Le Quentinisme à la conquête du monde

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani – paru dans lundimatin#512, le 17 mars 2026

Face à ce qui nous arrive depuis une décennie sur la planète entière, et qui pourrait connaître, dans le canton français, un moment de bascule avec les élections présidentielles, nous en sommes encore à la difficulté de le nommer. Chaque fois qu’on prononce le mot « fascisme », nous avons droit, de la part de ceux qui s’y connaissent, à des leçons d’Histoire basées sur leur propre kit théorique. C’est ainsi que les camarades de Temps Critiques nous expliquent que « les continuités sont interrompues » avec le fascisme d’appellation contrôlée, né de la Grande guerre, et que l’antifascisme d’aujourd’hui ne serait qu’une « bataille d’imageries » débouchant, en France, à des affrontements « entre bande-rackets ». Nous butons là sur une difficulté familière à quiconque souhaite une rupture collective de l’humanité avec la société capitaliste industrielle, l’usure de mots épuisés par les trahisons, les défaites et les défigurations politiciennes.

Observons que la pleine conscience de l’usure de certains mots ne dissuade pourtant pas d’excellents auteurs de les utiliser. Par exemple, qu’il s’agisse de Charles Reeve avec Le Socialisme sauvage ou de Joseph Andras avec La Vie bonnecertains d’entre eux n’hésitent pas à utiliser encore le terme « socialisme » pour parler de l’histoire et de l’avenir des mouvements d’émancipation. Ils le font avec pertinence et profondeur, malgré le fait que le socialisme se soit incarné depuis 150 ans dans des figures meurtrières (Gustav Noske, Jules Moch, François Mitterrand), corrompues (Bettino Craxi) ou grotesques (Olivier Faure). Quoi qu’il en soit, les difficultés de vocabulaire ne devraient pas nous autoriser à renvoyer dos à dos, comme font les tantcritiqueurs, « fascistes » et « antifascistes » d’aujourd’hui. Mettez des guillemets tant que vous voudrez mais ne renoncez pas pour autant à distinguer les personnes qui veulent accroître la soumission au pire et celles qui veulent y mettre fin. On n’aime pas du tout voir frapper un homme à terre, surtout à plusieurs, d’autant que ça peut entraîner, comme à Lyon récemment, un accident toujours regrettable. Je dis ’accident’ parce que dans ce genre d’affrontement on évite en général de tuer, et qu’on peut présumer que ce n’était pas le but recherché lors de la rixe où un jeune néo-nazi a trouvé la mort. Les antifascistes évitent de tuer parce que leur éthique est celle de la vie, les fascistes parce qu’ils ont peur, encore un peu, de la loi. Mais la loi et la majorité des législateurs étant en train de basculer, les choses peuvent changer… Comme je l’écrivais à chaud : « En tout cas, ce ne sont pas les fafs, héritiers du ’Viva la muerte’ franquiste et qui pratiquent si volontiers le tabassage à plusieurs, ce ne sont pas eux qui devraient la ramener sur le sujet. A tous les antifasciste de réfléchir à ça : comment se protéger des gens qui aiment la mort (surtout celle des autres) sans risquer soi-même de la donner, ni trop compter sur les flics qui, en matière de tabassage à terre ont depuis longtemps montré leurs compétences et leurs préférences quant aux cibles. » On peut développer ce genre de réflexions à l’intention des camarades antifas mais sans perdre de vue que depuis plusieurs années, on a une très nette augmentation des agressions de groupuscules d’extrême-droite contre des réunions, des lieux, des manifs, et que s’il n’y avait pas des gens pour s’opposer physiquement à eux, l’espace du dissensus tendrait à se restreindre encore davantage. Dans les années 20 et 30, l’ultragauche historique s’est méfiée d’un antifascisme promoteur d’union sacré et de compromis de classes, mais chez certains, par exemple, parmi les bordiguistes (jeunes gens, à vos dictionnaires), cette méfiance s’est muée en une neutralité difficile à admettre quand vint l’heure des déportations et des massacres. On ne peut pas adopter une position au-dessus de la mêlée, fut-ce au nom de la défense de concepts, « société capitalisée », « Etat en réseau » qu’on présente comme des nouveautés décisives. Traiter de racketteurs des camarades antifascistes emprisonnés n’aide guère à l’intelligence de l’époque.

Dans un espace public envahi par le commentaire sur les municipales, on aurait tort de ne pas s’attarder à réfléchir encore sur l’avant-dernier épisode de la vie politique française, même si, au final, il a sans doute eu peu d’influence directe sur le comportement des électeurs. Ce fut le moment Quentin de la politique française. Que l’Assemblée nationale, LFI comprise, ait observé une minute de silence en mémoire de quelqu’un qui s’est avéré être indiscutablement ce que tout le monde, dès le premier instant, se doutait qu’il était : un hitlérien ultraviolent, voilà une nouveauté qui ne se situe pas dans le ciel des idées, mais au cœur des pratiques de l’époque. On a assisté là à une accélération exponentielle du processus « Santo subito », mouvement expérimenté en Italie dès la mort de Jean-Paul 2, qui pousse à passer par-dessus les procédures longues et compliquées de la canonisation pour transformer tout de suite en saint un pape ou un martyr de la chrétienté. L’incroyable spectacle offert par la démocratie parlementaire n’aurait pas eu lieu si ne s’étaient pas combinés la promotion médiatique d’un portrait entièrement menteur de Deranque, présenté en gentil royaliste non-violent et secourable, et le fait que les seules images disponibles dans les premières heures aient été celles d’une vidéo-choc parfaitement adaptée pour des millions de vues. La façon dont un dispositif politico-médiatique a réussi à imposer jusqu’aux sommets de l’Etat une version alternative de la réalité, laisse loin derrière elle, dans sa vitesse d’exécution, les réussites du trumpisme. Il a fallu des années pour que le discours de QAnon sur le pouvoir aboutisse à la prise du Capitole. S’il n’a servi sur le moment que quelques misérables calculs (la célèbre diabolisation de la FI), le fait que les politiciens français aient offert d’eux-mêmes, avec un zèle unanime, leur Capitole à eux aux proud boys gaulois, ce fait ne devrait pas rester sans conséquence. Ce brusque bond en avant de la réalité alternative, ce basculement intégral de la « représentation nationale » au profit du récit d’extrême-droite est le signe d’un changement en cours. L’IA permettant bientôt de se passer d’écrans bollorisés, cette évolution s’accomplira à l’échelle planétaire au profit d’hyperriches emportés par l’ivresse de leur domination. En attendant un terme mieux fondé et davantage précisé que celui de « fascisme », on pourra donc provisoirement parler de « quentinisme ».

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d’humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d’auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/