Cessez-le-feu en Iran : réouverture du détroit d’Ormuz, le Bel 20 décolle, les banques à la fête !
La fête, vraiment ?
Comme si le simple retour des pétroliers suffisait à faire revenir l’ordre du monde. Comme si cette guerre n’avait été qu’une mauvaise séquence à refermer vite fait bien fait, avant l’ouverture des marchés. Et je ne m’attarderai même pas sur les dernières éructations d’un président américain à la dérive.
Je pense que la vraie leçon est ailleurs… Ce ballet obscène dit ceci : dans le vieux monde fossile, il suffit qu’un détroit rouvre pour que la finance respire à nouveau. En fait, cette guerre aussi hallucinante que brutale nous rappelle que l’écologie n’est plus une affaire de doux rêveurs. Elle est devenue LA matrice stratégique du siècle. Le lieu où se nouent la paix et la guerre, la souveraineté et la dépendance, le pouvoir d’achat et la démocratie, l’ordre international et sa possible dislocation.
Revenons un instant sur les causes du désastre en cours. Pendant très longtemps, l’Occident n’a pas seulement vécu d’énergie fossile. Il a vécu d’un régime bien précis : le compromis fordiste. Un ordre économique et social dans lequel l’abondance énergétique, surtout pétrolière, rendait possible la production de masse, la consommation de masse, l’emploi, une part de redistribution et donc une certaine paix sociale. C’est cela, au fond, la « paix de carbone » dont nous parle Pierre Charbonnier dans « L’écologie de guerre » : une stabilité démocratique et géopolitique adossée à l’expansion fossile, à la promesse que charbon, pétrole et gaz feraient tourner les usines, rouler les voitures, chauffer les maisons et tiendraient ensemble croissance, ordre social et puissance.
Mais ce monde fossile s’effondre. Et sa chute est vertigineuse. Ce qui fut un facteur de stabilisation est devenu un facteur de vulnérabilité. Le vieux régime fossile ne produit plus la paix, il produit le chantage, les goulots d’étranglement, les emballements de prix, les rentes obscènes, les régimes prédateurs, les paniques boursières et les guerres par procuration. En un mot : le CHAOS.
Ce n’est pas vraiment neuf, me direz-vous. Et justement, c’est ça qui me rend dingue… L’Ukraine nous avait déjà montré notre dépendance absurde au gaz russe. L’Iran nous hurle à présent notre dépendance toxique au pétrole du Golfe. La leçon est implacable : celui qui contrôle l’énergie contrôle les prix. Celui qui contrôle les prix contrôle la vie quotidienne. Et celui qui contrôle la vie quotidienne tient bientôt dans sa main la logistique, l’alimentation, l’industrie, le pouvoir d’achat, la stabilité sociale, et parfois jusqu’à la solidité même de la démocratie. Voilà pourquoi le climat n’est plus seulement un sujet scientifique ou moral. Il est devenu politique au sens le plus cru du terme.
Et c’est là que les partis traditionnels révèlent leur fatigue intellectuelle. Face à cette immense mutation, leur premier réflexe reste de creuser. Toujours creuser. En Belgique, voilà qu’on s’excite déjà sur un possible « hydrogène blanc » dans notre sous-sol. Alléluia ! Certains parlent déjà de « white gold », de « game changer », presque d’une nouvelle ruée vers l’or. Comme si, au bord du basculement climatique, notre imaginaire politique restait coincé sous-terre. Qu’on se comprenne bien : l’hydrogène naturel pourra peut-être trouver, demain, des usages utiles… Mais à ce stade, personne ne peut sérieusement le présenter comme la colonne vertébrale de la transition énergétique.
Car la vraie question est là : que fait-on quand on découvre que notre modèle énergétique ressemble à une dépendance de toxicomane en fin de course ? Quand ce qui nous fait tenir nous détruit en même temps ? Quand chaque dose supplémentaire de fossile achète quelques heures de répit, mais aggrave la chute qui vient ? On investit massivement dans une cure qui libère. C’est-à-dire dans l’éolien offshore. Dans le solaire sur les toits. Dans les réseaux. Dans le stockage. Dans l’efficacité énergétique. Dans l’électrification des usages. Dans l’eau. Dans la résilience. Dans tout ce qu’aucun autocrate ne peut couper, qu’aucun pétro-Etat ne peut rançonner, qu’aucun détroit ne peut bloquer.
Voilà ce que je veux dire quand j’entends Fatih Birol, le patron de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), évoquer un « avril noir » et une crise énergétique potentiellement plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies. Même le cœur du système dit que nous sommes allés trop loin. Alors, le réalisme, aujourd’hui, ce n’est plus de s’agripper à l’ère fossile comme à une vieille couverture trouée. Ce n’est pas forer encore, gratter encore, espérer encore quelques années de sursis. Le réalisme, c’est comprendre qu’on ne sortira pas de cette impasse avec les réflexes qui nous y ont conduits. Le réalisme, c’est organiser la sortie. Sortir enfin de la logique du trou.
Et le plus frappant, c’est que les citoyens ont déjà compris une partie du problème. Beaucoup d’Européens sentent bien que le trumpisme n’apporte ni paix, ni stabilité, ni grandeur, mais du vacarme, du chantage et de la fuite en avant. Ils continuent, malgré les intox, malgré les mensonges climatosceptiques et malgré les pitres qui recyclent ce poison en Europe, à croire massivement à la réalité du dérèglement climatique. La conscience est là. Le diagnostic est là. Le moment est là. Ce qui manque, ce n’est plus la lucidité des peuples. C’est le courage des dirigeants.
Il nous faut un véritable « quoi qu’il en coûte » climatique. Avec la même détermination que lorsqu’il a fallu sauver les banques en 2008, amortir le choc énergétique pendant la pandémie ou réarmer nos défenses face au retour de la guerre. Il faut investir comme si notre liberté en dépendait. Parce qu’elle en dépend vraiment. Il faut bâtir une coalition de sécurité énergétique démocratique avec celles et ceux qui ont compris que le XXIe siècle ne sera vivable qu’à une condition : devenir électrique, renouvelable, économe, solidaire. L’Europe, bien sûr. Mais aussi le Japon, la Corée, le Canada, et tous les partenaires qui savent qu’on ne construira pas la paix de demain avec les carburants des guerres d’hier.
Le choix est là. Soit nous restons les gestionnaires fébriles d’un vieux monde carboné, toujours plus chaotique, cher et autoritaire. Soit nous comprenons enfin que l’écologie est devenue une doctrine de puissance, de paix et de liberté. Oui, de liberté, presque au sens de Bookchin (The Ecology of Freedom) : la liberté de ne plus dépendre d’autocrates, de détroits sous tension, de marchés pris de panique, de rentes fossiles qui empoisonnent à la fois le climat et la démocratie.
Dans ce chaos planétaire, l’heure n’est pas à la fête. Notre horizon, c’est de reconquérir notre liberté, notre souveraineté énergétique, industrielle, alimentaire. C’est de prolonger la promesse de Paix sur le continent européen en la refondant sur un nouveau contrat social et écologique.
