lL’évacuation organisée d’ânes de la bande de Gaza

Lundimatin

Un intriguant article est sorti récemment dans Le Monde, une enquête approfondie sur une opération aux accents ubuesques : l’évacuation organisée d’ânes de la bande de Gaza par une association Israélienne, en même temps que la population gazaouie subit toute la violence génocidaire que l’on connaît via le blocus et les opérations militaires israéliennes. Les organisateurs, plus que conscients de ce que subissent les Palestiniens, sont eux-mêmes assistés par des acteurs tiers proches de l’État, sinon indirectement par l’État lui-même, et semblent dès lors jouer un rôle de propagande ou de greenwashing dont les tenants et les aboutissants sont connus depuis plusieurs années.
« Et la clé de ses autorisations à la violence : car s’il y a “menace existentielle”, alors il est posé une question “de vie ou de mort”, et dans ces conditions de “péril vital”, tout est permis. »
Fréderic Lordon, Fascisme, définition.
« Tout de même que les pires possesseurs d’esclaves étaient ceux qui témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient ainsi d’une part les victimes du système d’en sentir toute l’horreur, et de l’autre les simples spectateurs de la comprendre, ainsi, dans l’état actuel des choses en Angleterre, les gens qui font le plus de mal, sont ceux qui s’évertuent à faire le plus de bien possible. »
Oscar Wilde, L’âme humaine sous le socialisme. [2]
On pourrait alors avoir plusieurs réactions. Par exemple une réaction “à la Francis Wolff” qui dirait : voyez, notre société part à vau-l’eau, la preuve : on valorise les animaux plus que les humains [3]. Ou alors une réaction plus classique d’animaliste, de dire, c’est dégueulasse ce qui se passe là-bas, ces gens sont détestables, mais bon au moins ils font ça pour ces ânes, un peu comme tous ces activistes (tel que ce cher Watson) qui, à la mort de Bardot, l’ont défendue bec et ongles, “mais la dame au moins elle a fait ça pour…”, “elle était raciste, mais…”.
Mais un paradoxe plus profond m’a intrigué. C’est cette phrase : « Nous avons détruit Gaza, mais je ne ressens aucune culpabilité. Ce sont les animaux qui m’importent, pas ces pauvres gens [les Palestiniens] pour qui je ne peux rien faire. » [4], prononcée par Sharon Cohen, la dirigeante du mouvement de “sauvetage” des équidés en question.
Or, cette phrase ne vient t-elle pas, – homme de paille, homme de paille, mais quand on connaît la réalité du discours israélien actuel…-, -de ces mêmes personnes qui qualifient les Palestiniens d’”animaux humains” à la suite de Yoav Gallant, et qui de toute façon pensent comme lui et comme tous ceux pris dans cette terrible ligne de fuite actuelle d’Israël, vouée à la destruction de la Palestine ? Et qui de toute façon font de même depuis des décennies ? En fait, tout compte fait, la question n’est-elle pas d’ausculter l’étrange paradoxe qui fait qu’un gouvernement qui qualifie les palestiniens comme tel ait aussi à sa tête un vegan patenté bardé d’une “ministre du droit animal”, et de toute une politique de légitimation par un vernis d’antispécisme ? Where’s the beef ?
Étrange paradoxe donc aussi que cette notion d’animalité, simultanément valorisée ou dévalorisée, c’est selon, parce que supposément en dehors de l’agentivité morale. D’un côté, par l’animalisation d’un autre que l’on sait bien humain (toujours adam même si hayot), nous disons : nous les sortons de l’agentivité morale, nous la leur refusons, le jeu normatif des rapports sociaux ne s’appliquent plus à eux… Ils sont des animaux humains, donc on agit en conséquence : tous les rapports d’assistance, tous les rapports transactionnels normatifs pour éviter le pire sont (très littéralement) coupés, et ce d’autant plus qu’ils sont matériellement dépendants de nous pour survivre (la bande de Gaza étant dépendante depuis des décennies d’Israël pour s’approvisionner en eau, électricité, denrées, sans parler du blocus maritime). De l’autre, devant les espèces que nous animalisons, pour qui la notion “d’animal” est pensée comme donnée : nous leur apportons des rapports d’assistance ou de care parfois étouffants au nom de cette “non agentivité morale” et de cette dépendance matérielle totale.
/// Innocent parmi les innocents ///
C’est une habitude lorsque l’on est dans “le milieu” de la-dite protection animale de voir poindre un discours sur l’”animal” comme innocent parmi les innocents [5] : « eux, je les défends car, contrairement aux humains, ils n’ont rien demandé et ne cherchent pas à faire du mal ». Dans un article que j’avais publié sur mon site personnel il y a un an, j’avais tancé François Sarano parce qu’il avait, justement, émit une variante de cette thèse en réponse à la question des attaques de yacht par les orques ibériques (« les autres espèces sont incapables de vengeance »), et ce malgré des preuves empiriques multiples montrant le contraire (si si, des cétacés et des éléphants se vengent, et pas qu’un peu). Sans doute n’avais-je vu à l‘époque que superficiellement un problème de fond qui touche à l’essence même de la violence faite aux autres espèces comme, plus généralement, à la façon dont la violence est elle-même produite.
Je ne m’épancherai pas ici sur ces conséquences dans mon champ (cétacéen), qui possède ses spécificités et ses discours qui prendraient trop de temps à analyser, et qui ne sont pas à un paradoxe près, entre le dauphin présenté comme simultanément souriant, niais et violeur en série, objet de fantasme quasi-libidinal mais qui devrait être évité parce que prétendument imprévisible et porteur de maladies, et qui est aussi hyper-intelligent sinon sauveur télépathe de l’humanité qu’on le qualifie d’animal sauvage que l’on doit balancer dans le plus proche lazaret flottant qualifié de “sanctuaire” ; bref, agent moral et agent hors morale. Ce qu’il est important de retenir, c’est primairement deux choses. D’abord, que, pour parler spécifiquement de “l’animal” comme catégorie unie, donc comme violence sémantique [6] (l’animot de Derrida, une lapalissade aujourd’hui…), cette imposition d’une notion d’innocence absolue est à double tranchant. Elle permet autant de mettre en avant certaines violences subies par l’autre que, paradoxalement, d’en permettre des nouvelles, en tant que, sortis de toute agentivité morale, de toute prise de décision au sein d’une réalité sociale, les autres espèces n’ont aucun mot à dire sur leur gestion totale par des acteurs paternalistes se pensant comme “sauveurs” ; nous y reviendrons.
Ensuite, qu’une certaine pensée de l’animal, en France surtout, a superficiellement prise en compte cette question pour visiblement ne pas prendre pleinement acte de ses conséquences. C’est devenu un trope commun des chercheurs des “animal studies” en France de s’extasier devant ces histoires de procès d’animaux au moyen-âge et jusqu’aux lumières, une réalité redécouverte au XIXe siècle et particulièrement mise en avant depuis quelques années (notamment à la suite de Michel Pastoureau) et depuis abondamment reprise par des éléments de la recherche contemporaine [7]. Témoin d’une époque où la conceptualisation de l’animal était différente, et compatible avec une agentivité morale ; les autres espèces comme créatures de Dieu responsables devant leurs actes, même si chenilles et marsouins gobeur de prises. Mais n’ont t-ils pas oublié l’essentiel de cette grande leçon : qu’on a complètement sorti les autres espèces de l’agentivité morale, justement ? Que ce raisonnement de l’autre comme innocent est justement le revers du cartésianisme [8] et, plus tard, du béhaviorisme, en tant qu’ils retirent l’autre de tout rapport social, transactionnel, décisionnel, juridique, let alone linguistique ? Et pas simplement de les barder de quelques droits fondamentaux bien vaches (les organisations comme le Nonhuman Rights Project qui parlent de leur donner un “personhood”… Alors qu’il ne s’agit que d’attribuer à quelques individus une personnalité dite juridique (comme pour une corporation), et non physique ou naturelle (comme pour un être humain), soit une compatible avec leur propriété par des sanctuaires captifs) dont l’effectivité reste plus que relative…
/// Projec-Sion(s) ///
Mais on connaît bien cette phrase, qui a aussi, bien sûr, été utilisée pour nous qualifier nous les juif.ves, en tant que victime de la Shoah à la suite d’une mise en lumière du sujet dès la fin des années 50. Beaucoup a été écrit à ce sujet ; j’y reviendrai plus en avant et plus en détail.
Que rajouter de plus, surtout dans son étrange résonance avec cette considération de “l’animal” comme innocent ontologique ? Trois choses avec leurs nœuds et leur complexité. D’abord, je suis obligé de penser au travail d’Elisabeth de Fontenay, qui justement s’articule sur cette projection faite par de Fontenay elle-même, dont une partie de la famille a été victime des camps, sur la réalité matérielle vécue par plusieurs milliard d’animaux dit domestiques chaque année [9]. Ensuite, on pensera à la réalité israélienne face au véganisme. Une partie conséquente de la jeunesse juive de ce pays est tournée vers le véganisme pour la simple et bonne raison qu’elle ne peut être conscientisée sur l’histoire des camps sans penser à la réalité vécue par les espèces que l’on tue [10]. C’est par ailleurs un formidable argument contre nombre de chantres anti-comparatistes, qui condamnent en prêtres tout rapprochement entre non-humain et humain sous prétexte – de façon logiquement très absurde – d’une animalisation sous-entendue de la minorité comparée (ne comprenant pas par exemple que quand les nazis nous comparaient à des rats, ils n’affirmaient pas en retour que les rats des égouts berlinois portaient des petits yarmulkes et faisaient shabbat). Qui pourrait qualifier plusieurs millions de juif.ves de self hating jews parce qu’ils disent : quand je vois une chaîne sans fin de bœufs égorgés à la chaîne dans un abattoir, je pense au sort des mes aïeux, je pense à Auschwitz ?
Mais il faudrait plutôt aller plus loin : pourquoi admettre la comparaison avec les abattoirs et le factory farming, pour ensuite refuser la comparaison lorsque l’on parle des Palestiniens, de la Palestine, et ce avec tant de hargne ? Si les destins des juifs et des “animaux” sont intimement liés, celui des juifs et des palestiniens le sont tout autant, pas simplement par une histoire de plate analogie matérielle ou structurelle, ou de destin commun, mais bien de devenir. Il y a un devenir juif chez le palestinien, et de la pire forme, celle, justement, d’un devenir d’animalisé, d’animal qu’on abat ou que l’on extermine. Il y a un devenir nazi d’Israël, pas simplement de son gouvernement mais bien dans tout son corps et son mouvement, qui est désormais indéniable. Là encore, pour paraphraser Mille Plateaux, ce n’est pas qu’Israël deviendrait littéralement nazi, mais qu’en quelque sorte ses dirigeants et constituants les plus effectifs en reprennent en grande partie les rapports de mouvement, le jeu des vitesses et des lenteurs [11]. Et si on me hurlera sans doute au visage que dire cela équivaux à dire qu’il faut traiter les israéliens en nazi, j’aimerais pouvoir dire que, sans parler des formes de résistance qui existent dans ce pays ; des individus qui refusent de se soumettre à une telle économie des affects, justement [12], sans doute est-il utile de rappeler que les nazis, eux, ont été jugés, et l’Allemagne réintégrée dans le giron européen en pair (quoique scindée) et non humiliée à nouveau et réduite en cendres, (n’en déplaise à David Irving !). Les nazis ont été traités par les alliés de façon infiniment plus humaine que les palestiniens ne le sont actuellement par Israël et une partie conséquente de la communauté internationale. C’est que si eux étaient les coupables d’entre les coupables, ils n’ont pas, eux, été qualifiés d’animaux humains, mais bien justement reconnus dans la pleine responsabilité juridique, dans leur rôle au sein d’un réel social et politique qu’était l’Europe, lorsqu’ils n’ont pas été très pragmatiquement et cyniquement réintégrés au sein de l’écosystème politique Américain et ouest-allemand.
/// La réalité des ânes ///
Et pour ces ânes, alors, passés à un tableau de Cézanne selon leurs bienheureux nouveaux propriétaires, justement ? La réalité quotidienne de toute population “sanctuarisée”, bien sûr. C’est à dire, d’abord, qu’ils n’ont pas leur mot à dire, jamais ; on leur assigne des espaces clos (« Elle a choisi un pré où l’herbe ne pousse pas trop dru, sinon ils mangent trop, ils risquent de se faire mal au ventre ») dont ils n’en sortent pas, coupés de tout rapport relationnel avec les humains au-delà du rapport de caretaker à animal, typique de l’industrie classique de la captivité et des rapports conventionnels humain/bétail [13]. Et puis, bien sûr stérilisés – les sanctuaire captifs sont par définition anti-reproduction, même si des exceptions à la règle existent [14], confinés au sein de ces clôtures comme pour n’importe quelle ferme ou parc zoologique, et gérés essentiellement comme tel, minus le travail de corvée. En somme, balancés dans leur petit Gaza à eux, et coupés de tout rapport social ou affectif avec leurs nouveaux maîtres, ou même de possibilité de sortir de ces espaces assignés, ce qu’ils pouvaient au moins faire en tant que bête de somme ; un nouveau système de gestion et de possession qui, bien sûr, n’ose dire son nom comme tel. Je dois ici penser à ce que Udi Aloni dit de l’apartheid Israélien, qu’il considère comme pire sur certains aspects que le sud-africain, justement, parce qu’il est aussi animé par une politique d’occultation ou de déni de sa propre nature [15], et plus généralement toute une littérature qui montre bien le déni de sa violence et de ses ressorts comme un élément constitutif de la politique coloniale Israélienne (Pappé, 2005, Zizek, 2006, Makdisi, 2022, entre autres auteurs). Pareillement, le mouvement sanctuariste émergeant est obsédé par le déni de sa propre nature de lieu captif et de sa propre violence systémique, d’où la constante utilisation des termes liberté, dignité, retraite… Comme si canonner ces slogans en bon boutiquier et publicitaire à longueur de publications Facebook et Instagram était suffisant pour conjurer indéfiniment toute critique – légitime et nécessaire – de ces pratiques. Au moins, les anciennes formes d’exploitation et de confinement ne niaient pas – ou pas autant, leur nature comme tel… Sans doute y aurait t-il beaucoup à dire pour l’un comme pour l’autre sur leurs nombreux impensés respectifs, d’autant plus lorsque les deux se pensent en objectif éthique de salvation d’une population. Au fond, nous condamner, nous juifs dans toute notre pluralité et notre nomadologie, à une territorialisation hors d’Europe et hors du monde, au sein d’un espace restreint afin de nous “sauver” de l’antisémitisme global, de l’extérieur perçu comme danger : Israël comme nombre d’antisémites n’aimeraient que cela, nousfixer ailleurs [16]. Haro sur tout juif diasporique, nomade ou “cosmopolite”, sur tout juif en devenir-bourricot, déterritorialisé ou territorialisé là où on ne le veut pas, et ce depuis Herzl…
Les ânes sont des espèces intelligentes, même s’ils ne posent sans doute pas les mêmes implications que celles posées par les cétacés et les éléphants, eux véritablement porteurs d’une visible égalité cognitive et d’un rapport à l’abstrait et au contrôle de soi, eux qui se tuent et enterrent leurs morts, eux qui viennent à notre encontre pour nous parler. Et pourtant… Dans un monde où se multiplient l’expérimentation de dispositifs linguistiques tel que le “FluentPet” (soit ces dispositifs à boutons permettant d’utiliser des mots précis) avec des espèces pour qui le rapport au langage n’est pas donné d’avance au sein d’un cadre domestique ou casanier (chien, chats, cochons), où d’un jour l’autre on s’extasie devant l’utilisation d’un outil par une vache, et où commence timidement à poindre une forme d’”animal studies” (même si j’ai des réserves par rapport à un mouvement de recherche qui me semble plus qu’insuffisant sur bien des points, parce que reprenant par définition beaucoup des limitations des gender ou subaltern studies, entre autres problèmes) monte aussi paradoxalement l’hégémonie d’un nouvel ordre qui estampille désormais captivité et propriété comme permissibles parce que qualifiées d’”éthiques” ou de “végan”. Parler de toutes ces contradictions et étrangetés prendrait trop de temps ; on peut succinctement dire que la montée en popularité des NAC (nouveaux animaux de compagnie) par exemple, notamment par TikTok et les reels, génère une étrange dialectique, où surgit en même temps quelque chose comme une considération intégrationniste et une personnalisation et subjectivation de l’autre, parfois (mais encore très rarement) linguistiquement inclus dans l’espace social… Mais aussi la légitimation de leur possession comme propriété et marchandise, une revitalisation du trafic des animaux dit sauvages (Svennson et al. 2022, Anagnostou 2024, ou encore 1) et une réification évidente de ces individus à ce qui reste de fait des objets de consommation “de mode” sur lequel nous nous arrogeons un droit de possession et de prise.
Ces baudets, (« Quelque 1 100 ongulés se serrent dans son sanctuaire bondé », « Près de 500 bourriquets se serrent dans son refuge. Ses boxes et ses enclos débordent : ils ne sont conçus que pour 300 têtes. » (pour le Starting Over Sanctuary à Herut) : la surpopulation et le hoarding sont des réalités quotidiennes et bien connue de nombre de sanctuaire captifs, un secret de polichinelle dans le milieu animaliste [17]), n’auront jamais droit au mot ou à la moindre décision, pas plus que les centaines de milliers d’autres individus pareillement sanctuarisés, y compris des espèces dont le rapport à la pensée et au langage font de moins en moins de doute (nous penserons à ces éléphants mahoutés à Bussière-Galant). Ni dispositif FluentPet, ni Yerkish, ni aucun équivalent de cet ordre afin d’émettre des demandes ; pas même un dispositif “oui/non” pourtant abondamment expérimentés sur de nombreuses espèces [18], ou de “cut outs” protolinguistiques tels qu’utilisés par au moins un zoo américain sur leurs pachydermes. Rien. On se demandera l’utilité d’une explosion d’une pensée de l’animal en France ; de Despret à Burgat, de Lestel à Morizot et même, au fond, ce bon vieux Wolff ; pour qu’in fine la traduction dans le réel de tout ce baragouinage médiatico-littéraire soit “balançons les dans des lieux clos” et qu’on se taise à jamais au sujet de ce bel “après” tant attendu.
Il est difficile de parler de déshumanisation pour des non-humains, mais au-delà des limitations linguistiques, c’est de cela qu’il se traite, si nous devons traduire déshumanisation par : désocialisation, faire sortir de tout rapport transactionnel, d’inclusion au sein d’un ensemble fondé sur la participation à un socius plus grand où la question de la responsabilité, du devoir et de la demande se posent. Wolff se plaint que l’on inclue de plus en plus les autres espèces dans notre giron moral (qu’il croit, je pense à tort, conditionnel à une dévalorisation des vies humaines), mais le constat me paraît être, justement, que non : on ne moralise pas de plus en plus les autres espèces, c’est même l’inverse. Il y a une véritable impulsion par le gros du mouvement animaliste actuel à faire sortir les autres espèces de tout rapport social, qu’on les condamne à des cages désormais consumer-friendly, qu’on y pense plus, qu’on dérobe des regards ces rapports de propriété et de contrôle désormais confiés à une élite activiste de plus en plus hégémonique. Condamnons l’autre à autant de “réserves” “refuges” et autres “sanctuaires”, autant de mot creux pour désigner des formes de confinement, de distanciation et de biopouvoir ; et ce d’autant plus par ailleurs que se développe une pensée du rapport social et linguistique comme mauvais, sale, notamment de la part de ceux qui flirtent à divers degrés avec l’ésotérisme (Sarano en est un). Il y a le méchant humain “en socius”, mauvais parce que traversé par ces questions linguistiques et morales, et eux, ces anges, en dehors (les discours en ce sens ne manquent pas [19]). Il n’y a ici que lignes de mort, lignes de mort sur les palestiniens que l’on condamne à n’être au mieux qu’une “main d’œuvre volante et détachée” (Deleuze), ligne de mort des israéliens eux même en tant qu’ils suivent une terrible ligne fasciste, qui en plus ne fait qu’augmenter l’antisémitisme global et suit la ligne nationaliste responsable du délitement d’une grande partie de leur diversité diasporique initiale (qu’Israël s’évertue à nier), et ligne de mort de ces ânes et autres animaux “sauvés”, qui sont promis, comme nombre de sanctuarisés, sous couvert éthique d’un sauvetage, à une “douce extinction” sous les sourires radieux de quelques bonnes âmes qui sans doute répéteront en mot creux et à tour de bras “liberté” “dignité”… Jusqu’à ce qu’ils n’en reste plus, des ânes de Gaza, ni à Gaza, ni ailleurs.
/// Le troisième pli : le devenir chamor des judaïtés ///
« Alors le Seigneur ouvrit la bouche de l’ânesse qui dit à Balaam : “Que t’ai-je fait pour que tu me frappes par trois fois ?” Et Balaam dit à l’ânesse : “C’est que tu t’es moquée de moi ! Ah ! si j’avais à la main une épée, à l’instant je te tuerais !” »
Livre des Nombres, 22:28-29
Que faire dès lors de cette rhétorique qui, en occident nous qualifie, nous juif, et puis les victimes de la Shoah, comme “innocent parmi les innocents”, corrélativement à une véritable volonté de dépolitisation de la question de l’holocauste, déjà brillamment montrée par tant d’autres (Zizek, 1999, plus récemment et de façon très explicite Lordon 2024 (“La fin de l’innocence” [20])) ? Il y a deux manières de lire cela. La première, c’est celle bien sûr d’une innocence par rapport à ce qui a été subi : les juifs comme innocents de leur propre destruction, ce qui en serait la lecture de meilleure foi, et bien sûr la bonne.
Mais nous qualifier d’innocent par défaut et parce que juifs [21], nous mettre en dehors des rapports attendus liés à la culpabilité, à la responsabilité, n’est-ce pas nous déshumaniser à nouveau sous prétexte de nous sauver ou de “faire amende honorable” ? Je suis obligé ici de rediriger le lecteur vers un travail plus élargi mené en particulier par Slavoj Zizek sur cette question [22], et qui peut se résumer ainsi : en essayant d’arguer avec les antisémites sur les faits, les antisémites gagnent de fait en imposant leur structure rhétorique. Oui, parmi les victimes il y avait des riches banquiers juifs, sans doute dans le tas il y avait des juifs qui ont fait des choses répréhensibles. La réponse logique est un grand : so what ? Mais dans une certaine mythologie conventionnelle sur l’holocauste, une emphase est mise sur le juif comme innocent ontologique ; acceptant donc de jouer le jeu antisémite de la distribution des culpabilités (sans parler d’une réplique “positive” à l’idée antisémite du juif comme exceptionnel par nature, comme hors norme, comme “peuple d’exception”, maintenant ainsi l’autrisation des juifs), au lieu de dire qu’un génocide est un génocide, quelle que soit la “culpabilité” attribuée aux victimes par les génocideurs.
Tant a été écrit sur cette “exceptionnalisation” des juifs et de la Shoah par une certaine rhétorique en occident (songeons au moins au travail de Finkelstein à ce sujet), mais cette question d’une innocence sui generis attribuée paraît surtout n’avoir été mise en évidence que très récemment. On peut, en plus du texte de Lordon, citer par exemple Enzo Traverso [23], de même qu’un texte brillant de Simon Assoun pour l’UFJP [24], mais aussi peut encore plus deux études sur le véganwashing en Israël, (Weiss 2016 et Alloun, 2019) qui montre de façon très flagrante l’existence de cette conception de fait de l’animal comme “innocent” comme axiomatique dans le discours israélien, afin justement de le contraster avec une culpabilité palestinienne [25]. Et je ne peux dans tous les cas que dire haut et fort que nous ne sommes pas des anges ou des innocents ontologiques. Nous sommes humains, trop humains. Et aucun d’entre nous ne pourra faire l’économie d’une condamnation s’il commet, de ses propres mains et ce depuis plus d’un siècle, l’irréparable, même au nom de notre survie ou de notre “bien-être”. Et sans doute les ânes de Gaza, s’ils pouvaient nous parler en termes plus abstraits, nous diraient “je ne suis pas un ange ou un innocent, je suis un âne”… Ecce burro.
Et si je voulais faire le Derridien comme on fait le singe (puisque je suis surtout un Deleuze boy), je pourrais aussi invoquer ces deux motifs bibliques, d’une part l’âne de Balaam, qui se met par ordre de Dieu à parler après être battu par son maître, de l’autre celle de “l’âne du messie” (“Chamoro Shel Mashiach” חמורו של משיח), métaphore et concept bien connu des israéliens puisqu’il incarne l’idée de l’état d’Israël laïque comme moyen d’arriver à un état méssianique, religieux et impérialiste. Et n’est-ce pas le but ici de passer du très littéral âne du messie (ce que ces ânes sont de fait : un moyen de propagande par le veganwashing… Par ce qui est déjà un lazaret véganwashé !), à l’âne de Balaam, capable de dire à son maître et répondre et rétribuer une forme de justice ?
Je finirais enfin sur ces propos de la directrice de toute cette opération, qui selon moi dit tout : « Elle s’est donnée pour mission de les mettre à l’abri en Europe. Elle a baptisé son opération The Donkeys Flying Project ( le projet des ânes volants ). “Il reste peut-être 1 000 ânes dans le pays [en Israël et dans les territoires occupés], en plus des 800 que nous avons rassemblés au refuge. Il n’est pas impossible de tous les sauver”, assure Sharon Cohen. Pour sa part, elle ne voudrait garder dans son refuge, au centre d’Israël, que “les plus mal en point, ceux qui ne peuvent pas voyager” ». Mais n’est-ce pas là un étrange reenactment parodique et à l’envers de l’Aliyah Bet et des opérations secrètes menées par le Brichah, les opérations de sauvetage des survivants des camps par Israël dans les années 40 ? Récupérer, tout récupérer pour sanctuariser, pour qu’il n’en reste plus un seul dehors… Comme si la seule ligne de devenir possible pour tous ceux qui sont “en danger”, c’est au fond une immense maison de retraite [26], un immense parcage des “innocents” sous la coupe d’un État protecteur légitimé par tous les blancs-seings. Déterritorialiser de force les uns pour territorialiser de force quelques autres. Enfermer toujours plus, concentrer quand on ne disperse et ne détruit pas, ligaturer toutes les lignes, ne plus donner place à aucun devenir ou descendance, ou ne le faire que sous la coupe panoptique d’un état-nation dans toute sa violence d’état-nation… Et c’est un terrible devenir mort quand je vois plus d’un juif sioniste convaincu autour de moi, parler de leur volonté d’extension territoriale comme problématique de « retraite » de « quand ce sera fini (c’est-à-dire quand Gaza et la Cisjordanie seront prises), je pourrai mourir en paix », évident symptôme de l’absurdité d’une ligne qui ne va nulle part.
Pour nous comme pour les non-humains, comme pour les palestiniens, ce sera toujours et encore un monde coupé en deux…
Julian Aranguren
Illustration : L’Ânesse du prophète Balaam, Rembrandt, 1626.
Notes
[1] L’historien Jérôme Segal aborde le même paradoxe qu’ici à travers d’autres articles assez incisifs sur la question du véganwashing israélien (pour Uzbek et Rica et AOC).
[2] Voir à ce propos l’excellente analyse que Zizek en fait dans Against the double blackmail : refugees, terror and other troubles (2016), qui rejoignent l’essentiel de mon propos : au-delà d’une aide immédiate, la société doit être restructurée de façon à ce qu’un certain mal ne puisse plus exister.
[3] Ex : 1, 2. On notera que, à sa décharge, le paradoxe est visible pour certaines personnalités publiques, par exemple avec Arno Klarsfeld (Contrastez son “plaidoyer pour le droit animal”… Avec ses sorties sur les “rafles” d’étranger ou sespropos plus généraux sur le génocide en cours, qu’il nie). On pourra à sa suite me dire que l’appel explicite d’une grande partie de l’extrême droite israélienne et globale de nier toute empathie pour les palestiniens corrèle avec la montée d’un discours sur “l’empathie” pour les animaux. Mais je rétorquerai tout simplement : laquelle ? Une profondément politisée, qui ne dit pas simplement que l’autre souffre mais qu’il doit être activement considéré comme agent politique dans une lutte pour son autonomie effective, et qui donc pense par exemple ici la Palestine en tant que peuple en devenir, nation prise dans des rapports de demande, de transaction, de négociation et de résistance, ou une qui dit en somme “ayez pitié de ces pauvres hères” sans proposer un “après” à l’aide immédiate, une organisation pour l’empuissantement de l’autre et la lutte contre des forces adverses qui cherchent à exploiter, à diminuer, à détruire ? Il me semble que Wolff propose plutôt la notion dépolitisée de caritas catholique, et pas par exemple ce que propose Zizek pour les réfugiés : une organisation systématique de l’aide pensée comme résistance à des forces inverses… Ou, pour le paraphraser dans sa paraphrase d’Oscar Wilde, “il est bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de sympathiser avec ce qui pense.”.
[4] Ou encore plus haut, prononcé par un réserviste visiblement volontaire de l’association : “Je suis désolé, mais je ne trouve pas la force d’avoir des sentiments pour les Palestiniens qui souffrent. Mon cœur est plus ouvert aux animaux”
[5] La notion “d’innocentisme” produite par le philosophe Nico Müller (Müller, 2022) est ici pertinente.
[6] Et n’es- ce pas cette même violence sémantique que l’on nous fait subir, du côté israélien comme des antisémites, une insupportable monolithisation en signifiant “juif” uniforme, et d’autant plus quand Israël et juifs sont égalisés ? À ce propos, voir par exemple la notion de judaïté chez Derrida et Cixous comme réponse (“Judéités : questions pour Jacques Derrida”, éditions Galilée, 2003).
[7] Il nous suffit de mentionner le travail en ce sens mené par Chauvet, Despret, ou Burgat. Despret il est vrai perçoit bien la question del’agentivité (comme par exemple Donaldson et Kymlicka). Mais là encore, ces constats devraient avoir une effectivité dans notre réel… Qui est très loin d’être donné, même après trente ans d’“animal studies” francophone loué par un certain paysage médiatique.
[8] A ce propos, Descartes était en cela un pur représentant d’un millénial instagrammeur d’aujourd’hui. Loin de frapper ou de torturer des chiens pour les faire couiner en prétextant qu’ils n’étaient que pur mécanismes ; une légende construite postérieurement (1)(2), ce bon René possédait un cabot qu’il avait nommé “Monsieur Grat” et qu’il bichonnait (1). C’est que là encore le problème de fond est dans l’animal comme marchandise pris dans un rapport à la valeur, pas simplement dans une question de maltraitance et d’empathie dénudée de toute question d’agentivité.
[9] Mentionnons par exemple Le Silence des bêtes (1998), ou encore 1, 2, 3 ; sujet là encore vaste et complexe avec ses frictions internes et ses référents propres (Charles Patterson, etc.).
[10] Sujet assez vaste, qui mériterait un travail par lui-même mais que l’on peut entrevoir par exemple par certains articles (1, 2, 3, 4).
[11] “C’est que devenir, ce n’est pas imiter quelque chose ou quelqu’un, ce n’est pas s’identifier à lui. Ce n’est pas non plus proportionner des rapports formels. Aucune de ces deux figures d’analogie ne convient au devenir, ni l’imitation d’un sujet, ni la proportion alité d’une forme. Devenir, c’est, à partir des formes qu’on a, du sujet qu’on est, des organes qu’on possède ou des fonctions qu’on remplit, extraire des particules, entre lesquelles on instaure des rapports de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur, les plus proches de ce qu’on est en train de devenir, et par lesquels on devient.” (Mille Plateaux, p. 334)
[12] Mentionnons au moins Omdim Beyachad, entre autres organisateurs de manifestations spontanées et de micro mouvements pour la fin des hostilités.
[13] Il est vrai qu’il existe un rapport bimodal avec le mouvement dit de “microsanctuaire”, intégration d’individus dans des maisons ou des fermes où les rapports sont plus familialistes et individualisés. Mais quel rapport de cet ordre peut exister dans des situations de récupération ”en masse” d’individus au sein de settings de toute évidence accumulatifs et au moins simili-institutionnels ? C’est là où l’utilisation du terme de “retraite” est d’autant plus cynique, parce qu’il renvoie immédiatement au rapport aux EHPAD en France, et plus généralement à la pratique d’un “round up” d’individus considérés désormais comme cassés et usés par le marché du travail, qu’on va indistinctement balancer dans un espace commun “jusqu’à la mort”, coupés et privés de tout rapport individualisé, de toute agentivité et de toute capacité de demande.
[14] Au sujet de la définition plus que flexible et shrödingeresque du “sanctuaire”, je redirige le lecteur sur les sources déjà fournies sur mon autre article (note 12). Les sanctuaires captifs sont normalement anti-reproduction par principe (par exemple selon l’ASA), mais certaines méta-organisations cassent circonstanciellement la règle (tel quela GFAS), qui est parfois de fait tordue par certains établissements (tel que l’ENP de Chailert (1)(2)).
[15] “The main difference between the two is that in South Africa apartheid was an explicit tenet of the judicial system, while in Israel the entire judicial system conceals and cleanses the praxis of government-led apartheid.” (Aloni, 2011)
[16] C’est toute la question de la volonté d’Israël, via la propagande ou des opérations spéciales (tel que l’opération Yachin pour le Maroc), de faire émigrer les juifs diasporiques sur leur territoire, tout en niant la diversité culturelle et linguistique diasporique (“négation de la diaspora” (shlilat ha’galut, שלילת הגלות)). Voir par exemple à ce propos Blumenfeld 2015 (un article très drôle et joyeusement zizékien).
[17] Ex : (1)(2)(3)(4), les exemples sont virtuellement innombrables. Le problème est structurel : puisque l’ambition des sanctuaires captifs est la récupération à tout prix de tout corps non-humain qui leur passe sous les mains, ils ne peuvent par principe qu’être dans la saturation et l’excédentaire étant donné que les formes de production et de contention classique des ces derniers le sont aussi (par ex. ce que d’aucun décrivent comme une “crise des animaux sauvages captifs”, sans parler des excédents d’élevage, des zoos, des laboratoire, etc. Que les sanctuaires récupèrent). Ce fait est souligné par certains d’entre eux (ex 1, 2, 3).
[18] Par exemple pour les cétacés avec Herman en 1985 et Lilly sous JANUS à la même époque (Hardcopy magazine, volume 13 numéro 11, Novembre 1984 p 7). Des applications similaires ont été essayées sur d’autres espèces (Pepperberg 1988, pour les perroquets, Grimm 1989 pour les otaries, entre autres exemples), sans parler des grands singes comme Kanzi (Greenfield & Savage-Rumbaugh, 1984, Lyn et al. 2012), Koko, Sarah (ex. Premack, 1983, p. 96) ou encore Tatu et Loulis qui ont assimilé le oui et le non dans leur vocabulaire. Les exemples abondent et se multiplient, surtout avec la généralisation des FluentPet et d’autres dispositifs comparables. Il est malheureusement vrai que beaucoup de ces opérations conditionnent cette utilisation pour des tests cognitifs et pas justement dans le cadre effectif de la langue comme moyen social de “donner des ordres”. Je reviendrai plus en détail dans un travail tiers sur les implications dans le champ animal non simplement de la question du claim, mais aussi de la conception deleuzienne du langage comme ordre et ses implications.
[19] Ex : 1, 2, 3, Morrissey disant que “les animaux sont des enfants cherchant notre protection”, Bardot parlant d’une “pureté” de l’animal perdue par l’homme, la défense des “animaux” souvent prétextée par le fait qu’ils seraient tous des “bébés” etc. Le plus grave et le plus flagrant constituant ce que mettent en avant plusieurs figures et organisations partant de l’angle du droit animal. Là le discours est on ne peut plus explicite : “Animals make a special moral claim upon us because, inter alia, they are morally innocent, unable to give or withhold their consent, or vocalise their needs, and because they are wholly vulnerable to human exploitation. (…) “Animals cannot give or withhold their consent.” (…) “Animals cannot represent or vocalise their own interests.“ (deux points précisés par l’auteur comme “allant de soi”) (Faada, “The Ethical Case Against Fur Farming”), “Animals are morally innocent. Because animals are not moral agents with free will, they cannot — strictly speaking — be regarded as morally responsible.” (Linzey, 2002), ou encore “Animals cannot give or withhold their consent. (…)The very (obvious) fact that animals cannot agree to the purposes to which they are put increases our responsibility” (…) “Some animals may possess moral sense (Rowlands, 2012), but we can be confident that they are not moral agents. Because animals are not moral agents with free will, they cannot be regarded as morally responsible” (Peggs, 2015). Que tout connaisseur minimal de la question de la cognition et du langage cétacéen et proboscidien s’étrangle… À ce propos Gruen et Marceau ont publié un article perspicace sur ce problème, soulignant ce paradoxe lié à l’agentivité à travers une analyse du slogan du Animal Legal Defense Fund, “all our clients are innocent” : “As morally persuasive as these approaches to public education can be, they may inadvertently promote a form of “othering,” in that the converse of the ALDF slogan is that perhaps we needn’t care as much about humans who are not “innocent” (using that in the legal as well as colloquial sense)”. L’article souligne certaines des contradictions clés des logiques animalistes et sanctuaristes actuelles.
[20] Lordon explore aussi la question du déni dans le contexte sioniste dans ce même article.
[21] Autrement, un discours sur l’innocence se serait imposé pour toute minorité génocidée : tutsis, rom lors du Porajmos, noir.es victimes du Maafa, etc.). Discours sur l’innocence par ailleurs nié aux victimes civiles palestiniennes (64% des palestiniens estiment qu’il y a « il n’y a pas d’innocents à Gaza » selon un sondage mené par l’Accord Center).
[22] Voir en particulier cette conférence, ou encore Zizek, 2023a, b.
[23] Par exemple dans La fin de la modernité juive (2016) : “Mais cette vision du passé focalisée de manière quasi exclusive sur les victimes n’est pas sans danger, car elle risque de se transformer en un prisme déformant qui appauvrit l’histoire. Les victimes étant désormais reconnues comme les vrais héros du passé, les acteurs de l’histoire doivent, pour gagner leur place dans les représentations collectives, se transformer en victimes. Cette tendance engendre une herméneutique historique étriquée, mutilée, car elle supprime la pluralité des sujets historiques. Si un enfant juif gazé à Auschwitz est incontestablement une victime innocente, un insurgé du ghetto de Varsovie est aussi un combattant qui, précisément, avait choisi de se soustraire au rôle de victime que ses persécuteurs lui avaient assigné. Il est mort les armes à la main et le considérer comme une simple victime ne lui rend pas justice.”
[24] “Nous, juifs, cela fait un certain temps que nous sommes devenus le symbole de l’innocence républicaine – et ce n’est pas le moindre des paradoxes -, accordée par la grâce du souverain (…) Mais si nous nous sommes finalement vus accorder le privilège de l’innocence, c’est au prix d’être devenu bien malgré nous la frontière séparant le progrès d’un côté et la barbarie de l’autre. Nous avons été unilatéralement coincés entre le pouvoir et les masses populaires. C’est une frontière aussi violente que l’ordre qu’elle organise. Dans cette logique, qui s’attaque au pouvoir, s’attaque aux juifs. Une telle proposition valide la pire imagerie de l’antisémitisme européen et rend fertile le terrain pour que se répande « la rumeur qui court à propos des juifs », pour reprendre les mots d’Adorno caractérisant l’antisémitisme moderne.”
[25] Voir note 8 : “By extension, this logic continues to elide and justify violence against Palestinians, as Jewish Israeli activists I interviewed mobilise the same moral economy of innocence and victimhood to maintain Palestinian exteriority to settler narratives and sovereignty : ‘There’s innocent and non-innocent. A cow that was born, innocent ! But if someone puts a bomb in a bus station, he is not innocent !’, Maya explained, echoing an activist who told Weiss (2016) that ‘there are no chickens in suicide vest’.”.
[26] Je ne m’attarderai même pas sur la réalité vécue par les derniers survivants des camps en Israël, dont les maigres retraites et les misérables conditions de vie, dénoncées depuis des décennies par nombre d’associations Israélienne (1)(2)(3), mettent grandement à mal la conceptualisation du pays comme ce généreux sauveur et “forever home” du peuple juif…
Peut être une image de texte qui dit ’lundimatin TE ဆမ CE QUE LES ÂNES DE GAZA PEUVENT NOUS DIRE Analyse d'un paradoxe discursif de la société israélienne’