La séquence tout juste refermée des élections municipales aura offert un concentré presque chimiquement pur du cirque électoral. Alliances opportunes pour les uns, trahisons fratricides pour les autres, du plus simple votant au plus pathétique représentant, chacun a été sommé de se vivre comme le plus fin des stratèges. Résultat des courses, tous les protagonistes doivent désormais se convaincre qu’ils ont gagné ou en tous cas moins perdu. Comme s’il fallait parachever le rituel « A voté » d’un nécessaire « Y a cru ». Quid de celles et ceux qui n’y ont pas cru et n’y croient probablement toujours pas : les abstentionnistes. C’est la question que pose ce court billet d’humeur que nous avons reçu dans la nuit.
Mais qui sont ces abstentionnistes ? La question peut sembler dépassée tant on nous a rebattu les oreilles avec la grande mobilisation des Françaises face à l’enchaînement des crises parlementaires depuis 2022. À tel point que les professionnels de la question, policiers ou sociologues, ne prennent même plus la peine de se la poser. Pour eux, ça y est, l’époque à changé : fini les abstentionnistes et leurs gilets jaunes. Place désormais à la polarisation politique, à ses crises de nerfs,- et au retour d’une mobilisation citoyenne pour défendre la démocratie.
Pourtant, alors même que l’on nous annonce le grand retour de la politique, pourquoi sont-ils encore si nombreux à ne pas voter ? Une récente loi sur la parité, répondra un éditorialiste autoproclamé expert des voix impénétrables de la « province ». Le manque de rebondissements, ajoutera un autre, bon urbain abreuvé à Netflix, rappelant au passage que c’est à la présidentielle que tout se jouera finalement. Et si ce n’était pas le cas ? Ils ressortiront de toute façon leurs recettes habituelles, crise après crise, solutions autoritaires après solutions sécuritaires. Car c’est leur métier : séduire et analyser. Chaque commentaire flatte ou indigne autant qu’il fait écran à tout principe de réalité. Idéal dans la configuration actuelle d’un champ politique où chacun revendique en permanence la primauté de son récit et l’incontestable force de sa dynamique. Puis si ça permet au passage de capter et neutraliser toute aspiration qui pourrait déborder le vide électoral, pourquoi se priver ?
Mais tout de même, comment ces abstentionnistes peuvent-ils rester immobiles au milieu de ce mouvement qui semble venir de partout ? Dans ce monde qui paraît basculer en direct à chacun de nos scrolls sur les réseaux sociaux. Dans ce monde où les plateaux télévisés analysent désormais tout au prisme d’une stratégie de la tension. Pourquoi ne réagissent-ils pas ? Sont-ils secrètement satisfaits du mythe du self-made man ? Sont-ils totalement désabusés, saturés ? N’ont-ils jamais cru en quoi que ce soit ? Ou profitent-ils seulement du dernier droit que l’on n’a pas encore transformé en obligation déguisée ? En tous cas, ce ne sont pas les ringards qui vendent leur non-vote avec de grands airs et une moue fière qui nous aideront à comprendre quelque chose. Leur anti-vote est aussi une posture boutiquière.