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ement des sources inexistant, traitement dénigrant, instrumentalisations politiques : tous les ingrédients du fiasco sont réunis. Et celui-ci est de taille, car les éléments distillés par des « insiders » du commissariat vont bel et bien se révéler frelatés. Pour une bonne raison : des bruits de commissariat ou de « source proche du dossier » – selon la formule tristement consacrée –, ne constituent pas une « information ». En théorie, pour que ces bruits deviennent une « information », il faut les soumettre à des recroisements, puis à ce que le journalisme appelle « le contradictoire ». Ce qui, en l’occurrence, ne pouvait être fait puisqu’au moment où les journaux et les plateaux divaguaient sur la « drogue de synthèse retrouvée dans le sac de Rima Hassan », celle-ci était encore au commissariat, d’où elle ne sortira qu’aux alentours de 23h.
Un rétropédalage à bas bruit
Le contradictoire arrive donc enfin le lendemain, 3 avril, lors d’une conférence de presse tenue en fin d’après-midi par Rima Hassan, son avocat Vincent Brengarth et le député LFI Paul Vannier. Dans celle-ci, au moins deux précisions d’importance sont apportées après 24h de matraquage médiatique à sens unique. D’une part, l’avocat déclare que les deux contenants saisis « correspondent à du CBD », que la députée européenne a indiqué s’être procuré de manière légale dans une boutique de Bruxelles, dont elle a en outre indiqué l’adresse à la police ; le « test urinaire positif » – « scoop » rapporté par Maillochon et brandi par une partie de la presse comme preuve ultime du fait que la députée était « une droguée » –, n’a fait que « [confirmer], rapporte son avocat, qu’il n’y a pas de consommation de drogue ou de stupéfiant », celui-ci ne détectant chez Rima Hassan que de faibles traces de THC, correspondantes à une consommation… de CBD.
En bref : sept heures d’attente auraient suffi à ce que la presse ne s’engage pas dans un gigantesque emballement, avec, à la clé, un gloubi-boulga de raccourcis, fausses informations, mensonges par omission et élucubrations diverses et variées. Une séquence qui, toute bien pesée, aurait dû être un « non-événement » médiatique, mais qui s’est au contraire transformée en un violent déferlement de sensationnalisme, de fake news policières, de mise à l’index, de stigmatisation, de racisme et de misogynie. En peu de mots : une désinformation de masse.
À la mi-journée le lendemain, sur BFM-TV (3/04), le présentateur Christophe Delay commence à douter en questionnant la formulation du parquet de Paris : « « S’apparentant à une drogue de synthèse », c’est ce que disait hier le parquet. » « Je pense que c’est une question de vocable », rebondit la cheffe du service « police-Justice », Pauline Revenaz. « Franchement, « s’apparentant », c’est pas très sérieux, s’agace le présentateur qui se sent sans doute dupé. Soit c’est, soit c’est pas ! » Pauline Revenaz en convient : « C’est très bizarre de la part du parquet qui est très prudent en général… Gardons la prudence nous aussi de notre côté. » Une consigne (et une exigence journalistique de base) bien trop tardives : comme à chaque fois dans pareils cas, le mal est déjà fait.
Et ce d’autant que la chaîne ne va pas (du tout) dépenser autant d’énergie à médiatiser les démentis qu’elle n’en avait déployé la veille pour matraquer les informations erronées : alors que Christophe Delay avait par exemple annoncé que les téléspectateurs de BFM-TV pourraient « évidemment » suivre la conférence de presse à partir de 17h, l’heure venue, la chaîne fait l’impasse et ne la diffuse que sur sa chaîne numérique [8], BFM2 ! Si Franceinfo la donne à voir, LCI et CNews n’en retransmettront en revanche pas un mot en direct. Cette disproportion volontaire entre la médiatisation massive de la fake news et la mise en sourdine de son correctif s’illustre aussi dans la pratique du 20h de France 2. Le 3 avril, la rédaction se contente en effet d’un tweet de « mise à jour » posté sous le sujet qui, la veille, affirmait que « les policiers font état d’une petite quantité de drogue retrouvée dans son sac ». Selon les chiffres de Médiamétrie, le 20h a été regardé par 3,43 millions de téléspectateurs ; à l’heure où nous écrivons ces lignes, le tweet de « mise à jour » apportant une partie du contradictoire cumule 3 913 vues [9], dont rien ne garantit, en outre, qu’elles correspondent ne serait-ce qu’à une partie des téléspectateurs du 20h…
Le Monde, qui avait repris le 2 avril à 17h55 la dépêche de l’AFP rapportant les pseudo-« confirmations » du parquet de Paris sur la détention de « drogue », s’est vu lui aussi contraint de se doter d’une mise à jour mentionnant le contradictoire, le 3 avril, à 12h36. D’autres médias n’ont même pas eu cette élégance minimale : au lendemain de la conférence de presse, samedi 4 avril, Le Parisien, BFM-TV et L’Indépendant n’avaient par exemple toujours pas jugé bon de modifier les trois articles (en ligne) dont nous parlions plus haut, n’y d’y adjoindre le moindre erratum… et encore moins d’excuse.
Pire : alors que les rédactions observent un silence gêné après avoir saturé leurs médias de fausses informations, la fine équipe de Franc-Tireur revient à la charge… cinq jours plus tard. « Exclusif. Rima Hassan et la drogue. Révélations », annonce en manchette la Une de l’hebdomadaire (8/04), dont Caroline Fourest fait le service avant-vente sur LCI, à l’occasion de sa chronique attitrée dans l’émission « 24h Pujadas » (7/04). Si nous aurons probablement l’occasion de revenir sur cet épisode, contentons-nous de souligner, pour l’heure, qu’il s’agit de jeter la suspicion et de discréditer la défense de Rima Hassan… en (re)boostant la fake news. Au moment même où s’accumulent des éléments qui devraient inciter les journalistes à faire profil bas, c’est au contraire la tête haute que Caroline Fourest remet dix pièces dans la machine. En répétant par exemple dans sa chronique, à plusieurs reprises et sans conditionnel, qu’« on avait retrouvé de la drogue, pas simplement du CBD mais aussi de la drogue de synthèse dans la valise lors de cette garde à vue de Rima Hassan ». Et tout en soutenant par cinq fois que « le parquet confirme », ce qui est faux, comme le rapportera explicitement une dépêche AFP le 8 avril : « Cette information n’a pas été corroborée par le parquet à l’issue de la garde à vue, affirmant qu’il fallait attendre les résultats « d’analyses complémentaires » du produit pour se prononcer. » Le 2 avril peu après 23h, la communication du parquet en question, répondant aux journalistes sollicités, était la suivante : « La fouille des effets de Rima Hassan a révélé la présence de matières s’apparentant d’une part à du CBD et d’autre part à de la 3MMC, sur lesquelles elle a été interrogée. Ces éléments sont disjoints et feront l’objet d’une procédure distincte. » Et nous avons aujourd’hui le fin mot de l’histoire : le sac de Rima Hassan ne contenait aucune drogue.
Dans Les médias contre la gauche, nous résumions en quelques mots le processus qui caractérise régulièrement les épisodes de journalisme de préfecture : « Phase 1 : désinformation massive. Phase 2 : rétropédalage et demi mea culpa. Phase 3 : maintien des informations bidonnées. » Dans le cas d’espèce, la deuxième phase fut généralement passée par pertes et profits. Intoxiqués aux sources policières, aveuglés par leur traitement ordinaire à charge contre Rima Hassan, incapables de tirer les leçons de leurs errements passés, les médias dominants ont sauté à pieds joints dans une nouvelle cabale. Le rythme instantané du traitement de l’« information » accélère le phénomène de circulation circulaire… et aggrave le pouvoir de nuisance : en seulement quelques heures, les mots-épouvantails ont fusé sans le moindre recul d’une chaîne à l’autre, d’une radio à une autre, d’une colonne à une autre. Restent les faits : la procédure pour prétendue « détention de drogue » contre Rima Hassan est classée sans suite ; le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé avoir saisi l’inspection générale de la justice après un article du Canard enchaîné (7/04) et une enquête est ouverte par la procureure de la République sur la « violation du secret de l’instruction »… que les médias ont massivement confondus avec le « journalisme ».
Pauline Perrenot et Jérémie Younes, avec Florent Michaux pour le premier montage vidéo.