La stupeur du Liban après le sanglant « mercredi noir »

MEDIAPART

Plus de 300 personnes ont été tuées par les frappes dévastatrices lancées le 8 avril par l’armée israélienne, peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Le président libanais, Joseph Aoun, tente depuis de reprendre la main sur la diplomatie de son pays.

Leila Aad et Zeina Kovacs

Beyrouth (Liban).– Zahra Chami a fouillé pendant des heures les décombres de l’immeuble où habitaient son cousin, Mohamad Krisht, et sa femme Khatoun, dans le quartier huppé de Tallet el-Khayat, au centre de Beyrouth, dans l’espoir de trouver un souvenir du couple. « On espère au moins récupérer quelques affaires pour la famille, quelque chose à garder, un souvenir d’eux », explique-t-elle, en larmes, la voix brisée par le chagrin. En vain : les quatre missiles lancés par l’armée israélienne le 8 avril en début d’après-midi ont pulvérisé l’immeuble.

De ce « mercredi noir », comme l’appellent déjà beaucoup de Libanais·es, reste seulement le souvenir brutal de l’un des jours les plus sanglants au Liban depuis la guerre civile (entre 1975 et 1990). En moins de dix minutes, l’armée israélienne a bombardé plus de cent fois le petit territoire, en pleine journée, affirmant, sans apporter de preuves, viser des centres de commandement du Hezbollah.

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Beyrouth, le 9 avril 2026. Au lendemain d’une frappe israélienne sur un bâtiment résidentiel de Tallet el-Khayat, les secouristes continuent de fouiller les décombres à la recherche de corps. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

Ces attaques simultanées ont tué plus de 300 personnes, selon le dernier décompte du ministère de la santé libanais, dont 110 femmes, enfants et personnes en situation de handicap. Jeudi 9 avril en fin de journée, plusieurs dizaines de résident·es étaient encore porté·es disparu·es. Ce sombre bilan porte à 1 880 le nombre de personnes tuées au Liban par l’armée israélienne depuis le 2 mars et la reprise du conflit.

Mohamad, qui travaillait dans l’immobilier, et sa femme Khatoun, poétesse, résidaient dans un des huit immeubles résidentiels visés mercredi au cœur de Beyrouth. « Ils aimaient la vie, profondément. Ils aimaient leur famille, leurs petits-enfants. C’étaient des gens simples. Ils n’avaient aucune affiliation politique. Ils aimaient simplement leur pays et voulaient y vivre en paix », raconte encore Zahra Chami. « Et Israël leur a arraché cela », ajoute-t-elle, les yeux brillants d’émotion. La Libanaise a passé la nuit de mercredi à jeudi devant les ruines du bâtiment, dans le vacarme des pelleteuses passant au peigne fin les gravats dans l’espoir de trouver des survivant·es.

Comme sur la plupart des sites visés à Beyrouth, la défense civile n’a trouvé que des cadavres et des fragments de corps, ensevelis sous des montagnes de débris. La violence des frappes n’a laissé presque aucune chance aux familles qui résidaient dans les immeubles visés, situés dans des quartiers résidentiels souvent mixtes, où le Hezbollah n’est pas traditionnellement influent.

Une deuxième plainte devant l’ONU

Peu après les frappes, l’armée israélienne a assuré avoir pris les « mesures » nécessaires pour réduire leur impact sur les civil·es. Les hôpitaux, eux, témoignent avoir été dépassés par une vague de blessé·es sans précédent, incluant de nombreuses familles.

À l’hôpital Rizk de Beyrouth, environ 40 % des victimes étaient des femmes et des enfants, selon le médecin-chef Karl Jalad. L’ampleur des frappes et leur synchronisation, combinées à l’absence de tout avertissement préalable, ont considérablement alourdi le bilan humain, explique-t-il. Parmi les victimes qu’il a reçues, un adolescent amputé et son frère éviscéré par un obus. Leur mère a été tuée, tandis que le troisième frère était toujours porté disparu. « Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres », ajoute-t-il.

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Zahra Chami, proche d’une victime tuée lors d’une frappe israélienne sur le quartier de Tallet el-Khayat le 9 avril 2026, à Beyrouth. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

Le député indépendant Ibrahim Mneimneh a dénoncé auprès de Mediapart « un crime de guerre » visant des civil·es « sans distinction », et appelé le gouvernement à saisir la Cour pénale internationale. « Il est inacceptable de violer ainsi le droit international », assène-t-il.

Jeudi, le gouvernement libanais a annoncé déposer une plainte « urgente » devant le Conseil de sécurité des Nations unies, en réponse à la « dangereuse escalade israélienne » de la veille, la deuxième déposée en moins d’un mois. Depuis 2023, et malgré le fait que les ONG aient bien documenté les crimes de guerre perpétrés au Liban, Israël n’a jamais été contraint de rendre des comptes devant la communauté internationale.

En réponse aux frappes israéliennes, le Hezbollah a repris les attaques sur le nord de l’État hébreu : 30 roquettes ont été lancées depuis le Liban dans la nuit et la journée du jeudi 9 avril. Alors qu’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis avait été conclu dans la nuit du 7 au 8 avril, et à la veille de pourparlers prévus entre les deux pays à Islamabad (Pakistan), l’inquiétude demeure sur la tenue de l’accord après les massacres perpétrés par l’armée israélienne au Liban, théâtre d’opérations que Tel-Aviv considère hors du champ d’application de l’accord de cessez-le-feu.

Négociation des négociations

De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, entend reprendre la main sur la diplomatie de son pays en tentant depuis mercredi de relancer les discussions engagées avec Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, au point mort depuis le début cette année.

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Des effets personnels dans les débris du bâtiment touché par une frappe israelienne à Tallet el-Khayat, à Beyrouth, le 9 avril 2026. © Photo Benoît Durand / Hans Lucas pour Mediapart

Après un appel entre Washington et Tel-Aviv jeudi 9 avril, l’AFP informait qu’une délégation libanaise, comprenant le premier ministre Nawaf Salam, était attendue aux États-Unis le 14 avril. Une discussion qui devrait se tenir en présence de l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et que le Liban conditionne à une trêve de deux semaines, selon les informations du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

De son côté, Israël ne change pas de ligne en insistant sur la nécessité d’un désarmement total de la milice chiite et a d’ores et déjà annoncé ne pas avoir l’intention, en l’état actuel des choses, de retirer ses troupes du sud du Liban, où elles ont avancé. Jeudi 9 avril, le conseil des ministres libanais annonçait avoir ordonné le déploiement de l’armée dans la capitale pour « assurer le monopole des armes », décision à laquelle s’opposent les deux ministres sous étiquette du Hezbollah, au départ desquels Israël conditionne toute reprise des discussions.

Une exigence que la communauté internationale, dont la France, ne cesse de répéter en boucle. « L’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé et rendre ses armes à l’État libanais », demandait le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, au lendemain des attaques meurtrières.

Début mars, peu après la reprise d’un conflit ouvert entre la branche armée du Hezbollah et l’armée israélienne, le commandant de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, dénonçait une condition impossible à remplir en cas de conflit ouvert. Le 8 avril, quatre soldats libanais ont été tués par les attaques israéliennes.

Au Liban, l’annonce de ces nouvelles négociations a suscité peu d’espoir du côté des civil·es, en première ligne face aux attaques israéliennes indiscriminées. « On a vu les annonces de négociations diplomatiques, mais rien ne change. Les Israéliens répètent qu’ils visent des militants du Hezbollah mais ce n’est pas ce qu’on voit. Tous ces bâtiments sont des habitations de civils », insiste Zahra Chami. À côté d’elle, sa sœur, qui fume une cigarette, assise sur le capot d’une voiture, maudit, sans mâcher ses mots, l’État libanais et son incapacité de protéger la population de la violence des bombes israéliennes.

Jeudi soir, après une journée de deuil national en hommage aux victimes du 8 avril, l’armée israélienne annonçait vouloir poursuivre ses attaques contre « les terroristes » du Hezbollah et ordonnait l’évacuation de Jnah, un quartier résidentiel fortement peuplé de Beyrouth. À nouveau, la panique s’est emparée de la capitale, et un stade, où plusieurs milliers de personnes s’étaient réfugiées, a dû être évacué. Dans la foulée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé à l’armée israélienne d’annuler son ordre d’évacuation, le quartier comprenant deux grands hôpitaux, saturés de centaines de personnes blessées par les frappes de la veille.