Lundi matin #513

#513 | 23 mars
« Plutôt voleurs de poules que voleurs de vies »
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte
Un lundisoir avec Ritchy Thibault

Lorsqu’il avait 14 ans, Ritchy Thibault est allé sur un rond-point, il est devenu l’une des figures du mouvement des Gilets jaunes. Depuis, il a été assistant parlementaire jusqu’à se faire bannir de l’assemblée nationale et congédier par son employeur, passé un nombre incalculable d’heures en cellules de garde à vue, fondé le PEPS [1], propagé pas mal de Zbeul, animé des émissions sur le web, écrit des articles ainsi que trois livres, et se prépare à affronter dans la joie et la bonne humeur trois procès au tribunal judiciaire de Paris qui l’opposent à la crème de ceux qui nous gouvernent (le président lui-même, évidemment mais aussi Bruno Retailleau ou encore Laurent Nunez). Pour comprendre d’où lui vient une telle énergie et pourquoi elle ne se départ par de beaucoup d’humour, il faut livre son dernier livre : Voleurs de poules, combattre l’antitsiganisme (Libertalia). Cette irréductibilité au pouvoir autant que cette disposition au coup d’éclat, on ne peut la comprendre qu’à partir du récit historique et éthique qu’il fait de l’antitsiganisme et de la guerre livrée depuis toujours par l’État contres les populations Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Yéniches et Voyageurs. Des formes de vie, qu’il a toujours fallu surveiller, contrôler, réduire et même éradiquer tant elles incarnent ce petit caillou dans la chaussure d’une civilisation qui ne peut tolérer qu’elle-même. Cette interview est aussi longue qu’elle est intelligente et drôle ; pour s’y repérer, nous l’avons accompagnée d’un chapitrage qui servira tout autant de sommaire. On y parle de l’antitsiganisme et de son histoire évidemment, mais depuis là découle tout le reste, jusqu’aux stratégies nécessaires et adéquats pour lutter contre l’État et le pouvoir sans jamais en accepter les méthodes, les schémas et les armes. Au reste, il s’agit certainement de l’unique occasion que vous aurez de sauver une poule en achetant un livre.

Pax, violence et mondes pluriels : La Spirale contre l’Empire
« Là où la guerre demeure événementielle, la paix impériale transforme la violence en milieu »

« Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. » – « Là où ils font le désert, ils appellent cela la paix [2] ». La formule de Tacite, souvent citée, rarement interrogée dans toute sa radicalité, ne relève ni de la dénonciation morale ni du simple constat historique. Elle désigne une structure. Elle dit que la paix, dans la généalogie impériale occidentale, n’est jamais l’opposé de la violence, mais sa forme stabilisée, durable, institutionnalisée. Autrement dit, la Pax n’est ni cessez-le-feu, ni suspension temporaire, ni moment d’harmonie, mais la guerre transmuée, figée en structure durable, un milieu où la violence n’est pas abolie mais dissimulée, naturalisée, mise en ordre.

Sous le ciel étoilé, une nuit d’été
Réflexions sur l’anarchie et la révolution
Maria Kagogianni
En librairie le 20 mars
[Éditions lundimatin]

Un nouveau livre des éditions lundimatin paraît ce vendredi 20 mars : Sous le ciel étoilé, une nuit d’été – Réflexions sur l’anarchie et la révolution de Maria Kakogianni. En vente dans toutes les bonnes librairies ou directement sur notre « boutique » en ligne.

L’abstentionniste, dernier des Mohicans et pourtant majoritaire
Bulletin d’humeur

La séquence tout juste refermée des élections municipales aura offert un concentré presque chimiquement pur du cirque électoral. Alliances opportunes pour les uns, trahisons fratricides pour les autres, du plus simple votant au plus pathétique représentant, chacun a été sommé de se vivre comme le plus fin des stratèges. Résultat des courses, tous les protagonistes doivent désormais se convaincre qu’ils ont gagné ou en tous cas moins perdu. Comme s’il fallait parachever le rituel « A voté » d’un nécessaire « Y a cru ». Quid de celles et ceux qui n’y ont pas cru et n’y croient probablement toujours pas : les abstentionnistes. C’est la question que pose ce court billet d’humeur que nous avons reçu dans la nuit.

Manifeste du parti grumaliste (suite)
Relais et Grumeaux

La société de connexion lie ensemble tout ce qu’elle peut lier. Aussi a-t-elle tendance à exclure les luttes de classe. Nous sommes un certain nombre à nous y opposer – concrètement [3].

une nuit de mars
Ghassan Salhab

avant que les Lockheed Martin F-15, F-16, F-35
et autres chasseurs de l’ennemi ne nous bombardent copieusement
après tout autant
ils n’ont plus besoin de piquer, missiles téléguidés
à bonne distance de préférence, dès fois que
c’est cela aussi la mort, ce vrombissement, ce grondement
cendres avant même

Joie franciscaine : radicalité d’une vie simple
Sylvain Piron

Pourquoi s’intéresser à François d’Assise aujourd’hui ? Derrière l’image un peu mièvre du saint qui parlait aux oiseaux se cache un projet d’une radicalité remarquable : un jeune homme riche qui renonce à ses ambitions terrestres et à tous ses biens, pour mener l’existence la plus pauvre qui soit. Rejoint par quelques compagnons, ils décident de vivre à la lettre selon l’exemple donné par Jésus dans les Évangiles, pour apporter la paix dans le monde. Le mouvement franciscain n’a pas empêché l’émergence du capitalisme, mais son expérience initiale demeure une inspiration pour des mouvements de résistance et d’objection à l’ordre des choses. Pour toutes ces raisons, il vaut la peine d’observer de près la forme de vie d’un collectif sans commandement, gouverné par la joie et dont l’inspirateur, par rejet de toute figure patriarcale, demandait à se faire appeler « mère ». François et ses frères, de Sylvain Piron, est publié aux Editions La Tempête (336 p., 22 €).

Cuba : la révolution au temps-zéro
« La révolution se joue dans la possibilité que le peuple transforme la crise en laboratoire »

Depuis là où nous sommes, Cuba apparaît le plus souvent comme une utopie défaite et déchue, une relique un peu kitch d’un communisme autoritaire que plus personne ne regrette. De passage sur l’île ces dernières semaines, un ami à découvert qui résidait toujours quelques petits groupes à prendre la question révolutionnaire au sérieux, c’est-à-dire envers et contre le régime autant que les assauts impériaux. Il en a ramené et traduit ce texte de Josué Veloz Serrade extrait de la revue locale La tizza.

Chauffe Marcel, chauffe
(mélanges 17)
Alexia Roux & Saad Chakal

Quel être peut avoir au cœur des inspirations si hautes
JE SOUFFRE DE TES HUMILIATIONS
que ses accents répondent à la magnificence du sujet,
MARSEILLE DU LABEUR
à ses grandes découvertes ?

« On pourrait juste écrire « La Russie est un trou noir politique » et l’analyse serait bouclée »
Entretien avec une exilée géorgienne à propos des luttes décoloniales en Russie

A l’été 2025, La forteresse cachée [4]a rencontré D à l’occasion d’une projection d’un film sur la guerre latente que mène la Russie en Géorgie. Elle est membre de Media Resistance Group, un collectif d’exilé.es qui œuvrent contre l’impérialisme russe et en soutien à la défense ukrainienne. Les dynamiques décrites par D, sa trajectoire personnelle et celle de son collectif ainsi que le focus qu’elle propose sur les luttes décoloniales en Russie éclairent la nature du pouvoir russe et les stratégies de défense choisies par celles et ceux qui le subissent depuis des décennies.

Pour Bela Tarr
Nicolas Klotz

Qu’est-ce que l’ordre cosmique ?
Qu’est-ce que l’ordre humain ?
Demanda Jean-Luc de Rolle.
Béla de Hongrie lui répondit :
— Le cheval et le chien ont quatre pattes,
Voici l’ordre cosmique.
On passe une bride sur la tête du cheval,
Une muselière dans la gueule du chien,
C’est cela l’ordre humain.
Saad Chakali & Alexia Roux

Stratégie
Etienne Michelet

de quelle stratégie parlons-nous ?
de quelle stratégie ?
alors que les corps sont déjà dominés la stratégie serait
de lutter contre l’écrasement des corps contre les forces coloniales
tu veux trouver
tu crois trouver

La chute cosmocéane et le tibia d’Astérion
« Il n’y a pas d’amour qui nous permette de spéculer en le plaçant ici ou là »
Tristan Laouen

Entre l’amour sublimé, impossible ou refoulé et le sexe accompli, ces zones troubles du sentimentalisme sexolâtre et des émancipations sensibles où les identités se cristallisent et se dissolvent dans les labyrinthes de l’errance érotique. Le consentement désirant nous rend disponibles à des forces obscures et lumineuses qui nous dépassent. Nous sommes traversés et métamorphosés par ces forces qui nous soulèvent et nous destituent.

« Je ne veux pas écrire le poème qui servira d’en-tête à la prochaine nécrologie »
Trois poèmes de Yitzhak Laor

Trois poèmes inédites en français et d’actualité.

Iran : refuser d’éclipser la révolte de Dey
[Torr e benn]

De décembre 2025 à février 2026, un mouvement social d’ampleur a secoué l’Iran. Si la guerre imposée par les États-Unis et Israël a interrompu la mobilisation populaire, nous ne voulons pas qu’elle se superpose à la révolte de Dey jusqu’à l’éclipser. Alors que les iraniennes sont ballotées entre les balles du régime et les bombes américano-israéliennes, il nous semblait important de redonner quelques éléments pour comprendre à la fois l’opposition au régime mais aussi comment le massacre de plusieurs dizaines de milliers d’opposants à l’arme de guerre a bouleversé les iraniennes à l’intérieur du pays et dans la diaspora.