| Il y a 82 ans, le 15 mars 1944, Ernest Legoff disparaissait au camp de Dora. Il se revendiquait de la 4ème internationale. |
| Nort-sur-Erdre (Loire-Inférieure), dimanche 13 septembre 1942. |
| C’est jour de courses hippiques. Vers 2 heures du matin, une trentaine de policiers en civil et armes au poing se présente au café que tient Yvonne Ledroit, 2 rue Notre-Dame et qui à cette heure est fermé. Toutes les issues sont surveillées. L’inspecteur qui dirige ce commando se présente. Une seule demande : « indiquez-nous où habite l’épicier Legoff ». C’est juste la demeure attenante. |
| Les policiers se déploient et bloquent toutes les issues. Ils pénètrent de force chez la famille Legoff. Il est près de 3 heures du matin. Ernest Legoff, son épouse et sa fille sont couchées dans l’unique chambre. Ils sont tous trois arrêtés. Ernest Legoff est immédiatement entravé et emmené à la gendarmerie de Nort-sur-Erdre. La maison est méticuleusement fouillée. En vain. Séparément, la mère et la fille sont interrogées par trois policiers puis transportées à Héric dans la ferme où deux résistants ont été cachés (Ce sont Valentin Cléro, 35 ans, et André Pérocheau, 31 ans. Tous deux seront fusillés par les nazis le 29 janvier 1943). Elles sont ensuite transférées au Commissariat central de Nantes rue Garde-Dieu où elles seront retenues 48 heures. Cette garde-à-vue leur permettra d’entrevoir rapidement leur mari et beau-père. |
| Ernest Legoff est aux mains du terrible Service de Répressions des Menées Anti-Nationales (SRMAN) qui, en juin 1942, a remplacé le SPAC (Service de Police Anti-Communiste). Inculpé pour avoir ravitaillé et hébergé des résistants communistes à qui ils auraient remis deux cartes de ravitaillement avant de les conduire chez un fermier d’Héric où ils restèrent cachés quelques jours, Dérisoire. Il est cependant longuement « cuisiné » par les brutes du SRMAN avant d’être remis à la police nazie. |
| Emprisonné à « Lafayette » , la prison de Nantes attenante au Palais de Justice, il se retrouve en cellule avec le militant communiste espagnol Alfredo Gomez Ollero – qui sera fusillé le 13 février 1943 – et le jeune français Roger Guédon – né en 1923 – qui sera déporté. |
| A son retour de déportation, Roger Guédon témoigne : |
| « Le Goff et moi avons eu la cellule où il y avait déjà Alfredo [Gomez Ollero]. Nous ne le connaissions pas, mais j’avais entendu prononcer son nom, et je dois dire que le téléphone arabe marche très bien en prison. Lui savait qui nous étions et comme il était un militant aguerri, le courant a vite passé entre nous. Vu mon âge, mon éducation politique était légère ; sachant que mon père était un ancien des Brigades, il s’intéressa à moi, il entreprit de me donner une éducation pour que je puisse me défendre dans l’avenir, car nous ne savions pas si nous resterons en prison ou nous serons déportés. Les discussions étaient souvent vives, mais toujours dans le domaine de la correction, car le père Le Goff se revendiquait de la 4ème internationale. A l’époque tout cela était de l’Hébreux pour moi » |
| En janvier 1943, Ernest Legoff est jugé par la Cour de Justice allemande réunie à grand renfort de propagande au palais de Justice de Nantes. Ce procès n’est qu’une mise en scène, tout est joué d’avance. Il est connu comme le « procès des 42 ». En réalité ce sont 45 hommes et 2 femmes qui sont jugés. 37 sont condamnés à mort puis fusillés quelques jours plus tard au terrain du Bêle. |
| S’il échappe à la peine capitale, pour preuves insuffisantes, Ernest Legoff est emprisonné puis déporté, d’abord au camp allemand de Compiègne qu’il quitte le 25 juin 1943 pour Buchenwald qu’il rejoint le 27 juin. Il y sera affecté à différents « Kommandos » de travail avant d’être envoyé à celui de Dora où il décédera le 15 mars 1944. Il avait 51 ans. |
| Aujourd’hui le nom d’Ernest Legoff, le père Legoff comme on l’appelait, est largement oublié de l’Histoire. Sa vie entière a pourtant épousé la terrible première moitié du 20ème siècle. Syndicaliste révolutionnaire, dirigeant communiste, nous savons, grâce au témoignage écrit de Roger Guédon, qu’en 1942, il se réclamait de la IVème internationale. |
| Quelques éléments biographiques : |
| Ernest Legoff est né le 29 mai 1892 à La Chapelle-des-Marais (44), au village de Camer où vivaient ses deux parents, Jean Legoff, 83 ans à sa naissance, charpentier et Marie-Joseph Hervy, 29 ans, ménagère. |
| Le 2 juin 1912, il est mobilisé dans la Marine au 1er Dépôt des équipages de la Flotte. Le 1er juillet 1914, il est nommé quartier-maître et rejoint le torpilleur Dunkerque sur lequel il naviguera durant toute la Première Guerre mondiale. Il ne retrouve la vie civile qu’en mars 1919. |
| Il commence alors sa vie professionnelle à Saint-Nazaire, où il est domicilié 160 rue d’Anjou. Ajusteur, il rejoint le syndicat CGT puis la CGTU et le Parti communiste dès 1920. Rapidement il y assure des responsabilités importantes. |
| Le 21 août 1925, il est condamné à six mois de prison par le Tribunal de Saint-Nazaire pour incitation de militaires à la désobéissance. |
| En 1926, il s’installe à Nantes et anime la CGTU métallurgie sur la ville et la Basse-Loire. Aux côtés de Charles Tillon, il est l’un des principaux animateurs de la CGTU chez les dockers. En 1928, il s’éloigne du parti communiste. |
| Entre 1931 et 1934, on le retrouve domicilié en Maine-et-Loire, commune d’Angrie puis de La Potherie. |
| Le 23 janvier 1932, il se marie, à Saint-Nazaire, avec Marie-Madeleine Sottin. Avec son épouse et ses enfants, il s’installe en 1934 à Nort-sur-Erdre, d’abord rue de l’Hôtel de ville, puis place des Halles comme épicier gérant de l’Épargne de l’Ouest (les fameux Dock de l’Ouest). |
| Nous ne savons rien de ses engagements politiques au moment du Front Populaire. Peut-être avait-il conservé des liens avec ses camarades Gabriel Tharreau et Constant Boucault, syndicalistes à la CGTU et responsables communistes comme lui, qui, en 1935, créèrent la première organisation trotskyste dans le département. De même, nous n’avons aucun élément qui confirmerait qu’il ait rejoint le Front National, constitué à l’initiative du Parti communiste en mai 1941, comme les communistes l’ont affirmé à la Libération (confirmant par là-même qu’Ernest Legoff avait bien rompu avec ce parti). |
| De petite taille, vif et chaleureux aux yeux bleu-vert, Ernest Legoff fut toute sa vie un révolté profondément attaché à la classe ouvrière et à son émancipation. |
| Que ce 82ème anniversaire de sa mort soit l’occasion de rappeler qu’il fut un homme libre qui jamais ne se soumit. Au prix de sa vie. |
| Francois Préneau, 13 mars 2026 |
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