Lundi matin #511 | 9 mars

Désolé pour le retard de l’édition de cette semaine, quelques jours de vacances ne nous ont pas épargnés. Pour les nombreuses personnes et librairies qui nous ont sollicité ces dernières semaines, le livre La fabrique de l’enfance de Sébastien Charbonnier est à nouveau disponible chez notre distributeur ainsi que directement sur notre site (avec tous les autres excellents livres pas encore épuisés) : htt. Bonne semaine et bonne lecture. lm
Cybernétique et techniques de gouvernement
Un lundisoir avec Ivan Bouchardeau

En 1966, à la question « Qu’est-ce qui prend la place de la philosophie aujourd’hui ? », Heidegger répondit : « La cybernétique. »
Aujourd’hui nous invitons Ivan Bouchardeau, docteur en philosophie et enseignant à l’Université de Toulouse, pour son livre États d’esprit. Cybernétique et techniques de gouvernement (Champ Vallon). Son travail aborde frontalement la question à laquelle Heidegger répond à la volée. Il se confronte au difficile problème de la définition de la « cybernétique », cette science du contrôle et de la communication, cette « utopie de l’information », ou encore, étymologiquement, cette science du gouvernement (kubernétès, en grec : gouvernail).

Nahel Merzouk, acte II : La « deuxième mort » ou la souveraineté judiciaire
Sylvain George

Dans sa décision du 5 mars, la cour d’appel de Versailles a estimé que le policier auteur du tir qui a tué le jeune Nahel Merzouk n’avait pas commis d’homicide volontaire mais plutôt des « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Sylvain George analyse ici ce que la mère du défunt, Mounia Merzouk, nomme une « deuxième mort », c’est-à-dire l’effacement juridique et symbolique d’un adolescent que la justice refuse désormais de reconnaître comme assassiné. Il s’agit d’esquisser quelques notions comme celles de « désintentionnalisation » du meurtre policier, ou de « juridiction sécuritaire » pour décrire la contamination de l’institution judiciaire par la raison policière. [1]

Garce !
« C’est long une vie de colère »

Les logiques de pouvoir, les rapports de domination et de valorisation de chaque geste, sentiment ou sourire, trament nos quotidien, maillent nos existences et circulent dans chaque regard triste. On pourrait appeler ça simplement, l’ordre du monde et des kilomètres de littérature et de science nous rappellent à quel point il est hégémonique, à quel point il ne tolère rien d’autre que lui-même. Sauf que s’il y a tant besoin de pouvoir, de domination et de calibrage, c’est précisément parce que la réalité n’est pas capitaliste et que tout, tout le temps, résiste. Le texte qui suit explore cet interstice dans lequel nous sommes finalement peut-être tous, quoi que sur des modalités différentes : vivre en dehors d’un monde qui n’a pas de dehors (ou habiter un monde fondamentalement inhabitable, c’est finalement la même chose). Depuis l’expérience de la lutte, de l’occupation, de la répression et de la vie collective, l’autrice raconte cette ligne de crête : l’inconfort et le doute autant que l’attachement et la détermination. C’est joli, violent et important.

Gleichschaltung : La normalisation contemporaine de l’autoritarisme
Michalis Lianos

Dans ce brillant article, le sociologue Michalis Lianos propose d’analyser les conditions autant que le déploiement de cette nouvelle forme de l’autoritarisme qui se propage à travers le monde. D’un côté, la démocratie représentative dans sa forme agonisante, de l’autre l’individualisation extrême qui autorise à chacun une marge de liberté à la condition que son cadre ne soit jamais contesté. Et c’est tout le paradoxe de notre époque, que la fascisation s’accompagne du plus haut niveau de normalisation des existences.

Sédater le risque : comment le nucléaire fabrique l’acceptation
(Il y a 15 ans Fukushima)
Patrice GirardierFabriquer de l’énergie nucléaire, n’est pas une mince affaire. Ce qui est tout aussi ardu, c’est de parvenir à rendre les risques, qui l’accompagnent inévitablement, acceptables. Le travail qui suit ne se positionne pascontre le nucléaire mais s’attèle à de décortiquer les mécanismes par lesquels le langage technique, statistique et institutionnel transforme un danger en paramètre administrable : nominalisation, gradation lexicale, abstraction statistique, hiérarchisation des peurs, saturation technique, invisibilité sensorielle. L’hypothèse est simple : le nucléaire ne se contente pas d’être géré — il est mis en forme. Et cette mise en forme agit politiquement.
Allocution du Ministre des Affres Étrangères
« Nouilles œuvrons hard amant à laper »

1er mars 2026, 37 Quai d’Orsay

Où Palestine
Atom de Seth

« Ô toi, voix du prisonnier
Dans cette nuit terrible »
Forough Farrokhzâd, Une autre naissance

« Comment qualifier un État qui se refonde sur le génocide, privilégiant le meurtre des enfants
— l’infanticide donc », se dit-il, tout en marchant dans le Cimetière du Liban, « doublant la falsification psychique de ses propres enfants ? »

Où conspirent tous les songes
Notes sur Quelque chose de rouge dans la nuit de Clément Willer

C’est un livre [2] sur la nuit et le rêve. Le « rêve d’une chose », d’un communisme hétérodoxe aux marges de l’histoire. Recueillant l’héritage du jeune Marx – héritage vraiment précédé d’aucun testament – dont une lettre croyait constater que « le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement » [3] [4], Clément Willer nous convainc que celle-ci se trouve dissimulée mais bien présente, quoique d’une présence opaque, chez Marguerite Duras, il y a trente ans disparue. Il l’écrit très vite : « j’ai voulu […] m’approcher au plus près de ce qui fût rêvé  » [5], désignant par là sa littérature et son engagement politique.

Ali Khamenei est mort
Parham Shahrjerdi

La vie n’est pas une posture.
Vivre la vie n’est pas une posture.

Tu ne sais même pas prononcer Khamenei. Alors, de grâce, ferme-la.
Ne ramène pas ton analyse pourrie, moisie, passe-partout.

Tu ne sais rien — et c’est très bien.
Alors tâchons de savoir ce que tu ne sais pas.

Le RSA comme terrain de combat
Comité ingouvernable des demandeurs d’emploi

C’est un débat qui divise les historiens : en créant le revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988, Michel Rocard souhaitait-il améliorer le quotidien des classes populaires ou déployer un dispositif de contrôle et de pacification des classes dangereuses ? Quoi qu’il en soit, ce gouvernement par les miettes a permis à des millions de français de survivre dans les marges, les interstices et la débrouille pendant plusieurs décennies ; c’est-à-dire de tenir à une distance respectable l’injonction généralisée à se rendre productif et à « perdre sa vie à la gagner ». Le Comité ingouvernable des demandeurs d’emploi du Finistère et du Nord nous a transmis cette communication qui raconte les nouveaux dispositifs de mise au travail et sous pression des allocataires du RSA et l’enjeu politique qu’il y a à s’organiser pour y résister.

Conjonction des millénarismes
Joël Schnapp

En juin dernier, les attaques américaine et israélienne sur l’Iran avaient une justification officielle : le pays aurait été à quelques mois à peine de mener à bien son programme nucléaire. Il fallait à tout prix l’en empêcher car, selon les diplomates occidentaux, une telle réussite aurait mis en danger toute la région. C’était d’autant plus important, insistait-on, que le régime iranien est une théocratie sanguinaire qui ne recule devant rien : aucune provocation, aucune menace, aucune répression. Si les mollahs mettaient la main sur une bombe nucléaire, la fin du monde était proche. La suite leur a donné partiellement raison : on a pu voir de visu ces dernières semaines le caractère sanguinaire du régime à travers la terrible répression qu’il a exercée sur ses opposants. Fort heureusement, cependant, la fin du monde n’a pas eu lieu.

Pisse de chien pourri
Madeleine Micheau

Je pisse, systématiquement, je pisse, pour oublier tous vos emmerdements. Je pisse, systématiquement, je suis un chien, j’aime ça, pisser, sans en avoir envie, je pisse, juste à renifler toutes vos embrouilles, vos vanités, vos faux semblants, vos ambitions illimitées, vos trahisons, vos discours éhontés, je pisse sur tout ce que je renifle, mâles ou femelles, coins de poubelles débordant de faux semblants, d’idéologies pourries, ça sent bon, je pisse, sur tous les trottoirs avec les vitrines aux écrans fondus du bleu cravaté des annonceurs dans la tonalité, je pisse, je suis un chien, la laisse me retient, je pisse.

Palestine-Israël, Terres Désenchaînées
(À propos de Terres enchaînées. Israël-Palestine aujourd’hui de Catherine Hass

« Ils ont fouillé sa poitrine
N’y ont trouvé que son cœur
Fouillé son cœur
N’y ont trouvé que son peuple
Fouillé sa voix
N’y ont trouvé que sa tristesse
Fouillé sa tristesse
N’y ont trouvé que sa prison
Fouillé sa prison
N’y ont trouvé qu’eux-mêmes enchaînés »
Mahmoud Darwich (poème de 1976, La Palestine comme métaphore)

Catherine Hass, en donnant ce titre à son livre, pensa-t-elle notamment à ce poème ? Si oui, c’est alors pour en renverser l’enchaînement. Il s’agit plutôt de scier les barreaux, cisailler les barbelés, détruire les murs de la prison.

Classes sociales, culture et conflits
À propos de La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel » de Vivek Chibber

Dès les années 1980, loin de confirmer la thèse marxiste d’un renversement programmé de la société capitaliste, le capitalisme semble se stabiliser et se renforcer. La révolution n’est pas au rendez-vous fixé par l’histoire, la gauche, quand elle n’est pas domestiquée, est partout en recul, les travailleurs eux-mêmes paraissent céder aux sirènes du néolibéralisme tandis la théorie se montre incapable d’offrir des clés d’explication à cette situation déroutante. C’est dans ce contexte que se développe le « tournant culturel », soit un ensemble de courants théoriques, caractéristique de la « Nouvelle Gauche », qui met en avant des aspects « culturels » – les idées, la « constellation de sens », la culture, etc. – dans l’analyse sociale. Or, ce courant prétend rendre compte du consentement des classes subalternes qui serait à l’origine de la stabilisation du capitalisme. Dans ce nouveau livre des éditions Agone, Vivek Chibber entend remettre en cause et cette analyse et ces conclusions, en revenant à une lecture critique de Marx.

La peste brune
« Relire Guérin n’est pas un exercice d’érudition : c’est une arme »

D’août à septembre 1932, Daniel Guérin par traverser l’Allemagne à pied. Il y retourne, en vélo en avril et mai 1933, dormant dans les auberges de jeunesse, observe et écoute. Ces reportages montrent ce que peu, en France, mesurent encore, Léon Blum compris. Mais derrière l’apparente contamination générale, il découvre aussi celles et ceux qui refusent de se soumettre et d’abdiquer.
Dans un article synthétique et fort éclairant, écrit pour Les Temps modernes en 1954 et proposé en introduction de cet ouvrage, Daniel Guérin revient sur le contexte historique et politique de ces années.

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