Trump vu par Thomas Veillet chroniqueur et conseiller en bourse suisse
01.04.2026
Hier soir, Wall Street a explosé à la hausse. Pas parce que l’économie va mieux. Pas parce que les résultats sont bons. Pas parce que la croissance et l’emploi sont au top de leur game. Non. On a explosé parce que Trump a dit qu’il allait peut-être arrêter une guerre qu’il avait lui-même commencée. Le Dow a bondi de plus de 1’000 points. Le Nasdaq de 3,8%. Les investisseurs ont applaudi comme si on venait d’annoncer la fin du cancer. On n’est pas sortis de l’auberge, mais au moins, on a trouvé un moyen de moins mal finir ce mois de mars tout pourri. Par contre, le pétrole est à 103$ et visiblement – lui – il n’a pas reçu le mémo sur la paix.
On va commencer par un peu de contexte, parce que c’est important le contexte. Si vous avez passé mars à ne pas regarder vos relevés de portefeuille — franchement, vous avez bien fait. Depuis le 28 février, les États-Unis et Israël sont en guerre contre l’Iran. Oui. Une vraie guerre. Avec des missiles, des frappes, et un détroit fermé. Le détroit d’Ormuz — cette étendue d’eau par lequel transite environ 20% du pétrole mondial dont tout le monde se fout le reste de l’année — est bloqué depuis cinq semaines. Et le résultat, le pétrole a pris plus de 53% en un mois. Pour rappel, c’est la plus forte hausse mensuelle depuis 1988. Ronald Reagan était encore président. L’URSS existait encore. Et l’intelligence artificielle n’était qu’un scénario de science-fiction de James Cameron. Les mouvements du baril sont du jamais vu depuis mai 2020, quand le pétrole était passé en territoire négatif parce que personne ne savait plus où stocker les barils. Cette fois c’est l’inverse : tout le monde en veut et la consommation mondiale commence à s’en ressentir. Les Australiens baissent les taxes pour soulager le consommateur et les Français pinaillent pour baisser les taxes à ceux qui ont « vraiment » besoin de leur voiture.
L’essence dépasse 4 dollars le gallon aux États-Unis. C’est le niveau le plus haut depuis le début de la guerre en Ukraine et on commence à dire que ces fameux 4$, c’est LE CHIFFRE pivot qui peut faire flipper le consommateur. Et là, visiblement, quelque chose a tilté dans le cerveau présidentiel. Pour autant que son cerveau fonctionne toujours. Bref, depuis près de 48 heures, le Président multiplie les déclarations en faveur de la paix ; « les négociations se passent super-bien », « nous sommes sur le point de signer la paix », « nous pouvons quitter la région, même si le détroit d’Ormuz n’est pas réouvert » et plus récemment ; « nous allons quitter la région dans 2-3 semaines, parce qu’il n’y a plus de raison d’être là », avec un petit « nous n’avons même pas besoin d’accord de paix avec l’Iran, avec ce qu’on leur a fait, ils en ont pour 20 ans à se reconstruire ». Globalement, le Président s’écoute parler et prend soin de dire des mots qui rassurent Wall Street et qui motivent les intervenants qui se sont pris au jeu pour faire exploser les marchés le dernier jour du mois de mars. Et ce, même si le pétrole ne baisse pas. Ou à peine. Du côté de l’Iran, les déclarations sont beaucoup moins claires, ils ne sont pas vraiment d’accord avec les 15 points de Trump et ils demandent des indemnisations financières pour les dégâts causés par les bombes et des « garanties » comme quoi on ne les attaquera plus jamais… Si on est objectif, on est encore loin de la paix. Tout au mieux, les Américains se cassent et laissent les Israéliens terminer le boulot, c’est peut-être pour ça que le pétrole ne baisse plus. Il faudra tout de même noter que TOUT CE QUE TRUMP braille aux médias depuis 48 heures a pour but de faire remonter les bourses mondiales et de calmer le prix du gallon. Ça a bien fonctionné pour le côté bourse, mais moins pour le côté pétrole..
Le moment où Trump a vu la facture à la pompe
Parce qu’il faut bien comprendre ce qui déclenche les revirements trumpiens, ce n’est pas la géopolitique. Ce n’est pas la diplomatie. Ce n’est pas le droit international — concept qui, dans la bouche de Trump, sonne comme une blague qu’il ne comprend pas. Non. Ce qui a déclenché l’apaisement, c’est le prix de l’essence. En s’exprimant de façon candide, il faut bien comprendre que s’il y a un élément déclencheur qui pousse Trump à l’apaisement, c’est généralement les prix de l’énergie. Traduction : quand le propriétaire de pick-up avec un gros moteur V8 de 700 chevaux en Oklahoma râle à la pompe, Trump voit les sondages baisser. Et quand les sondages baissent, Trump pagaie dans tous les sens pour essayer de calmer le jeu.
Hier, le Wall Street Journal a donc lâché une bombe diplomatique : Trump serait prêt à terminer la guerre sans même rouvrir le détroit d’Ormuz. Mission accomplie selon lui — l’Iran n’a plus de marine digne de ce nom, plus de missiles opérationnels, plus grand-chose en fait. « Il leur faudra 15 à 20 ans pour reconstruire », a-t-il déclaré au Bureau Ovale, avec la modestie qu’on lui connaît.
Et pour le détroit ? Trump a une solution élégante. Il s’est tourné vers le Royaume-Uni et vers l’Europe et leur a balancé sur Truth Social : « Allez le prendre vous-mêmes. Go get your own oil ! ». Puis il s’est fâché avec la France et l’Espagne qui ont refusé le survol de leur territoire aux avions militaires américain en leur expliquant avec ses mots qu’il allait se barrer d’Iran et que les Européens n’auraient plus qu’à se démerder pour obtenir du pétrole depuis le détroit d’Ormuz. Lui, il s’en fout, il est net exportateur de pétrole. C’est peut-être pour ça que le brut ne baisse pas, c’est peut-être juste que le seul endroit où cette histoire est réglée, c’est dans la tête de Trump. Et vu le bordel que c’est là-dedans, autant vous dire qu’on n’est pas prêt d’en voir la fin.
Les marchés, eux, ont décidé de croire au Père Noël
Mais à Wall Street, c’est quand même bien plus simple. Le monde merveilleux de la finance est tout de même un sacré bon élève quand il y a du pognon à se faire. À peine les premières dépêches tombées, Wall Street a fait ce qu’il fait toujours en ce moment : acheter d’abord, jouer LA PAIX et essayer de comprendre ce qui se passe plus tard. Le S&P 500 a donc bondi de 2,9%, le Nasdaq a explosé de 3,8%. Le Dow Jones a pris 1’125 points en une séance, sa meilleure performance depuis mai 2025. Certains stratèges ont immédiatement nuancé en notant qu’on reste en territoire de danger, que les niveaux de résistance technique n’ont pas été cassés, et que la configuration suggère une « vulnérabilité continue ».
Personne ne les a écoutés. Mais c’est vrai que pour le moment, les graphiques ressemblent plus à un « dead cat bounce », plutôt qu’autre chose. Et il faudra confirmer ce rebond dans la durée et ça, encore une fois, ça dépendra des élucubrations du Président américain.
Pendant ce temps, du côté de l’IA — parce qu’il en faut toujours un peu pour faire monter le Nasdaq et qu’on en reparle dès qu’on ne parle plus du pétrole et de la guerre — CoreWeave a annoncé une facilité de prêt de 8,5 milliards de dollars pour construire des infrastructures d’intelligence artificielle. La dette a reçu une notation A3 de Moody’s. Une première pour ce type de structure adossée à des contrats cloud. Les néoclouds ont immédiatement flambé. Et même les boîtes des puces mémoires comme Micron ont explosé après s’être fait massacrés la veille. Comme souvent, quand on ne sait pas trop pourquoi ça monte, on dit que c’est l’IA.
Dans la foulée, NVIDIA et Marvell ont annoncé la conclusion d’un partenariat stratégique visant à intégrer Marvell à l’usine d’IA et à l’écosystème AI-RAN de NVIDIA via la technologie NVIDIA NVLink Fusion. Cette collaboration offre aux clients s’appuyant sur les architectures NVIDIA un choix et une flexibilité accrus pour le développement d’infrastructures. Le partenariat repose sur NVIDIA NVLink Fusion, une plateforme à l’échelle du rack permettant aux clients de concevoir des infrastructures d’IA semi-personnalisées au sein de l’écosystème NVIDIA NVLink. Marvell fournira des unités de traitement personnalisées (XPU) ainsi que des solutions de mise en réseau « scale-up » compatibles avec NVLink Fusion, tandis que NVIDIA apportera ses technologies de support, notamment les processeurs Vera, les cartes réseau ConnectX, les DPU Bluefield, l’interconnexion NVLink, les commutateurs Spectrum-X, ainsi que la puissance de calcul IA à l’échelle du rack… Bon, je m’arrête-là. Parce que le communiqué de presse continue comme ça sur encore trois pages et on a l’impression que le service de presse a ouvert un dictionnaire de technologie lié à l’IA et s’est donné pour challenge de mettre le plus de mots incompréhensibles sur trois pages. Le résultat est sans appel : Marvel a conclu un accord avec Nvidia et le titre prenait 13%, après tout, y a que ça qui compte dans ce marché décérébré.
Et l’Asie s’offre un rebond de psychopathe aussi
L’Asie ne s’est pas posé de question. Trump a dit « deux ou trois semaines ». Les marchés ont applaudi. On a explosé, même si le pétrole reste toujours trop cher, le sujet reste tabou.
Le dossier iranien étant classé. Rideau. Prochaine guerre dans six mois, restez connectés.
Résultat immédiat : l’Asie a explosé à la hausse ce matin. Le KOSPI coréen a bondi de 6,5%. Samsung et SK Hynix — les deux rois de la mémoire DRAM qui s’étaient pris -19% en mars— ont chacun récupéré +10% dans la séance. Le Nikkei a grimpé de 4%. L’ASX australien de 1,7%. Même le CSI 300 chinois, qui avait pourtant des PMI manufacturiers décevants ce matin — détail qu’on a assez facilement ignoré — a pris 1,4%. Tout le monde a acheté. Personne n’a vraiment lu les petits caractères. Les petits caractères disent que le détroit d’Ormuz reste fermé. La Corée du Sud, le Japon, la Chine, l’Inde — tous ces pays qui rebondissent allègrement ce matin — sont précisément ceux qui ont le plus à perdre si Ormuz reste bouché. Mais ça, on y réfléchira demain. Ce matin, on achète.
C’est ça, le génie du marché en 2026 : la capacité absolument surhumaine, presque admirable, à ne regarder que la première phrase du communiqué. Trump dit « deux ou trois semaines » → achat. Derrière, il peut ajouter qu’on va tous mourir dans d’atroces souffrances, peu importe. Peu importe que le détroit soit toujours fermé, que le parlement iranien parle de faire payer un péage aux navires, que les Houthis du Yémen aient rejoint le conflit, et que le Brent soit encore à plus de 100 dollars le baril. L’essentiel, c’est le rebond technique après un mois de mars catastrophique. Il fallait un prétexte. Trump lui en a fourni un. Et le marché a sauté dessus comme un trader sur un signal algorithmique mal calibré qui lui permettrait de gagner du pognon à tous les coups. La vraie question — celle que personne ne pose pendant l’euphorie matinale — c’est : et après ?
Après les « deux ou trois semaines », le détroit reste potentiellement fermé ou soumis à péage iranien. Le choc d’approvisionnement pétrolier annoncé pour avril n’a pas disparu parce que Trump a accordé une interview sympa. L’Asie, grande gagnante du rebond ce matin, est aussi la grande perdante structurelle d’un Ormuz durablement compromis. Mais ce matin, l’Asie monte. À Wall Street les futures grappillent 0,2%. Et tout le monde sourit. On prend note. On reste debout. Et on garde un œil sur le prix du baril — parce que lui, contrairement aux déclarations présidentielles, ne ment jamais. Les taux se sont détendus. Le 10 ans américain est revenu à 4,32%, l’or est à 4’700$ et le Bitcoin est à 68’000$, il a pas trop profité du rebond, lui…
Les autres trucs que l’on doit se souvenir
Mis à part Ormuz, la guerre et la paix selon Trump et la folle aventure de l’Intelligence artificielle, il faut quand même parler de deux-trois choses qui n’ont rien à voir avec tout ça. On va commencer par Nike. Nike a publié ses résultats trimestriels hier soir. Et si ces chiffres sont le reflet de la consommation américaine – et je le conçois, c’est un peu tiré par les cheveux – c’est la merde. Nike plongeait de 9% après clôture. Le CEO a dit que le turnaround « prenait plus de temps que prévu ». Ce qui, dans le monde financier veut dire : « le turnaround ne tournaround pas du tout ». 11,28 milliards de CA, bénéfice par action à 35 cents contre 54 l’an dernier, marge brute en recul à 40,2%. Légèrement au-dessus des attentes — ce qui, rappelons-le, ne suffit plus à sauver une action quand le trimestre suivant annonce une baisse de 2% à 4% des ventes. Les problèmes, en vrac : trop de Dunks et Air Force 1 bradées qui ont banalisé la marque, la Chine qui ne repart pas, Hoka et On Running qui mangent des parts de marché, et un repositionnement premium qui avance au rythme d’une administration fiscale un jour de grève. Résultat sur 12 mois : Nike -16,8%. Le S&P 500 +16,3%.
Côté macro, il faut retenir que les JOLTS étaient en-dessous des attentes et bien plus bas que le mois dernier. Mais tout le monde s’en fout, y a la paix qui arrive. Il y a aussi le Chicago PMI, qui était attendu à 55 par les experts, qui est sorti à 52,8 en mars contre 57,7 en février, manquant les prévisions des analystes qui tablaient sur 55. C’est immonde, mais tout le monde s’en fout, y a la paix qui arrive. Mais il ne faut pas être mauvaise langue non plus, parce que lorsque l’on regarde la confiance du consommateur, elle était meilleure qu’attendue et ça, on ne l’avait pas vu venir. Comment les Américains peuvent avoir autant « confiance » alors que leur pays claque environ un milliard par jour pour bombarder un pays que la plupart d’entre eux n’est pas foutu de trouver sur une carte du monde, que la dette du pays est hors de contrôle, que l’emploi et la croissance partent en vrille et que leur Président à l’âge mental d’une classe d’école primaire pour enfants en difficulté ? Eh bien c’est là que c’est intéressant. Le chiffre publié hier est la résultante de deux autres chiffres : celui de la confiance ACTUELLE et celui de la confiance en l’AVENIR… En l’occurrence, les Américains sont très contents de ce qu’ils ont maintenant, tellement contents qu’ils veulent que ça reste comme ça… Mais si on regarde ce qu’ils attendent de l’avenir, ça ne sent pas bon du tout… Bref, sur le moment ça va, mais on ne voit pas l’avenir en rose. Mais tout le monde s’en fout, y a la paix qui arrive.

Ce que ça veut dire, vraiment
Ce matin, on va essayer d’être honnêtes — c’est un privilège qu’on peut ENCORE s’autoriser ici. Hier, les marchés ont rebondi sur des déclarations non confirmées, d’un président imprévisible, à propos d’une guerre qu’il a lui-même lancée, dans une région où le pétrole reste à 100 dollars le baril et où un parlement iranien parle de faire payer un péage aux navires qui traversent le détroit. Ce n’est pas une sortie de crise. C’est une pause dans le chaos. Les infrastructures détruites ne vont pas se reconstruire en trois jours, on n’est pas dans Harry Potter et toutes les conséquences liées au pétrole ne vont pas disparaître par magie. Le mal est fait. Et ça n’est pas les délire d’un vieillard qui ment sur son état de santé qui vont régler le problème et modifier la situation actuelle comme par miracle. Un accord de paix demande l’accord de deux parties et ça n’est pas en pliant bagages sans demander son reste que l’on va revenir à la situation du 27 février quand les deux parties se faisaient des câlins dans la grande banlieue genevoise.
Ce qu’il faut clairement retenir c’est le fait qu’actuellement, c’est le pétrole dit la vérité sur la situation. Et le pétrole dit que rien n’est réglé. Il n’y a qu’à regarder les cours. Le premier trimestre 2026 se termine avec trois indices américains qui ressemblent à une blessure infectée mal soignée, une hausse du pétrole historique, une guerre non terminée – en tous cas pas dans la tête de tout le monde, et un rallye de fin de trimestre que certains attribuent franchement au window dressing — cette pratique consistant à embellir les portefeuilles juste avant les relevés de fin de mois. Et puis Trump parlera à la nation à 21h, heure de New York. Soit 3 heures du matin demain pour nous… On craint le pire.
Passez une belle journée !
Thomas Veillet
Investir.ch
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― Benjamin Franklin Wade