Anticapitaliste ou pas, la France Insoumise ?

animée par Judith BERNARD

Alors : anticapitaliste ou pas, la France Insoumise ? Le débat a pris forme à l’automne dernier, par article interposés, entre Frédéric Lordon d’une part et, d’autre part, pour la France Insoumise, Antoine Sallès-Papou. C’était vif, acéré, et même assez acide.

Un article publié en une du Monde Diplomatique à la fin du mois d’août avait mis le feu aux poudres en mettant en cause « l’économie mélenchonienne », accusée de s’articuler aveuglément au concept de « technoféodalisme » que Morozov, l’auteur de l’article-étincelle, renvoyait à son inadéquation : pourquoi convoquer la lointaine histoire féodale pour caractériser le capitalisme en sa forme actuelle, certes dominé par les seigneurs de la tech, mais selon toujours les mêmes recettes capitalistes – investir massivement pour générer toujours plus de profit. Jean-Luc Mélenchon, dans une conférence publique en septembre, avait pris ombrage de ce papier qui prétendait lui donner des leçons d’anticapitalisme : il n’avait pas attendu les remontrances de l’extrême gauche pour savoir que le capitalisme, c’est mal, et ne considérait pas nécessaire de tartiner quatre pages pour rappeler l’urgence de le combattre. Dont acte.

Mais Lordon s’est glissé dans la brèche : sur son blog la Pompe à phynance, il a entrepris de creuser un peu la discussion. Pas seulement pour donner raison à Morozov – le « technoféodalisme », c’est, à tout le moins, et quelque estime qu’on ait pour Cédric Durand qui le premier en a proposé la formule, un concept maladroitement formulé – mais pour interpeller la France Insoumise et sa proposition programmatique : socialiser les réseaux, tous les réseaux par lesquels l’oligarchie (qui les possède) nous aliène et nous exploite, y compris et largement en dehors du travail, ça ne suffira pas. Parce que le nerf de la guerre, le cœur atomique du capitalisme, c’est la propriété lucrative : tant qu’on la laissera à son fol emballement perpétuel, extractivisme et productivisme produiront partout leur inéluctable entreprise de destruction de tout ce qui vit, et à la fin tout le monde meurt – la biosphère y compris.

Antoine Sallès-Papou répond dans Contretemps : il importe d’attaquer le capitalisme dans la configuration actuelle de son régime d’accumulation, là où se réalise le maximum de la valorisation : dans le contrôle des réseaux. Quand on est dans la lutte concrète, on se focalise sur les luttes concrètes qu’on peut mener, en cherchant la force du grand nombre ; l’enjeu est stratégique, il s’agit de mobiliser largement, et la question du contrôle des réseaux a l’insigne avantage de recomposer très avantageusement le camp collectiviste : ce ne sont plus seulement les « travailleurs », d’ailleurs plus tellement à l’usine, mais tous les usagers des réseaux  – nous toutes et tous, qui avons intérêt à lutter pour conquérir la souveraineté sur ce dont l’oligarchie nous a dépossédés : mis en mouvement et conscient de la quête, ça s’appelle « le peuple ».

Et Lordon re-répond : élargir le camp collectiviste fort bien, ne plus se contenter d’en appeler au prolétariat ouvrier comme sujet révolutionnaire encore mieux, l’appeler peuple pourquoi pas – mais quid de la souveraineté sur le travail, sur la production ? Et paf : retour au nerf de la guerre.

Totalement passionnée par ce débat, mais regrettant un peu la dureté de sa forme, que la distance et l’écrit accusaient, j’ai été saisie d’un impérieux désir : faire dialoguer directement le théoricien (Lordon) et le stratège (Mélenchon). Qu’on les entende s’entretenir de ces questions parfaitement essentielles, mais dans l’aménité de la conversation en face à face. Ce n’était pas seulement un fantasme ; ça me semblait aussi une urgence politique : l’action politique doit s’alimenter à la théorie conséquente, laquelle ne l’est vraiment que quand elle s’inquiète des conditions de sa mise en pratique. Ils en étaient aussi gourmands l’un que l’autre. Ne restait plus qu’à donner forme à ce rêve : une date pour la rencontre (historique), un accord sur les thèmes à traiter, un principe sur lequel ne pas déroger – se donner toute latitude pour développer autant que de besoin.

Par ici nous avions l’outil : ça s’appelle Hors-Série. Toutes les conditions ont été réunies. Et le rêve s’est réalisé.

Judith BERNARD