| Le 14 mars dernier, nous avons publié une présentation de la « conférence antifasciste » de Porto Alegre, faite par le MES brésilien, le courant du PSOL le plus véritablement internationaliste, en vue d’y faire venir les internationalistes, c’est-à-dire celles et ceux pour qui l’ennemi « fasciste » n’est pas désincarné mais s’appelle avant tout Trump et Poutine, et nous résumions les grandes lignes du débat suscité dans le RESU/ENSU à ce sujet. |
| La conférence a eu lieu, et même si un bilan précis des camarades du RESU/ENSU et des quelques ukrainiens et russes qui s’y sont rendus est attendu, l’essentiel est dès à présent tout à fait clair et confirme les craintes que l’on pouvait avoir. L’expérience a été faite : ce fut une grande messe dans laquelle les internationalistes anti-poutiniens furent poliment noyés et réduits au silence, non pas seulement de par la manière coutumière d’organiser ce type de rassemblement (à l’image de l’altermondialisme du monde d’avant 2022, dont un Eric Toussaint se veut, en quelque sorte, le pape), mais très délibérément. |
| L’appel final, jamais discuté ni voté et manifestement écrit avant même la conférence, nomme Trump et évoque l’existence aux Etats-Unis du mouvement « No Kings », un tout petit peu plus que dans la dernière mouture de l’appel initial : ce dernier datait d’avant le cycle de guerres déclenchées par Trump depuis début 2026. En étant généreux, on peut tenter de voir là une évolution … |
| Il était en effet impossible de ne pas se centrer quelque peu sur Trump, toutefois vite ramené à l’ « impérialisme américain » de toujours et toujours égal à lui-même. Et dans la suite du texte, fascisme et néolibéralisme sont largement confondus (ils sont bien entendu en rapport, mais toute rupture qualitative est ignorée). |
| Poutine reste l’innomé, en fait soutenu implicitement par les organisateurs. Pas un mot de solidarité pour le peuple ukrainien, dont les représentants furent poliment et folkloriquement relégués dans des « ateliers » périphériques. La seule solidarité précise sur laquelle il est fortement appuyé concerne Cuba, la Palestine et l’Iran, à savoir l’Etat iranien des mollahs contre la guerre des Etats-Unis et d’Israël : la plus grande répression fasciste ou fascisante des toutes récentes semaines, des dizaines de milliers de morts en Iran début janvier, est passée sous silence. Le soutien aux mollahs et le soutien à Poutine constituent la ligne de fond réelle, plus ou moins affichée, des organisateurs : elle n’a strictement rien d’antifasciste. Au contraire ! |
| Cet indispensable bilan sans concessions ni illusions n’a rien de sectaire : il est clair que la masse des participants voulait absolument combattre contre le fascisme, pour la démocratie, l’écosocialisme et l’émancipation, et c’est précisément pour cela que la clarté est nécessaire. Divers articles, en nombre croissant, donnent bien des éléments, comme ceux d’Yvan Druri Zarin et de Sergio Bellavita repris ici sur le site du Réseau Bastille, le bilan nuancé d’un camarade ukrainien pour qui « il reste beaucoup à faire » pour construire un véritable internationalisme, la Gauche anticapitaliste de Belgique ayant regroupé également ces documents pour appeler à un débat en vue d’un bilan. Ceci s’impose en effet, et rapidement. |
| Quatre questions appellent des réponses précises. |
| Premièrement, cette conférence a-t-elle constitué un grand pas en avant dans la lutte antifasciste internationale, comme veut le croire Israel Dutra, qui, dans Inprecor, parle d’une « grande victoire politique » ? Était-ce là, comme il l’écrit aussi, « l’avant-garde » ? |
| Pour les camarades de la IV° Internationale ou beaucoup d’entre eux, les références à Lénine et à la III° Internationale ont sans doute quelques poids, alors donnons en une : rien ne ressemble plus à « Porto Alegre » 2026 que les conférences de reconstitution de l’Internationale socialiste, la « seconde », en 1919, ou de « l’Internationale deux et demi » un peu plus tard : là aussi, on se retrouvait dans l’amitié contre « le militarisme » en taisant l’union sacrée sous ses diverses formes nationales ! |
| Bien qu’il faille le prendre avec quelque distance, avouons que le parallèle est frappant entre la volonté de refaire comme avant, en ce temps là comme avant 1914, à Porto Alegre comme avant 2022, le tout renforcé par le déni conscient ou inconscient de cette date, et de rester « tous ensemble », poutiniens, non-poutiniens, anti-poutiniens, dans le grand carnaval de l’affichage antifasciste et anti-impérialiste. Qui gagne dans cette partie de dupes ? Pas l’antifascisme. |
| Deuxièmement, Porto Alegre a-t-elle été un pas en avant du point de vue du combat actuel des peuples latino-américains ? |
| Les trois partis brésiliens qui ont été au centre de son organisation sont le PT au pouvoir, le PCdoB pro-Poutine et pro-mollahs, et le PSOL, le plus ouvert sur l’internationalisme effectif, mais tiraillé par de grands débats et de vraies contradictions sur ses rapports avec le gouvernement. Le PT lui-même reflète les contradictions de la ligne pro-Poutine de Lula qui ne peut plus continuer telle quelle, face à l’axe Trump-Poutine et aux formes prises en Amérique latine par l’offensive trumpiste, particulièrement la formation, au Venezuela, d’un régime compradore composé de 99% de l’appareil d’Etat et de l’appareil politique du ci-devant madurisme ! |
| Inutile de dire que cette réalité latino-américaine fondamentale du moment présent, que tous les habitants du continent perçoivent ne serait-ce que par les millions et les millions de réfugiés vénézueliens, n’a pas été éclaircie à Porto Alegre où les organisateurs se rangent aux côtés des gouvernants, cubains ou venezueliens, contre « l’impérialisme », même quand ces gouvernants le sont de moins en moins ! |
| De ce point de vue, nous demandons à connaître le sort, s’il y en a eu un, des syndicalistes indépendants – même de culture stalinisante ! – du Venezuela notamment, à cette conférence. Quant aux iraniens, ils existent, mais il semble bien n’avoir jamais été invités. |
| Troisièmement, quel a été l’apport de la conférence à l’unité antifasciste pour empêcher tout retour de Bolsonaro ou de bolsonaristes au pouvoir au Brésil ? En fait, la venue au Brésil d’environ au milliers de militants du monde entier peut rasséréner les militants locaux, mais le contenu politique de la conférence n’a bien entendu apporté aucun éclaircissement aux tâches de l’heure : barrer la route au bolsonarisme demande en effet de combattre aussi le poutinisme et le trumpo-poutinisme, dont Bolsonaro est un soutien, et en même temps de défendre contre le gouvernement brésilien une politique de défense réelle des besoins sociaux et écologiques. |
| Quatrièmement, faut-il s’adapter aux militants et aux peuples d’Amérique latine ou d’autres parties du monde pour qui l’impérialisme et le fascisme ce sont forcément les Etats-Unis ? Cette question en appelle en fait une autre : ces militants et ces peuples ne se posent-ils pas de questions ? Ne voient-ils pas à l’œuvre le trumpo-madurisme au Venezuela, la violence coloniale russe contre-révolutionnaire et barbare au Mali, au Burkina, au Niger, en Centrafrique, au Soudan, la nature du régime au Nicaragua, ne voient-ils rien ? Bien sûr que non : en fait, la répétition comme un mantra que les « peuples du Sud » ne peuvent pas entendre une ligne anticampiste s’apparente quasiment à du paternalisme raciste, cherchant en réalité à bloquer les différentiations politiques en marche de Porto Alegre à Cotonou. |
| Par conséquent, dernière question : faire avancer la cause du véritable internationalisme peut-il se faire en cautionnant un cadre tel que celui de Porto Alegre, et les structures de coordination qui en sont issues qui bien entendu vont organiser d’autres grandes messes en faisant en sorte que les flonflons étouffent toujours ce qui gênent les poutiniens parmi les organisateurs ? La réponse est bien entendu non, et cela ne signifie pas qu’il ne faut pas discuter avec les militants et prendre des contacts, bien au contraire. |
| Et nous ne doutons pas que bien des contacts et des discussions intéressants ont eu lieu à Porto Alegre, et qu’il faut en parler aussi, mais ceci ne doit pas cacher le bilan central : l’antifascisme, en dehors de l’affichage, a-t-il gagné quelque chose dans cette affaire ? |
| La vraie question est donc que le véritable internationalisme et le véritable antifascisme doivent prendre conscience d’eux-mêmes et ne pas se faire le suiviste des initiatives de ceux qui veulent perpétuer les oripeaux du vieux monde et ainsi se condamner à ne jamais grandir, mais prendre l’initiative lui-même du regroupement, autour des réseaux pro-ukrainiens, des Iraniens, de no Kings, notamment. Il est là, l’antifascisme. Il doit s’assumer pour ce qu’il est et arrêter de vouloir suivre le carnaval du vieux monde. |
| Cela passe par la discussion, rapide, mais approfondie, sur la manière d’articuler les questions militaires – car la lutte antifasciste demande des armes, au sens propre – et la question du pouvoir. Objet de notre visio publique de ce mardi 7 avril à 18 h ! |
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