« Nouvelle France » : Où veut-on nous emmener ? Par Pascal Morsu.

Par aplutsoc le 7 avril 2026

Exposé des motifs

JL Mélenchon vient donc de dégainer un nouveau concept creux, celui de « la nouvelle France ». Tout ceci part d’un constat imparable : la France change – quel scoop !
En tous cas, Mélenchon a donc publié une note de blog, « qu’est-ce que la Nouvelle France ? » où il tente donc d’expliciter le concept.
En fait, il s’agit pour lui de décrire « un ensemble de groupes sociaux émergents », « particulièrement visés par le système », ce qui en ferait « la base possible pour la constitution d’un bloc de rupture ». La base de ce bloc pour le bloc de rupture (avec quoi ? Le libéralisme ? Le capitalisme ?) n’est donc pas le salariat comme tel. Dont acte.
En clair, il s’agit pour le grand Phi d’identifier les forces sociales sur lesquelles la FI devrait s’appuyer pour accéder au pouvoir, dans un espace de plus en plus urbanisé.
  • Il mentionne d’abord les femmes dont il rappelle qu’elles sont toujours dans une condition « subalterne pour le Capital ».
  • Puis viennent bien sûr les immigrés. Il est certain que la part des français issus de l’immigration a crû au fil des ans. Or ces immigrés sont les victimes du racisme, qui «  transforme une société multiculturelle en occasion de justifier des hiérarchies sociales, d’imposer une discipline et de faire accepter des formes d’exploitation redoublées ». Notons le marqueur politique qu’est la référence à une soit disant «  société multiculturelle ».
  • Concernant la jeunesse, il y voit une « chair à précarisation », s’appuyant là aussi sur la dégradation de ses conditions d’existence subies par les jeunes depuis 1958.
  • Enfin, inévitablement, est mentionnée la classe ouvrière à propos de laquelle sont mentionnées ses mutations, notamment sa précarisation.
Rien de bien nouveau dans tout ceci.
Et à ce stade, la perplexité ne peut que gagner le lecteur : qu’y a-t-il de si nouveau dans toute cette sociologie superficielle, qui autorise à parler de « nouvelle France » ? Évidemment, la France évolue au fil du temps, notamment avec le développement économico-historique ! Mais où est la rupture, le saut qualitatif ?
En tout cas, Mélenchon voit dans ce constat pseudo-sociologique une explication de « l’importance prise (…) par les luttes féministes, antiracistes ou de certains – parfois nouveaux – secteurs du monde du travail ». La hiérarchisation des luttes en question est ici explicite.
Conclusion inévitable de ces constats : le rôle de la FI serait donc de fédérer lesdites luttes.

Décodage

L’objectif affiché de la FI est donc d’accéder au pouvoir en s’appuyant sur les luttes « féministes, antiracistes, de la jeunesse et de certains secteurs ouvriers ». On voit déjà dans cette formulation que l’un des axes de la Nouvelle France, c’est de relativiser la lutte de classes, quoiqu’en disent ses têtes pensantes.
Les dirigeants insoumis poussent des cris d’orfraie quand on pointe cet aspect des choses. Mais on peut noter que personne à la FI ne se soucie réellement de trouver une voie pour sortir le mouvement ouvrier de son recul actuel. Nous parlons quant à nous de la nécessité de reconstruire le mouvement ouvrier, ce qui nécessiterait des initiatives en ce sens. Aussi banal que cela puisse sembler, il est notable qu’aucun porte-parole « insoumis » ne formule une telle idée, même approchante.
Mais il y a plus. Quoiqu’on en dise, les luttes dites féministes sont faibles, idem concernant les mouvements de la jeunesse (les organisations étudiantes, notamment, sont devenues groupusculaires). La réalité, les choses sérieuses, c’est donc que cette « nouvelle France » prépare un projet centré sur le lien avec les mouvements dits anti-racistes.
Le choix s’explique d’autant mieux qu’on sait que la majorité des municipalités gagnées par la FI les 15 et 22 mars avaient une forte population d’origine étrangère (Saint-Denis, Vénissieux…) – et que c’est moins le cas des villes où la FI a été mise en échec : Toulouse, Limoges, en premier lieu. On est effectivement en train d’assister à un changement de la structure de l’électorat FI, au-delà de son rabougrissement. Par contre, aux dernières municipales, la FI a complètement échoué à mobiliser l’abstentionnisme ouvrier, ce qui était un de ses objectifs essentiels.
Au sein d’une organisation politique, il n’existe pas de « constat sociologique » indépendant de ses objectifs. Et dans le cas qui nous concerne, il est évident que l’objectif la « nouvelle France » est de mettre au premier plan les questions identitaires par rapport aux questions sociales, d’affaiblir, voire de rompre tout lien avec la méthode traditionnelle du mouvement ouvrier, celle de l’unité des travailleurs au-delà leurs divisions objectives.

« Créolisation » ou républicanisme ?

Tout ceci est évidemment très lié au concept de « créolisation » récupéré il y a quelques mois par Mélenchon dans les travaux du philosophe antillais E. Glissant. En très bref, l’idée est de considérer une nation comme ouverte à des communautés externes, s’intégrant peu à peu au melting pot commun.
Le concept est peut-être pertinent aux Antilles, dont l’Histoire est faite d’apports multiples, y compris au niveau linguistique, dans une situation où la bourgeoisie locale est rachitique. Une étude plus poussée serait bienvenue.
Mais en tous cas, la situation est totalement différente avec le cas français, produit d’une Révolution parmi les plus radicales de l’Histoire. Sans entrer dans les détails, on sait que l’un des immenses acquis de la Révolution jacobine fut d’en finir avec la fragmentation du pays, et d’imposer une unité nationale, linguistique, administrative, etc. Marx, en son temps, célébrait ces principes dans lesquels il voyait
« le triomphe d’un nouveau système social, la victoire de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale, du sentiment national sur le provincialisme (…) ».
Il n’existe dans la tradition politique issue de 1789, que des citoyens. Rappelons que lors de l’émancipation des juifs (déc. 1789), le président de l’Assemblée nationale affirmait qu’
« Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus »
Et pour les marxistes, par essence internationalistes, l’attachement à ce modèle s’explique aussi par la volonté de rassembler la population laborieuse au lieu de la scinder. Dépasser le cadre national, c’est avancer vers l’unité ouvrière par-delà les frontières des États nationaux. L’internationalisme, ce n’est certainement pas disloquer la classe ouvrière actuelle en communautés !
Précisons d’ailleurs à ce propos le concept de communautarisme. Au sein d’une nation, il y a nécessairement une multitude de communautés, de regroupement de ses citoyens selon des critères variés : la communauté juive, celle des joueurs de pétanque, etc. La particularité de la citoyenneté « à la française » est qu’elle ignore ces communautés, elle refuse de différencier les droits des citoyens selon leur appartenance communautaires.
Prenons comme exemple le cas d’enfants immigrés nouvellement arrivés en France. Organiser des enseignements de français pour leur permettre de rejoindre le système scolaire dominant (ce qui a lieu) est parfaitement légitime. Par contre mettre en place des filières d’enseignements dans leur langue d’origine visant à perdurer, c’est du communautarisme parce que cela rompt le principe d’égalité des citoyens face à l’État et ses services publics.

Une pente dangereuse

Le concept de créolisation remet justement en cause ce modèle de citoyenneté « à la française », car s’opposant de contrat politique auquel souscrivent les citoyens et qui fonde la nation, par-delà les races, les religions ou les langues.
La « nouvelle France » de JL Mélenchon est un concept vague – certains diront fumeux. Ceci étant il n’est pas très difficile de voir où on veut nous mener. Dans une interview radiophonique (France Info, 7.IV.2026), M. Panot, la présidente du groupe FI à l’Assemblée, appelait à « reconnaître le peuple de France dans toutes ses composantes ». Or justement, le « peuple français » ne reconnaît pas de composantes, par exemple des « racisés ». Il ne connaît que des citoyens. On est en plein communautarisme.
Et quant à nous, marxistes, nous défendons avant tout l’unité de classe des travailleurs, par-delà leurs divisions objectives, contre le Capital. Ce n’est pas la même chose.
P. Morsu, le 7.IV.2026