faire le service après-vente de son produit, même quand il est défectueux, facilite les choses. Une dépendance qui est non seulement symptomatique d’une dégradation de la qualité de l’information, les sondages permettant par exemple d’alimenter, à moindre coût et à défaut de reportages et d’enquêtes de terrain, de longs bavardages inutiles sur les plateaux des chaînes d’information, mais aussi du triomphe des vrais-faux « experts » dans le débat public, qui squattent les plateaux des médias audiovisuels et les colonnes des journaux pour asséner leurs points de vue, drapés d’une légitimité pseudo-scientifique. Et qui participent de la crise démocratique globale, tout en faisant comme vous semblant de la commenter, comme lorsque vous déplorez « [l’]explosion de la défiance à l’égard du système politique » et que vous nous exposez, tel un aveu, votre plus grande crainte : « Le risque, dans ce climat délétère, c’est que les Français estiment que voter ne sert à rien et que la protestation se fasse dans la rue. » On vous avoue que c’est tentant.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) D’après nos recherches, la seule mention préalable, en tout cas dans la presse écrite, d’une hypothétique « stratégie Gaza », date de juin 2024, dans la foulée des élections européennes, et elle vient d’un autre sondeur, Jérôme Fourquet, interrogé par le Monde : « Le raz-de-marée escompté par LFI n’a donc pas eu lieu. « Ni les quartiers ni les musulmans ne se sont levés comme un seul homme pour voter LFI à cause de Gaza, commente Jérôme Fourquet, directeur du département opinions et stratégies d’entreprise de l’IFOP. Si la “stratégie Gaza” avait véritablement fonctionné, la participation dans ces territoires aurait augmenté bien davantage ». » Vous avez donc visiblement piqué une idée à la concurrence.
(2) Précisons, en toute rigueur, que dans l’affaire dite des sondages de l’Élysée vous n’êtes pas directement concerné par les faits reprochés à Ipsos puisqu’ils se sont déroulés durant la période 2007-2009 et que vous n’avez rejoint l’institut qu’en 2010.
(3) Sur la critique des sondages, que nous ne pouvons développer dans cette lettre, voir les travaux de Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, Alain Garrigou, Nonna Mayer, Hugo Touzet, etc., ainsi que la rubrique « sondages » du site d’Acrimed et, dans un autre style, le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur l’organisation des élections en France.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon

