Parce que l’homme qui « a fait la gauche plurielle, les trente cinq heures et le PACS » est aussi celui qui a privatisé comme aucun autre premier ministre, et surtout parce qu’il est l’homme du second grand reniement socialiste (la « réconciliation avec la sécurité », comprendre le sécuritaire de droite, après « la réconciliation avec le marché »), parce qu’il est l’homme qui a mis en orbite les sinistres Allègre et Chevènement et accompagné la révolution conservatrice nationale-républicaine, dont nous subissons aujourd’hui les ultimes conséquences, parce que ne pas avoir été condamné en justice pour corruption n’est pas suffisant pour faire d’un politicien un héros, quand il a pour bilan la construction et le succès électoral d’une union de la gauche mais aussi son immédiate trahison et destruction… Bref, pour tout un tas de raisons, je remets ci dessous, pour mémoire, en ces temps oublieux et mythomaniaques, pour ne pas dire révisionnistes, un texte écrit à chaud le soir du 21 avril 2002, soir funeste ouvrant une nouvelle ère dont nous ne sommes jamais sortis : celle de la consécration d’un parti fasciste comme parti de second tour de présidentielle. Un « 21 avril » dont feu Lionel Jospin, aujourd’hui érigé en modèle, ne fut pas la victime mais l’un des principaux, sinon le principal coupable.
« En juillet 1997, le Parti socialiste remportait les élections sur la base d’un programme énonçant « trois priorités : l’emploi, la santé et l’éducation » (plus l’abrogation des lois pasqua-Debré) mais quelques semaines plus tard, le premier ministre Lionel Jospin, dans son discours d’orientation générale, annonçait finalement « deux priorités : l’emploi et la sécurité » (et la non-abrogation des lois Pasqua-Debré). La délinquance n’arrivait alors qu’au cinquième rang des ’’préoccupations des Français’’, derrière le chômage, la pauvreté, la maladie ou les accidents de la route. Elle n’est devenue la première qu’après plusieurs années d’un intense matraquage médiatique initié par le gouvernement Jospin, depuis le colloque de Villepinte en octobre 1997 jusqu’à l’instrumentalisation du mouvement Stop la violence, en passant par la médiatisation des rapports Dray-Mélenchon, Lazerges-Balduyck, Bauer et Body-Gendrot, sans oublier les multiples ’’Conseils de sécurité intérieure’’ et le vote de la lamentable ’’loi sécurité quotidienne’’ (qui interdit de fait les rassemblements dans les halls d’immeuble et rend passible de prison la fraude dans les transports en commun). Dès lors, les grands médias ont pu entrer dans la ronde et alimenter la psychose, et cela sans pouvoir être accusés de dérive partisane droitière, puisqu’il était désormais entendu (tous le répétaient, de Lionel Jospin à Jean-Pierre Chevènement, en passant par Julien Dray) que ’’la sécurité est aussi une valeur de gauche’’. C’est ainsi qu’est né un redoutable consensus, consistant à dramatiser à outrance les violences qu’exercent quelques uns des jeunes issus de l’immigration et des classes populaires, tout en occultant les innombrables violences que cette jeunesse subit : chômage, précarité, discrimination, brutalités policières… Lionel Jospin n’est donc pas la victime du ’’séisme’’, il en est l’un des principaux responsables. »