Lettre à François Ruffin

Voilà un certain temps que des déclarations de François Ruffin suscitent chez moi un profond malaise. Avec les dernières sur l’immigration le malaise devient colère. Je partage les propos d’Elsa Faucillon sur le sujet.

Lettre à François Ruffin
François,
Dans une note écrite suite aux réactions provoquées par tes propos sur l’immigration de travail, tu prétends que le tollé est organisé par la France Insoumise.
Pourtant, tu le sais, la thèse que tu défends n’est pas partagée par toute la gauche, depuis bien longtemps.
Je fais partie de celles et ceux qui la contestent.
Les immigrés étrangers ne volent pas le travail des Français, ils occupent majoritairement des postes pénibles délaissés par les Français et n’ont pas d’incidence sur le salaire ou l’emploi moyens des natifs.
Laisser prospérer cette idée c’est ouvrir la porte à la “préférence nationale” chère au Rassemblement national.
Cette approche inégalitaire, discriminatoire, contraire à nos valeurs républicaines blesse des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses étrangères qui subissent déjà l’exploitation, l’invisibilisation et les discriminations.
Pour t’opposer au MEDEF et à sa demande d’immigration de travail, tu cites Marx et “son armée de réserve”.
Pour lui être plus fidèle tu pourrais aussi dénoncer le traitement fait par le patronat aux travailleurs sans-papiers, à l’exploitation permise par un État qui refuse leur régularisation, et l’égalité des droits.
On s’attendrait à ce que tu reprennes la revendication de régularisation massive des travailleurs sans papiers.
Leur maintien dans la clandestinité est la base de leur attrait pour les capitalistes.
Tu parles de « l’auto-développement ».
Comment ne pas entendre “Laissons les étrangers chez eux ; on a besoin de travail pour les Français”.
C’est tout sauf de l’Internationalisme, c’est même un souverainisme de bas étage.
François, dans un capitalisme prédateur, protéger les peuples, c’est s’attaquer aux capitalistes pas aux étrangers, être de gauche, c’est défendre les droits de tous les travailleurs.
Dans ce monde, le repli ne sauve personne, il précipite tout le monde.
Être pour ou contre l’immigration est un non sens, c’est un phénomène humain, un fait social universel et séculaire.
Être du côté des travailleurs.ses de tous les pays a en revanche un sens tout particulier à gauche.
Elsa Faucillon Députée Communiste

 

Peut être une image de texte

Serge Chatelain

La gauche qui contourne le réel
François Ruffin se dit « hostile à l’immigration de travail », en preant l’exemple de l’hôpital et des médecins étrangers cf interview sur France 2
La gauche officielle s’indigne. Procès en dérapage, soupçon de glissement, alerte morale.
Pourtant, que dit-il réellement ?
Que notre économie s’appuie sur une main-d’œuvre fragilisée pour peser sur les salaires. Que ce système organise la concurrence entre travailleurs. Et que la réponse devrait être simple : former davantage, mieux payer, rendre les métiers attractifs.
Rien de nouveau. Jean Jaurès dénonçait déjà cette mécanique. Karl Marx l’avait théorisée depuis longtemps. Le problème n’est pas l’étranger. Le problème est le système qui exploite.
La vraie contorsion n’est pas chez Ruffin. Elle est chez ceux qui prétendent le critiquer.
On reconnaît tout : la cohérence du raisonnement, son inscription dans une tradition de gauche, la réalité du dumping social. Et pourtant, on condamne.
Pourquoi ?
Parce que les mots seraient dangereux. Parce que « le mot voyage seul »
on comprend une idée, mais on refuse qu’elle soit dite.
on valide le fond, mais on disqualifie la forme.
Penser juste, mais parler flou : voilà la nouvelle discipline.
Le terrain abandonné
À force de surveiller les mots, une partie de la gauche a cessé de nommer le réel.
À force de craindre les amalgames, elle a fini par brouiller son propre discours.
Pendant ce temps, l’extrême droite avance.
Elle simplifie, elle désigne, elle capte les colères — souvent à faux, mais toujours clairement et en s’appuyant sur du réel.
Et c’est là le cœur du problème :
ce n’est pas en contournant les mots qu’on combat l’extrême droite, c’est en affrontant le réel.
À force de prudence, on devient inaudible.
Et entre un discours confus et un discours simple — même faux — l’histoire choisit toujours.