Le soupçon de délit d’initiés plane autour de la Maison-Blanche

Quinze minutes avant l’annonce par Donald Trump de négociations avec l’Iran, des milliers, voire des millions de positions ont été prises, pariant sur un retournement des marchés. Les milieux financiers s’interrogent sur ces étranges coïncidences.

Le soupçon est terrible, presque inimaginable dans une démocratie. L’entourage de Donald Trump a-t-il profité d’informations privilégiées pour spéculer et gagner des fortunes le lundi 23 mars ? C’est la question qui anime toutes les discussions des milieux financiers, d’affaires et politiques.

Rien dans cette journée n’a été conforme à un fonctionnement normal des marchés. Tétanisées par l’ultimatum de Donald Trump lancé deux jours plus tôt, toutes les places boursières dans le monde ont entamé la journée en forte baisse, tandis que les cours du pétrole étaient au plus haut.

La menace américaine de détruire tout le système électrique en Iran était dans toutes les têtes, tout comme la surenchère iranienne, Téhéran brandissant des attaques sur toutes les infrastructures énergétiques et de désalinisation du Golfe.

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Le discours de Donald Trump diffusé en direct à la Bourse de New York (NYSE), après l’ouverture de la séance, le 23 mars 2026. © Photo Sarah Yenesel / EPA via MaxPPP

Jusqu’à ce que Donald Trump publie un message sur son réseau social Truth Social à 7 h 05. Il y indique suspendre sa menace d’attaque contre l’Iran pendant cinq jours, au vu des négociations jugées constructives engagées avec des interlocuteurs iraniens.

La réaction des marchés financiers est immédiate : le soulagement est général. Wall Street, qui se préparait à ouvrir en forte baisse, rebondit dans la minute. Les places boursières européennes qui étaient encore ouvertes changent totalement de direction et terminent en hausse. Les cours du baril repassent en quelques minutes sous la barre des 100 dollars. Ils ont chuté de 14 % au cours de cette séance.

Des opérations hors normes

Cependant, certains traders et analystes n’ont pas manqué d’être intrigués par d’étranges positions prises quinze minutes avant la publication du post de Donald Trump. En deux minutes, quelque 6 millions de contrats portant sur plus de 6 millions de barils de Brent et de WTI, les deux pétroles de référence sur les marchés, ont changé de main. La valeur notionnelle de ces contrats représentait alors 660 millions de dollars.

L’ampleur des volumes échangés a tout de suite attiré l’attention des intervenants sur les marchés pétroliers. Les volumes avant ces prises de position étaient au plus bas. La moyenne des contrats échangés dans ces créneaux horaires au cours des cinq derniers jours atteignait à peine 700 lots, soit environ 700 000 barils de pétrole.

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© Infographie Mediapart

Mais les paris sur un retournement des marchés ne se sont pas arrêtés là. Au même moment, des positions tout aussi impressionnantes étaient prises sur l’évolution à la hausse du S&P 500, un des principaux indices boursiers de Wall Street. En deux minutes, 4 497 contrats ont changé de main. Là encore, les volumes échangés ont été sans commune mesure avec la moyenne des dernières séances. La valeur notionnelle totale de ces contrats représentait environ 1,5 milliard de dollars. Cela a été la plus importante transaction de la journée.

Tant qu’une enquête officielle des autorités boursières n’est pas menée, personne n’est en mesure de préciser si des opérations similaires ont eu lieu sur d’autres dérivés financiers, et encore moins de déterminer qui se cache derrière ces opérations anormales. Mais, au fil des heures, le soupçon de délit d’initiés n’a cessé de grandir sur les places financières. Qui pouvait être informé quinze minutes avant l’annonce de Donald Trump et prendre des positions aussi importantes anticipant un total retournement de marché ?

Tous les regards se tournent vers la Maison-Blanche et l’entourage du président américain, mais l’administration Trump s’est employée à détruire au plus vite les rumeurs de faute. « La Maison-Blanche ne tolère aucune forme d’abus de confiance de la part d’une administration officielle. Toute allégation selon laquelle des responsables se livreraient à de telles activités, sans preuve, est infondée et relève d’un journalisme irresponsable », a déclaré un des porte-parole.

Des précédents suspects

Le démenti officiel n’a qu’à moitié convaincu. Car ce n’est pas la première fois que des traders et des investisseurs relèvent des mouvements anormaux sur les marchés, en lien direct avec des annonces ou des opérations lancées par Donald Trump peu de temps après.

La dernière opération remonte à fin février. Quelques jours avant l’attaque de l’Iran, des paris importants sur la date d’une intervention américaine contre Téhéran le 28 février ont été pris sur la plateforme Polymarket, qui garantit un total anonymat. Ces parieurs « chanceux » ont gagné plus de 330 000 dollars grâce à leur don « visionnaire ». Des paris comparables ont été pris sur l’enlèvement surprise du président vénézuélien Nicolás Maduro.

Donald Trump ne semble guère se formaliser de ces dérives. En avril 2025, il avait félicité le financier Charles Schwab pour avoir empoché 2,5 milliards de dollars en pariant déjà sur un retournement de marché, juste avant que le président américain annonce un retour en arrière dans sa guerre commerciale contre le monde entier. Un pari gagnant par le plus grand des hasards : c’est ce même Charles Schwab qui, lors d’un déjeuner, aurait convaincu le président états-unien de revoir sa politique douanière, selon le Wall Street Journal.

La présidence la plus lucrative de l’histoire américaine.

« Forbes »

Le montant des plus-values réalisées grâce à ces dernières opérations sur le pétrole et le S&P 500 pourrait avoisiner 1,5 milliard de dollars, selon certaines estimations. Car les investisseurs « inspirés » qui ont pris position quelques minutes avant l’annonce de Trump semblent s’être empressés de les vendre quand les cours ont été les plus favorables.

Du reste, l’effet de l’annonce du président états-unien a été de courte durée. Le régime iranien a démenti toute négociation avec Washington, accusant Donald Trump de « manipuler les marchés financiers et pétroliers ». L’espoir d’une trêve s’amenuise alors qu’Israël et l’Iran poursuivent leurs frappes. Dès le 24 mars, les places boursières sont reparties à la baisse ; et le Brent a de nouveau franchi la barre des 100 dollars, alors que le spectre d’une crise énergétique mondiale se précise.

L’ampleur des opérations spéculatives menées sur les marchés financiers et pétroliers dans cette période de tensions géopolitiques et économiques extrêmes risque cependant de susciter de nombreuses réactions. Dans les milieux financiers, plusieurs intervenants font part de leur colère face aux manipulations évidentes du marché.

Des responsables démocrates pourraient aussi s’emparer du sujet. Cela fait plusieurs mois que le Parti démocrate, mais aussi certains responsables républicains, dénonce le climat d’affairisme qui règne à la Maison-Blanche, propice à nourrir corruption et délits.

Car les entorses au droit et à l’éthique se multiplient depuis un an. De la reconstruction de Gaza au développement des cryptoactifs, en passant par des investissements dans des sociétés qui obtiennent juste après des contrats avec le Pentagone, le groupe Trump, sa famille et son entourage se retrouvent associés financièrement à nombre d’opérations liées à des décisions de la Maison-Blanche ou de l’administration. Selon le magazine Forbes, la présidence de Donald Trump est « la plus lucrative de l’histoire américaine ». Sa fortune est passée de 2,3 à 6,5 milliards de dollars entre 2024 et début 2026.