| Par aplutsoc2 le 7 avril 2026 |
| Une sorte de communiqué officiel de victoire à propos de la conférence de Porto Alegre vient d’être publié, en anglais, français, espagnol, signé par un panel significatif, mais pas la totalité, de membres du Bureau et du Comité internationale de la IV° Internationale, allant d’Israel Dutra du MES brésilien (membre de cette organisation depuis son congrès de l’an dernier, dont l’adhésion avait soulevé des inquiétudes de ses composantes les plus campistes) à Eric Toussaint (dirigeant du CADTM, et à ce titre organisateur clef de la conférence de Porto Alegre). |
| Ce document, que nous reproduisons in extenso ci-dessous, présente le très grand intérêt d’être un véritable communiqué d’esprit unanimiste de victoire, mais tout en contenant, entre les lignes, les ingrédients les plus dévastateurs sur la fonction politique effective de cette conférence. |
| La première partie du texte est un grand moment d’autosatisfaction confinant à l’autosuggestion : ce fut magnifique, c’est ainsi « que se façonne la conscience de l’avant-garde militante », etc. |
| Dans tout rassemblement un tant soit peu significatif il y a des moments fusionnels importants, nous ne doutons pas qu’il y a eu ici aussi. Quant à la « conscience de l’avant-garde militante », c’est une autre affaire sur laquelle la suite du texte, consacré aux « limites », est éclairante. |
| Avant de les passer en revue telles qu’elles sont présentées ici, notons que ce terme, « les limites » … a ses limites, et sa fonction : tout cela serait, selon une vieille expression bien connue, « globalement positif », avec seulement quelques « limites » qui demandent que l’on continue à s’investir en acceptant le cadre, et donc lesdites « limites ». |
| Ces « limites » ne sont en effet pas attribuées à la déclaration finale, dont les principaux rédacteurs figurent d’ailleurs probablement parmi les signataires de ce texte. Qu’elle ne nomme pas les impérialismes russe et chinois, et qu’elle ne nomme pas l’Ukraine, autrement dit, car les mots comme leur absence ont un sens, qu’elle ne la soutienne pas et soutienne donc la Russie, ce n’est pas grave, car elle contient la phrase magique suivante : |
| « Nous luttons contre tous les impérialismes et soutenons la lutte des peuples pour leur autodétermination, par tous les moyens nécessaires. » |
| Les mots « tous les impérialismes » sous-entendraient-ils la Russie et la Chine pour le PCdoB, par exemple ? Allons donc ! Ce qu’ils sous-entendent à ce stade pour la majorité des courants politiques partie prenante de cette conférence, en dehors des auteurs de ce texte faisant semblant de ne pas comprendre, ce sont uniquement les impérialismes européen et japonais, voire Israël, en aucun cas la Chine et la Russie. Le tour de passe-passe est quand même grossier … |
| Alors, quelles sont tout de même ces fameuses « limites » de cette si extraordinaire initiative sans équivalent, sans précédent, et si merveilleuse pour la construction de l’avant-garde ? |
| Ce texte en signale en fait cinq. |
| Premièrement, « le manque de participation active des organisations de masse traditionnelles, tant au Brésil qu’ailleurs ». Ce premier point est frappant et les chiffres donnés au début du texte, pour s’en louer, soulignent en réalité cette faiblesse : 7000 manifestants pour le lancement (l’agglomération de Porto Alegre compte 3,7 millions d’habitants), 200 militants venus d’Argentine, ce qui en fait n’est pas considérable. |
| En clair, on comprend ici en creux que Porto Alegre n’a pas mobilisé les masses. Nous ne nous en réjouissons absolument pas, mais il faut noter que les sentiments « campistes » prêtés par bien des militants occidentaux aux larges masses du « Sud » ne sauraient être démontrés par l’état-d’esprit des couches militantes uniquement mobilisées à Porto Alegre. |
| Deuxièmement, la critique du campisme arrive enfin, sous la forme d’une « limite », jugée inévitable quoique regrettable, hé oui : |
| « … il n’y a eu aucune condamnation de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, ni de position claire sur la nature du régime dictatorial en Russie. Il s’agit là d’un problème grave et d’un obstacle potentiel à l’action commune avec les antifascistes de Russie et d’Ukraine. » |
| Obstacle à l’action commune avec Ukrainiens et Russes, seulement ? Outre l’oubli, dans le raisonnement suivi ici, de l’ensemble des peuples des Etats issus de l’ex-URSS et de l’ex-bloc soviétique, le problème est plus fondamental encore : il serait dommage de ne pas s’opposer à Poutine, non pas du point de vue de la lutte des classes à l’échelle internationale, mais parce que c’est ennuyeux pour les Russes et les Ukrainiens, voyez-vous. |
| Non : la situation planétaire est cadrée par l’opposition de classe entre l’immense majorité et l’ordre/désordre mondial dont Trump et Poutine sont les deux personnages de pouvoirs centraux. Il y a unité mondiale de cette confrontation, qui prend des formes nationales et continentales mais est une donnée globale. Le problème de Poutine et le problème de Trump, qui sont liés, sont par exemple, conjointement, un gros problème pour le Brésil, pour le Mexique, ou pour le Canada. |
| Il ne s’agit pas d’une regrettable question concernant le peuple ukrainien et les opposants russes qu’il serait, svp, sympathique de ne pas oublier, mais d’une question centrale du point de vue « antifasciste » : peut-il y avoir antifascisme en 2026 si l’on nie la réalité du plus grand front de lutte armée antifasciste du monde au misoment présent ? |
| En convertissant cet élément central de tout le cadre politique de Porto Alegre en une simple, regrettable mais bien compréhensible « limite », ce texte souligne en fait les « limites » des antidotes qui étaient supposés infuser dans la conférence, à savoir les quelques rappels fait par ses auteurs sur la méchanceté de Poutine et la présence de quelques délégués ukrainiens et russes, chèrement acquise par la volonté du MES, avec la citation inévitable du récit de voyage d’Alfons Bech : des vidéos ont été tournées ! des interviews ont été données ! N’est-ce pas beau ? Certes, mais cela a, dirons-nous, dans ce cadre, de grosses « limites », n’est-ce pas … |
| Troisième « limite » de la si belle conférence, une « ambigüité » sur l’Iran : hé oui, il y a avait, nous l’avons signalé, un « représentant non officiel » du régime des mollahs (et aucun représentant des syndicats indépendants, des féministes, des Kurdes, des Baloutches …). Certes – franchement, cette contorsion est un sommet …- ce monsieur avait un « ton très modéré » !!! |
| Et pourtant, dans la déclaration finale il est écrit « autodétermination du peuple iranien » : les auteurs font semblant de croire que ces mots impliquent l’opposition au régime des mollahs alors qu’ils ne signifient rien d’autre que le soutien à ce régime. |
| Quatrième « limite » : il n’y a pas eu suffisamment de débats et cela aurait pu être plus démocratique … |
| Cinquième « limite » : « les problématiques du féminisme étaient largement absentes » (ce qui, ajouterons-nous, est à mettre en relation avec la réduction au silence du combat féministes contre le régime des mollahs en Iran, ainsi qu’avec la place du féminismes et luttes LGBT dans la résistance ukrainienne armée et non armée …). |
| Additionnées, et même en faisant semblant de croire que la déclaration finale n’en serait pas affectée, ces « limites » sont plus que des limites, elles caractérisent tout le cadre de cette conférence et de des suites organisationnelles qui sont censées lui être données, auxquelles nos auteurs appellent vaillamment à continuer à participer, en se faisant croire que là serait la marche à l’unité antifasciste internationale. |
| Pourtant, le fond de leur pensée transparait avec évidence dans ce remarquable passage : |
| « La décision de rechercher un front uni antifasciste et anti-impérialiste a entraîné une certaine perte de clarté dans les déclarations communes, étant donné que les conceptions au sein de la gauche et des secteurs populaires sur des questions aussi fondamentales que : qui sont les fascistes ou néofascistes ; ou qui sont les impérialistes, varient considérablement. » |
| Vous avez bien lu : ces antifascistes ont des idées fluctuantes sur QUI pourraient bien être les fascistes ! Ce sont les 7 auteurs de ce texte qui l’écrivent. Idem sur QUI pourraient bien être les impérialistes ! |
| En fait, la déclaration finale appuie par omission un impérialisme aux pratiques fascistes, la Russie, et le régime qui vient d’effectuer la pire répression contre les peuples, les femmes et la jeunesse, digne du massacre de la Commune de Paris, l’Iran. |
| Il s’ensuit que la lutte contre l’agression impérialiste de Trump et de Netanyahou en Iran ne peut absolument pas être menée dans un cadre tel que celui de Porto Alegre : cette lutte exige en effet de mettre en relation le bombardement de l’Iran et la répression de janvier 2026, d’exiger conjointement l’arrêt immédiat des bombardements et la chute de la République islamique, avec l’armement des opposants sur place. Réduite à la soi-disant « lutte anti-impérialiste » aux côtés des mollahs et en lien organique avec Moscou et Beijing, elle devient contre-révolutionnaire et s’avère incapable, dans les faits, de toute mobilisation de masse. Cet exemple démontre concrètement en quoi la « limite » sur la Russie et la guerre en Ukraine n’est pas un problème régional bien triste pour les Russes et les Ukrainiens, mais une question mondiale convertissant les velléités antifascistes en alliance avec des secteurs … fascistes. |
| En conclusion de ces remarques, il convient de s’interroger sur le rôle que jouent les auteurs de ce texte, qui ne sont pas des participants adjuvants de Porto Alegre mais qui sont en fait celles et ceux par qui Porto Alegre s’est tenue. Ils sont conscients de ce qu’ils appellent les « limites » mais veulent à toute force préserver un cadre qui repose sur lesdites « limites ». Ils en sont d’autant plus conscients que ces « limites » sont ici présentes de leur fait, car ils veulent ce cadre ainsi. Il y a là un problème politique majeur, qui touche à l’identité et à la fonctionnalité actuelle de leur organisation, la IV° Internationale (principal courant héritier du nom), dont le rôle positif décisif en ayant permis l’existence du RESU/ENSU se trouve ici mis en cause par les pas en arrière, le piétinement dans ces fameuses « limites », quand il serait possible et nécessaire d’impulser un véritable internationalisme antifasciste. Débat important sur lequel il faudra revenir. |
| Aplutsoc |