Des nouvelles des nouveaux chiens de garde

Didier Eribon

Le sociologue Didier Éribon partage, dans une continuité revendiquée avec Pierre Bourdieu, ses réflexions sur l’uniformisation du champ médiatique autour d’un ennemi commun : la « gauche de gauche ». Tribune.

L’actualité électorale nous a offert, par un effet de miroir grossissant, une magnifique illustration de la manière dont fonctionne le champ médiatique français, notamment quand il s’agit de combattre la gauche (je veux dire : la gauche de gauche).

On se souvient que, pendant toute une semaine, des émissions de télévision, des articles dans la presse écrite (Le Figaro), s’étaient demandés s’il fallait prononcer le nom de Jeffrey Epstein avec la terminaison en « aïne » ou en « ine » (ils semblaient tous découvrir que les noms propres ne se prononcent pas de la même manière aux États-Unis et en France). Jean-Luc Mélenchon a ironisé pendant une minute ou deux lors d’un meeting sur ces discussions à propos de la prononciation qui occupaient plus les journalistes que le fond de l’affaire. Dès le lendemain, on entendit monter, de tous côtés, des criailleries : “Il fait rire sur la prononciation des noms juifs! Il est antisémite!” Mais non! Il se moquait des journalistes qui avaient consacré plus d’importance à la prononciation d’un nom qu’à l’affaire elle-même. Personne ne peut sérieusement penser que Jean-Luc Mélenchon ou les responsables de la France insoumise sont antisémites. Toute leur histoire et tous leurs engagements passés et présents sont là pour démentir cette abjecte calomnie.

Peu de temps après, au cours d’un autre meeting, lisant ses notes avec quelque difficulté – il a l’air bien fatigué ce soir-là -, il bute sur plusieurs noms propres…, se reprend chaque fois aussitôt… mais voilà : l’un de ces noms est juif… et donc s’il écorche ce nom (parmi d’autres)… c’est, bien sûr, encore une fois la « preuve » qu’il est « antisémite ». Cette accusation ridicule n’est pas neuve : on ne l’a que trop entendue ces derniers temps contre Jean-Luc Mélenchon, contre les responsables de la France insoumise et contre tous ceux qui ont exprimé haut et fort leur indignation horrifiée devant le génocide en cours à Gaza et le nettoyage ethnique qui se poursuit depuis tant d’années en Cisjordanie (que ce soit Pedro Sanchez, Francesca Albanese, et tant d’autres encore… ).

La fabrique du mensonge

Cette diffamation a évidemment été lancée par les ennemis et les adversaires politiques de la France insoumise (la droite, les macronistes, les socialistes…) qui ont trouvé là, sans trop s’embarrasser de scrupules, le moyen d’essayer de discréditer un homme et une force politiques qui menacent leur pouvoir, leurs positions et leurs rentes de situation. La droite parce qu’elle déteste la gauche, les macronistes pour sauver leur politique de droite, les socialistes pour tenter de retrouver leur hégémonie à gauche. Pour ces derniers, ce qui se joue là, c’est l’espoir de restaurer leur leadership à gauche, profondément malmené au cours des dernières années et, plus profondément, de continuer d’imposer leur définition même de la gauche, que tant d’électeurs de gauche refusent désormais.

Mais on a vu également entrer en action tout le champ médiatique pour répéter en boucle les mêmes attaques – déguisées en simples constatations factuelles. Les procédés sont au bien au point : on construit un pur artefact à partir d’une information fabriquée, truquée. Puis on commente à l’infini ce qui est présenté comme un « fait », pour donner l’apparence d’une vérité objective à ce mensonge. La machine infernale est en en marche : on somme toute personne invitée et interviewée (les responsables politiques, mais aussi jusqu’à un cinéaste venu présenter son dernier film…) de donner son avis et, bien sûr, si possible, de condamner sans réserves, sous peine de devenir elle aussi l’objet du soupçon. Ensuite, les journaux invitent des chercheurs, des historiens à disserter sur la place qu’occupent les noms juifs dans la tradition rhétorique de l’antisémitisme. Et après avoir sollicité ces tribunes et organisé ces entretiens, les médias qui les ont publiés s’y réfèrent, sur un ton de grande objectivité, en citant “tel historien qui a bien rappelé que”, etc.

La construction artéfactuelle est devenue un « fait » avéré, on peut la mentionner tous les jours comme si c’était une réalité incontestable, et même finir par s’étonner que la France insoumise obtienne d’excellents scores malgré ces propos aux « relents antisémites » (sans guillemets dans les articles). Et la boucle est bouclée. Ils évoquent des « polémiques », alors qu’ils les ont eux-mêmes créées et diffusées. Les médias jettent à jet continu dans l’espace public des accusations, puis viennent dire : « Il y a eu des accusations » et ils commentent alors ces accusations comme si ce n’était pas eux qui les avaient d’abord produites, entretenues, rabâchées,…

Le journalisme de la meute

Ce sont des opérations politiques grossières. Qui se déploient comme des effets de champ, où tout le monde dit la même chose avec les mêmes mots, et les mêmes intentions. Car ce qui frappe, en effet, c’est l’étonnante homogénéité du champ journalistique dès lors qu’il est question de la France insoumise et de la gauche de gauche. Les journalistes, toutes catégories confondues – présentateurs, commentateurs, éditorialistes…-, à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, sont très nombreux à être très hostiles à la France insoumise. On peut même dire qu’ils le sont quasiment tous. Et la plupart du temps, ils n’hésitent pas à exprimer leur hostilité de manière militante, véhémente. Tandis qu’on ne peut jamais lire ou entendre des journalistes qui seraient favorables à la France insoumise ou qui, au moins, afficheraient une certaine neutralité bienveillante ou simplement une neutralité tout court. Il y a peut-être deux ou trois exceptions, on les compte sur les doigts d’une main.

Il est difficile de ne pas se souvenir de cette séquence du film de Nanni Moretti, Aprile, où l’on voit le cinéaste coller les journaux les uns aux autres pour montrer qu’il s’agit d’un seul et unique journal : ce ne sont pas des journaux différents, mais « Le Journal ». Il faudrait y ajouter les stations de radio et les chaînes de télévision pour compléter le tableau.

D’ailleurs, on pourrait aller plus loin et dire que l’on n’a pas non plus affaire à des journalistes différents, mais à un.e seul.e journaliste, tant ils sont identiques, interchangeables, d’un organe de presse à l’autre. Rappelons que c’est un journaliste d’un quotidien national et une journaliste d’un autre quotidien, tous deux chargés dans leurs journaux respectifs de suivre les activités de la France insoumise, qui se sont alliés pour écrire un lamentable pamphlet contre ce parti — un ramassis de ragots, chaque fois démentis par les personnes concernées — , vendu comme une « enquête » et promu de manière ahurissante à longueur de colonnes et d’émissions, pendant des semaines, par l’ensemble des médias, d’un bout à l’autre de l’espace politique, coalisés dans leur détestation de la gauche radicale. Quelle conception de la politique ont tous ces gens! La pensée, la réflexion, les programmes n’y ont plus aucune place : il ne reste que les conflits et les rivalités entre personnes.

On peut imaginer, sans avoir à perdre du temps à les lire, ce que doivent être le contenu et la teneur des articles de ces journalistes militants radicalisés. Ajoutons que ces journalistes politiques sont tellement interchangeables qu’ils peuvent passer sans aucun problème d’un organe de presse à un autre : un journaliste d’un hebdomadaire de droite — très à droite — peut aller poursuivre sa carrière dans un grand quotidien qui se définit comme centriste, une journaliste d’un quotidien de gauche — certes pas très à gauche — peut aller diriger un hebdomadaire qui n’est pas loin d’être d’extrême-droite… etc.

 

Ces gens vivent dans un monde commun, pas seulement physiquement — ils se côtoient, se fréquentent —, mais aussi socialement, professionnellement, mentalement. C’est un microcosme fermé sur lui-même. Pour être journaliste, il faut être reconnu comme tel par les autres journalistes, et il est nécessaire pour cela de répondre et de correspondre aux attentes et aux exigences du champ. Le droit d’entrée dans ce milieu, c’est de montrer qu’on est comme les autres, sous peine d’être marginalisé, ou brutalement exclu.

Cela apparaît de manière presque caricaturale lorsque quelqu’un ose critiquer le journalisme : le corporatisme transpolitique s’indigne contre une telle « atteinte à la démocratie », et l’on y verra même bien sûr… des “relents d’antisémitisme” puisque si quelqu’un s’en prend à la presse, c’est qu’il veut en réalité s’en prendre… aux Juifs (je n’invente rien ! je me réfère à des exemples précis dont je pourrais fournir les références!).

C’est ce genre de procès qu’eut à subir Pierre Bourdieu quand il entreprit d’analyser, dans Sur la télévision, paru en 1996 (Liber/Raisons d’agir), l’emprise grandissante des médias sur la vie culturelle et politique. Ce petit livre de 100 pages suscita des tombereaux d’insultes, aussi bien dans la presse de gauche que dans celle de droite et celle du centre, dans les émissions des télévisions les plus vulgaires ou dans les journaux qui aiment à se revendiquer du sérieux et de l’impeccabilité éthique. Pour montrer qu’on était vraiment un.e journaliste digne de ce nom, il fallait à ce moment-là s’insurger contre ce qui apparaissait comme une offense faite à toute une corporation et contre celui qui avait commis cet irrémissible péché. Le journalisme est la seule profession, avec la police, qu’on n’a pas le droit de critiquer. Pas même d’en retracer l’histoire et les transformations, d’en analyser les mécanismes de fonctionnement, d’en décrire les réalités structurelles ni d’en décortiquer les discours de justification et l’’idéologie professionnelle qui tendent à les masquer.

La mécanique du consensus, de l’exclusion et de la fermeture

Ces mécanismes que je viens d’évoquer expliquent aussi le conformisme, le suivisme généralisés de ce milieu, qui impose la conformité comme norme du métier. Pas d’originalité, pas de singularité, pas de rupture, pas de transgression. Quand un journaliste lance un sujet, cela devient le sujet de tous les journalistes, surtout quand il s’agit de nuire à la gauche critique.

 

Il serait tentant de mettre en avant des explications financières : si les milliardaires prennent possession des médias (ils possèdent aujourd’hui 90% des médias en France), ce n’est assurément pas par souci philanthropique. C’est pour faire prévaloir leur intérêts. Et donc combattre la gauche de gauche. Nul ne contestera cette évidence. Mais cela ne permet pas d’expliquer pourquoi rien ne distingue les médias du service public et certains médias indépendants des autres médias passés sous la coupe des grands groupes financiers.

 

Il convient donc de prendre en considération d’autres lois sociologiques, tout aussi déterminantes : par exemple, celles de l’origine sociale et de la formation scolaire. Il n’ont pas besoin de recevoir des ordres (même si cela peut arriver). C’est un orchestre qui joue à l’unisson sans avoir besoin d’un chef d’orchestre, car l’homologie des habitus remplit ce rôle. Dans leur ouvrage The Class Ceiling. Why it Pays to be Privileged (Policy Press, 2019), les sociologues britanniques Sam Friedman et Daniel Laurison publient un tableau qui montre que le journalisme est, avec la médecine et le droit, une des professions les plus fermées socialement. Il s’agit de la Grande-Bretagne mais il ne fait aucun doute qu’il en va de même dans les autres pays et notamment en France (ou en Allemagne). Une même appartenance de classe conduit aux mêmes parcours scolaires et universitaires, dans les mêmes écoles, pour y suivre les mêmes formations (et le même formatage). Cela suffit à nous renseigner sur les critères — tacites mais implacables — qui commandent le recrutement de ceux et celles qui exercent et vont exercer cette profession. Et l’on comprend d’où vient la violence politique, sociale, raciale qui ne parvient pas toujours à se dissimuler derrière la modération affichée et les signes apparents de la bienséance. Ce qui s’appelle aujourd’hui le traitement journalistique de la France insoumise relève en fait, en dernière instance, d’un dégoût de classe – comparable à celui qui s’exprimait lors du mouvement des Gilets jaunes ou lors des grandes grèves de décembre 1995.

Ce n’est pas un hasard si c’est à l’occasion de ces grands mouvements sociaux du milieu des années 1990 que Pierre Bourdieu a si bien décrit comment le champ médiatique « filtre, intercepte, interprète » les réalités et les discours. Rien n’a changé depuis. Bien au contraire! Quand on voit le traitement qui est réservé à Jean-Luc Mélenchon et à la France insoumise, il saute aux yeux que le champ médiatique déforme, manipule, dénature. Et aussi : s’organise en meute pour abattre ceux qu’ils entendent traquer et éliminer. Fort heureusement, cela ne marche pas toujours, on vient de le voir.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon