Daniel Adam-Salamon
Quand la logique d’accumulation entre en phase de crise organique — sur-accumulation, effondrement de la légitimité des institutions, paupérisation des classes moyennes et populaires — elle sécrète spontanément des forces politiques autoritaires chargées de contenir la révolte sociale et de sauvegarder le rapport d’exploitation. Ce n’est pas une déviation du capitalisme : c’est l’une de ses options de survie, inscrite dans sa structure même. Il en est de même pour l’inflation, plus particulièrement l’ Inflation comme soupape de sécurité.
Le Rassemblement national n’est donc ni un accident de l’histoire ni la simple traduction électorale d’une colère populaire. Il est le produit d’un long travail de banalisation, mené par des médias fascinés par l’audience et des responsables politiques trop heureux de se faire élire contre le pire qu’ils auront contribué à installer.
Or, pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère ! Lire le texte joint.
Fraternellement.
Daniel Adam-Salomon
Qu’on cesse donc de parler du Rassemblement National comme d’un accident, d’un accès de fièvre populaire, d’une soudaine folie électorale. Le RN n’est pas tombé du ciel ; il a été couvé, nourri, toiletté, blanchi. Il n’est pas le surgissement d’un dehors absolu, mais le produit interne d’un régime politique pourrissant, d’une société travaillée par la peur, et d’un capitalisme qui, lorsque sa domination chancelle, se cherche toujours des supplétifs nationalistes, policiers et xénophobes. Le diable, ici, n’est pas une métaphore décorative ; il est la vérité d’un pacte.
Il faut repartir du commencement. Le Front national naît en 1972, dans l’ombre d’Ordre nouveau, c’est-à-dire dans le terreau familier des nostalgies autoritaires, des passions racistes et des rêves d’ordre. Dès l’origine, tout est là : donner à une extrême droite sordide une forme électorale fréquentable, fournir à la haine un costume, à la brutalité d’une syntaxe parlementaire, à la réaction d’une façade de parti. Jean-Marie Le Pen ne fut pas seulement un tribun vociférant ; il fut le commis voyageur d’une opération plus vaste : faire entrer dans la maison républicaine ce qui aurait dû rester à la porte avec les chiens.
Depuis lors, rien n’a changé quant au fond. Les mots ont bougé, les visages se sont maquillés, les slogans se sont modernisés, les attachés de communication ont fait leur ouvrage ; mais la charpente demeure. Même obsession de l’étranger, même fantasme de décadence, même haine des médiations démocratiques, même besoin d’un peuple mythique, homogène, purgé de ses impuretés réelles. Ce parti n’a pas muté ; il s’est fardé. Ceux qui parlent encore de sa « normalisation » devraient avoir l’honnêteté de dire de quoi il s’agit : non de la disparition du poison, mais de son changement de flacon.
La droite dite républicaine porte ici une responsabilité écrasante. Depuis qu’elle a compris, au moins depuis 2002, que la présence du Front national au second tour pouvait servir de marchepied électoral, elle a cessé de vouloir réellement l’abattre. Le Pen face à Chirac : et voilà le pouvoir sortant repeint en salut public. Plus tard, Le Pen face à Macron : et voilà le vide managérial travesti en rempart civilisationnel. Depuis vingt ans, la même farce se répète : fabriquer du désastre, entretenir l’incendie, puis se faire élire pompier. Le « front républicain » n’aura trop souvent été que cela : le masque moral d’une impuissance organisée, ou pire, d’un cynisme calculé.
Les médias, eux, n’ont même pas eu l’excuse de la doctrine. Ils ont fait pire : ils ont fait de l’audience. Ils ont transformé l’extrême droite en série à épisodes, en dramaturgie permanente, en marchandise émotionnelle. Ils ont invité, comparé, opposé, commenté, sondé, disséqué, scénarisé. Ils ont fait de l’angoisse un produit d’appel et du conflit identitaire un carburant. Il fallait des plateaux qui chauffent, des débats qui mordent, des formules qui claquent, des visages qui polarisent. L’extrême droite fournissait tout cela à bon prix. Alors on l’a traitée comme on traite une rente : on l’a exploitée.
Que l’on ne vienne pas parler ici de neutralité journalistique. La neutralité, dans ce cas, fut une complicité. À force de recevoir l’extrême droite comme un interlocuteur ordinaire, on a fabriqué l’ordinaire de son interlocution. À force de discuter ses thèmes, on a fait de ses obsessions les coordonnées mêmes du débat public. À force de vouloir « entendre les inquiétudes des Français », on a naturalisé le lexique de la peur, de l’identité assiégée, de l’insécurité généralisée, de l’étranger surnuméraire. Le résultat est sous nos yeux : l’extrême droite n’a même plus besoin de hausser le ton ; le pays parle déjà pour elle.
Le grand tournant, pourtant, porte un nom : Marine Le Pen. Ce que son père avait imposé par le scandale, elle a entrepris de l’installer par le calme. On a appelé cela « dédiabolisation ». Le mot est admirable de tartufferie. Il laisse croire à une purification morale, là où il n’y eut qu’une opération cosmétique. Marine Le Pen n’a nullement extirpé du vieux Front national sa substance xénophobe, autoritaire, nationaliste et socialement réactionnaire ; elle a simplement compris qu’à l’âge du spectacle continu, l’extrême droite gagnerait plus à se lisser qu’à éructer.
Elle a donc remplacé l’injure frontale par l’euphémisme, le racisme cru par la « protection », la « préférence nationale » par la « priorité nationale », la brutalité déclarée par la fermeté respectable. Elle a blanchi la façade sans toucher aux caves. Puis, en 2018, le Front national est devenu Rassemblement national, comme on change l’enseigne d’une boutique trop compromise pour relancer le commerce. Voilà toute la vérité de cette fameuse transformation : non une refondation, mais un reconditionnement ; non une conversion, mais un emballage neuf pour une marchandise avariée.
Et cette opération a réussi parce qu’elle a rencontré, en face, une société médiatique disposée à y croire. Il fallait que des journalistes fassent semblant de découvrir une « nouvelle Marine ». Il fallait que des éditorialistes saluent son « ancrage populaire ». Il fallait que des sondeurs traquent sa « crédibilité ». Il fallait que des plateaux lui tendent chaque soir le miroir flatteur d’une adversaire sérieuse, capable de gouverner. La dédiabolisation ne fut pas l’œuvre de Marine Le Pen seule ; elle fut le produit commun de son opportunisme et de la servilité d’un espace public prêt à tout accepter pourvu que cela tourne.
Mais de quoi l’extrême droite est-elle, au fond, le symptôme morbide ? D’une société incapable de penser ses blessures autrement qu’en se racontant des fables. Il existe un roman national comme il existe un roman familial chez le névrosé : une fiction de compensation, une mythologie de pacotille, un récit hallucinatoire destiné à suturer imaginairement des frustrations bien réelles. Immigration, chômage, insécurité, déclassement, décadence : autant de phénomènes partiels, complexes, contradictoires, arrachés à leur vérité historique puis recousus dans une narration délirante où la nation se rêve innocente, chrétienne, homogène, persécutée. Le RN prospère là, dans cette falsification. Il ne résout rien ; il réoriente tout. Il convertit la souffrance en ressentiment, l’impuissance en haine, l’angoisse en demande d’autorité.
Qu’on ne s’y trompe pas : ce parti n’est pas l’ennemi du capitalisme. Il en est le garde-chiourme de réserve. Il n’a jamais eu vocation à abolir les inégalités, mais à les discipliner sous drapeau national. Il ne défendra pas les humiliés ; il leur offrira seulement des humiliés plus faibles qu’eux à persécuter. Il ne s’en prendra pas à la domination économique ; il la protégera en détournant la colère vers des boucs émissaires. Sous son vernis de colère populaire, il reste un parti d’ordre, de surveillance, de police, de sanction. Un parti qui, lorsqu’il parle du peuple, parle toujours d’un peuple déjà filtré, trié, purgé, méfiant, dressé contre ses propres marges.
Les étapes électorales n’ont fait que confirmer cette ascension méthodique. En 2017, en 2022, puis en 2024, l’extrême droite n’a cessé de gagner en voix, en sièges, en respectabilité institutionnelle. Elle n’est plus à la porte de l’État ; elle fréquente ses couloirs. Elle n’est plus l’invitée honteuse ; elle est la partenaire que l’on teste, que l’on jauge, que l’on approche. Et voici qu’avec les municipales de 2026, la droite traditionnelle n’hésite presque plus entre alliance et rejet. Elle compose localement, négocie, ajuste, ferme les yeux, entrouvre les bras. Ce qui hier passait pour ignoble devient aujourd’hui tactique. Ce qui était tactique devient demain banal. Ainsi se fabriquent les catastrophes politiques : non par des coups de tonnerre, mais par une suite infinie d’accommodements.
Je parle ici à la première personne, non par coquetterie d’auteur, mais parce que la neutralité serait une lâcheté de plus. J’ai vu cette décomposition. Je l’ai vue dans la façon dont les mots se sont déplacés, dont les seuils se sont abaissés, dont les médias ont cédé, dont les gouvernants ont calculé, dont la droite a glissé, dont une part de la gauche elle-même a fini par parler le langage de l’ennemi en croyant lui disputer le terrain. J’ai vu la peur devenir opinion, l’opinion devenir programme, le programme devenir coalition possible. J’ai vu le pays s’habituer au pire avec cette molle satisfaction des sociétés fatiguées qui préfèrent l’ordre d’un cauchemar à l’incertitude d’une délivrance.
C’est ici que Spinoza et Proudhon, ensemble, nous regardent avec sévérité. Spinoza savait qu’une multitude gouvernée par les « passions tristes » devient disponible pour toutes les servitudes. Proudhon savait que l’État centralisé porte toujours en lui la tentation de son propre durcissement autoritaire. Entre les deux se dessine une vérité sans fard : quand une société perd sa puissance commune, quand elle ne sait plus s’associer librement, quand elle abandonne son autonomie aux appareils, elle devient le terrain idéal de toutes les restaurations policières. L’anarchie n’est pas ici une décoration doctrinale ; elle est la ligne de partage entre l’émancipation et la servitude.
Pour Spinoza, Dieu est la Nature comme l’Esprit est le Corps qui parle ; il n’y a ni arrière-monde ni rémission céleste pour les peuples qui consentent à leur propre abaissement. Une société devient ce qu’elle laisse entrer dans sa langue, dans ses écrans, dans ses pactes, dans ses habitudes. La nôtre a cru pouvoir manger avec le diable en gardant encore la cuillère en main. Elle découvre trop tard qu’à force de l’inviter pour effrayer la salle, elle l’a laissé prendre la tête du banquet. Ce n’est plus le moment de feindre la surprise. Ce qui s’avance n’est pas une anomalie ; c’est le résultat. Le résultat d’une longue suite de lâchetés, de compromissions et de trahisons.
Daniel Adam-Salamon, le 3 avril 2025